Etats-Unis
Et de trois pour Kerry !

(Photo: AFP)
De notre correspondant à New York.
Les Démocrates se raccrochent à une statistique. Jamais dans l’histoire des Etats-Unis un candidat ayant perdu les trois débats présidentiels n’a surmonté ce handicap pour finir par remporter l’élection. A les croire, et même si les sondages d’avant débat donnent une courte avance au président en poste, John Kerry a de bonnes chances d’être élu. Il a remporté le premier débat présidentiel haut la main, et les deux suivants d’une plus courte tête. Il est apparu posé, résolu, présidentiel, fort sur les questions de sécurité, sur la santé ou l’emploi et à l’écoute des classes moyennes. Le président Bush était de son côté sur la défensive, plus occupé à caricaturer son opposant comme un libéral (de gauche) éloigné du centre qu’à défendre son bilan ou son programme pour un second mandat. Du premier débat, il a retenu qu’il ne devait pas grimacer pendant que son adversaire s’exprime. Oublié aussi le ton vociférant du second débat. George Bush était hier soir plus souriant, plus composé, plus humain. Un sondage d’après débat de la chaîne CBS parmi les électeurs indécis révèle toutefois que 39% d’entre eux pensent que John Kerry l’a emporté, contre 25% pour George Bush, et 36% qui déclarent un match nul.
Le débat, toujours selon un format très rigide qui empêche les candidats de s’interpeller directement, a commencé sur la question de la sécurité, avec un John Kerry promettant de «tuer» les terroristes, mais aussi de protéger le pays en surveillant notamment les containers qui rentrent aux Etats-Unis (et dont 95% ne sont pas fouillés), sans se laisser distraire de ce but par la guerre en Irak. Selon lui, lorsqu’il avait la possibilité de capturer Oussama Ben Laden, le président a confié le travail à des seigneurs de la guerre afghans, ce qui a permis à l’ennemi numéro un de l’Amérique de s’enfuir. Questionné sur ce point, a affirmé Kerry, le président a déclaré «qu’il n’était pas très inquiet» de savoir ce que Ben Laden devenait. «Je ne crois pas avoir jamais dit cela» a répliqué George Bush (qui avait réellement tenu ces propos). «Chasser» les terroristes est aussi son but, a-t-il expliqué, mais lui l’inscrit dans une stratégie plus large, qui est de «répandre la liberté» dans le monde.
«Le pays le plus riche de la planète»
Sur la question de la santé, John Kerry a accusé le président de «tourner le dos au bien-être de l’Amérique». «Nous sommes le pays le plus riche de la planète», a-t-il dit, mais «des enfants, à travers le pays, n’ont pas d’assurance maladie». «Nous allons permettre à tout le monde d’accéder au même système de santé que se sont donnés les sénateurs et les membres du Congrès», a-t-il promis. «Avoir un plan n’est pas avoir une litanie de plaintes, et un plan n’est pas d’exposer des programmes que vous ne pouvez pas financer», a rétorqué George Bush.
Le candidat démocrate a également assailli le président Bush sur son bilan en matière d’emploi: «Il est le seul président à avoir perdu des emplois en 72 ans, 1,6 million d’emplois perdus». «Il a été sénateur pendant 20 ans. Il a voté pour augmenter les impôts 98 fois», a répondu George Bush. «Se faire donner la leçon par le président Bush sur la responsabilité fiscale (sous sa présidence, le déficit a atteint des records, nldr), c’est un peu comme si Tony Soprano me parlait de la loi et de l’ordre dans ce pays», renvoie John Kerry. Interrogé sur la question des pertes d’emplois le président préfère assurer la promotion de son plan pour l’éducation, fondée sur la loi No child left behind (Aucun enfant laissé derrière) et faire valoir ses baisses d’impôt.
«La prière et la religion me portent»
«Pensez-vous que l’homosexualité soit un choix», demande le modérateur, Bob Schieffer, de CBS news. «Je ne sais tout simplement pas», répond le président qui tout en faisant un plaidoyer pour la tolérance défend sa proposition de modifier la constitution pour interdire le mariage homosexuel. John Kerry ne résiste pas à un coup bas. «Je pense qui si vous parliez à la fille de Dick Cheney (le vice-président), qui est lesbienne, elle vous dirait quelle est la personne qu’elle était». Dick Cheney a publiquement avoué qu’il était contre l’interdiction du mariage homosexuel dans la Constitution, tout en promettant de soutenir le président sur ce point. John Kerry se dit lui aussi contre le mariage homosexuel, mais il se montre plus ouvert et refuse l’inscription dans la constitution de toute interdiction définitive.
«Je suis un catholique», mais «je ne veux pas légiférer ou imposer à un autre citoyen américain ma foi», explique John Kerry, indirectement interrogé sur la question de l’avortement. Il parle longuement de son éducation religieuse, il cite un passage de la bible et explique à quel point il s’inspire de sa foi dans son action publique. Il entend toutefois défendre le droit à l’avortement et accuse le président de ne pas se prononcer clairement sur la question. «Je crois qu’il est important de promouvoir une culture de la vie», répond George Bush. Interrogé directement par le modérateur sur la question de savoir si il serait prêt à revenir sur le droit à l’avortement, il évite le sujet. Plus tard, il évoque lui aussi sa religion en des termes très personnels. «Je prie beaucoup (…) La prière et la religion me portent. Cela m’apporte la sérénité dans les tempêtes de la présidence. J’aime le fait que les gens prient pour moi et ma famille à travers le pays. Un jour, quelqu’un m’a demandé: "comment le savez-vous ?". J’ai dit que je le sentais, tout simplement».
Les candidats se saluent chaleureusement
John Kerry se lance plus tard dans un plaidoyer pour une augmentation du salaire minimum, bloqué à 5 dollars de l’heure depuis sept ans. «Il est grand temps» de faire quelque chose, assure le candidat démocrate, qui accuse les Républicains de bloquer toute augmentation au Congrès. Kerry, lui, propose de faire passer ce salaire minimum de 5 à 7 dollars sur plusieurs années, et de lutter pour l’égalité des salaires homme/femme. Selon lui, George Bush a préféré donner «89 milliards de dollars de baisse d’impôts au 1% le plus riche des Américains». Le président écarte la question, préférant parler une fois encore de son plan pour l’éducation.
La dernière question, sur leur attachement à leur famille, permet aux candidats de montrer un visage plus humain. George Bush est dans son élément. Il fait rire le public, pourtant très policé et imperméable à ses plaisanteries au cours du débat, en expliquant qu’il a appris à écouter sa femme et ses filles. «Je ne peux pas vous dire à quel point j’aime ma femme et nos deux filles». Il décrit sa première rencontre avec Laura, à un barbecue, et «l’amour au premier coup d’œil». Il joue sur du velours, le public est conquis. Mais John Kerry, accusé d’être rigide et coupé des gens, s’en tire tout aussi bien. Après avoir ri de bon cœur aux facéties présidentielles, il parvient lui aussi à dérider le public, faisant même de l’autodérision en faisant allusion au fait qu’il a épousé une milliardaire. Il émeut à son tour, lorsqu’il évoque la mémoire de sa mère décédée. Il finit sportivement, en disant que George W. Bush «est un très bon père». Les candidats et leurs familles se saluent chaleureusement – une image d’unité rare dans un pays plus divisé que jamais.
par Philippe Bolopion
Article publié le 14/10/2004 Dernière mise à jour le 24/11/2005 à 15:47 TU




