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L''affaire Elf

Entretien avec N’Guila Mougounga

Ancien ministre des Finances du Congo-Brazzaville
RFI : Lors de la guerre de 1997, vous décidez de chercher des armes en vous tournant vers Jacques Monsieur. Dans quelles conditions vous tournez-vous vers cet intermédiaire belge ?

N’Guila Mougounga :
Nous étions en plein combat militaire, la réserve dont nous disposions, en munitions et en hommes, était en train de s’amenuiser. Il nous fallait un approvisionnement urgent. Nous avons donc, disons M. Lissouba a dû approcher M. Tarallo pour lui demander de le mettre en rapport avec quelqu’un qui pouvait l’aider à s’approvisionner en munitions et en armes. Ça pouvait être l’État français, ça pouvait être quelqu’un d’autre pour le faire plus rapidement. M Lissouba a donc passé régulièrement la commande des armes chez Jacques Monsieur et a payé aussi tout à fait régulièrement à partir de sources congolaises.

RFI : Quel avantage présentait pour vous cette solution ?

NG :
L’avantage de la rapidité, parce que les contrats par les États prennent parfois beaucoup de temps, alors que nous étions pressés.

RFI : Donc vous vous fournissez sur un marché parallèle, puisque ce commerce se fait sans autorisation, ce sont des armes d’occasion qui viennent des pays de l’Est…

NG :
Je ne sais pas si on peut appeler cela un marché parallèle, parce que dans la mesure où c’est un fournisseur qui apparemment était… tout a fait reconnu. Pour nous, il était reconnu parce qu’il avait pignon sur rue, il avait une entreprise avec des intérêts affichés. Quand nous passons commande, c’est lui qui nous livre. Dans le problème du commerce, il y a ceux qui produisent et il y a ceux qui vendent. Nous avons acheté auprès d’un revendeur.

RFI : Quand vous dites qu’il est «reconnu» c’est à dire qu’à l’époque, vous savez que Jacques Monsieur est protégé par les autorités françaises… ?

NG :
Je ne savais pas qu’il était protégé par quelque autorité que ce soit. Dans la mesure où on nous a mis en rapport avec lui de manière formelle, pour nous il était un monsieur qui vendait des armes tout à fait normalement, selon les règles établies.

RFI : Cette mise en rapport se fait bien par les gens d’Elf ?

NG :
Oui, enfin… M. Tarallo, je ne sais pas s’il le fait au titre d’Elf. Il le fait parce qu’il est en rapport particulier avec Monsieur Lissouba. Il travaille ensemble parce que M. Tarallo est de chez Elf, M. Lissouba est président de la République. Ils se voient régulièrement sur des problèmes pétroliers et je pense que c’est un service qu’il nous rendait en nous mettant en rapport assez rapidement, pour livrer des armes tout aussi rapidement.

RFI : A l’époque vous étiez ministre des Finances, comment se fait le montage financier pour payer ces armes ?

NG :
Il n’y a pas de montage financier particulier, il y a une facture de livraisons et un paiement en contrepartie.

RFI : Paiement qui transite par la Fiba…

NG :
Tout à fait, parce que l’État congolais, comme d’autres États dans notre zone, avait un compte de transit à la Fiba qui recueillait l’argent que Elf payait normalement sur la base des ressources. Avant que l’argent aille à la banque centrale du Congo en passant par la Banque de France, il peut y rester quelque temps. Et donc en période de conflit, nous avons jugé utile de mettre en attente l’argent qui pouvait nous servir pour des opérations extérieures. C’est ce qui a été fait. C’est l’État congolais qui, de manière régulière, a donné une instruction en débit de son compte de transit à la Fiba, pour que Jacques Monsieur soit payé.

RFI : Quel intérêt présente pour vous ce système de la Fiba. On peut imaginer qu’Elf Aquitaine aurait pu payer directement la banque centrale congolaise ?

NG :
Ecoutez, nous avons trouvé un système qui était en place. Elf, depuis des années, payait comme cela la République. Il y avait une banque. Elf ne nous donnait pas de l’argent liquide mais des chèques émis par Elf sur la Fiba. Je crois que c’est une opération tout à fait régulière. Elf pouvait être au Crédit Lyonnais ou à la Société Générale et faire la même chose. Donc, nous n’avions pas d’intérêt particulier par rapport à la Fiba.

RFI : A l’époque, vous parlez de M. Tarallo qui a l’air très présent autour de la présidence. Quelles relations a-t-il avec le président Lissouba ?

NG : Des relations professionnelles. M. Tarallo représente Elf dans plusieurs opérations de négociations de contrat et M. Lissouba représente le Congo.

RFI : Comment voyez-vous, aujourd’hui que se développe les différents volets de l’Affaire Elf, ce grand déballage ?

NG :
C’est très instructif. On va découvrir que finalement Elf était une puissance tentaculaire et que les États africains étaient comme des pions. Si on peut mettre un peu de clarté dans ce système pour que l’on arrive à créer un type de partenariat différent, c’est tant mieux pour les États africains.

RFI : Quels reproches pourriez-vous adresser à ce système inventé par le général de Gaulle et qui a survécu jusqu’à aujourd’hui ?

NG :
On peut penser que c’était une époque. Il faut qu’on s’adapte tous parce que les temps changent. Il faut que les hommes changent aussi. Tout le système économique en rapport avec nos pays doit changer pour prendre les couleurs du temps d’aujourd’hui.



par Propos recueillis par David  Servenay

Article publié le 26/12/2001