Russie
La renationalisation de Ioukos

(Photo : AFP)
De notre correspondant à Moscou
C’est une renationalisation de taille puisque Iouganskneftgas extrait à peu près les deux tiers du pétrole produit par Ioukos qui était la première compagnie pétrolière russe avant d’être la cible d’une attaque en règle de la justice russe et du fisc qui lui réclame 27 milliards de dollars. Une somme qui excède la capitalisation boursière de Ioukos, aujourd’hui est virtuellement en faillite.
C’est précisément parce que Ioukos ne pouvait pas payer une ardoise fiscale aussi démesurée que l’État a mis aux enchères une partie des actifs du groupe en commençant par le fleuron Iouganskneftgaz vendu aux enchères dimanche dernier pour la somme de 9,5 milliards dollars : soit moins de deux fois moins que sa valeur selon les estimations les plus fiables. C’est donc une bonne affaire pour l’acquéreur dont on prévoyait qu’il serait Gazprom, le géant gazier russe dans lequel l’État a une participation majoritaire et qui avait annoncé sa volonté de s’installer dans le secteur pétrolier.
Gazprom semblait le seul enchérisseur potentiel crédible lors de la vente de dimanche. Et puis, à la surprise générale, Gazprom n’a pas surenchéri sur cette mystérieuse société, Baïklafinansgroup qui en fait a été créée de toute pièce pour défendre les intérêts de Rosneft, une compagnie pétrolière, la seule qui soit détenue par l’état : elle était classé au 7ème rang ; avec l’acquisition de Iouganksneftgaz, elle se placera désormais dans le peloton de tête.
Protéger GazpromPourquoi Gazprom a-t-il finalement renoncé à acheter le fleuron de Ioukos ? C’est la conséquence directe de la décision judiciaire d’un tribunal de Houston au Texas vers lequel Ioukos s’état tourné et qui a jugé recevable la plainte du groupe pétrolier russe et accéder à sa demande de faire bénéficier Ioukos de la loi américaine sur les faillites. Ce même tribunal avait ordonné que la Russie sursoie à la vente aux enchères de Iouganskneftgaz. La Russie n’a pas voulu obtempérer à une décision d’un tribunal américain. La vente a donc eu lieu comme prévu. Mais Gazprom, dont l’Europe est l’un des principaux clients, a vu très vite les conséquences d’un éventuel rachat de la filiale de Ioukos : des procès à n’en plus finir aux États-Unis et dans les pays de l’Union européenne, des risques de saisies des comptes voire de cargaisons de gaz. Trop dangereux, le jeu n’en vaut pas la chandelle, a-t-on estimé chez Gazprom et au Kremlin. C’est donc Rosneft qui s’empare des actifs de Ioukos. Il faut savoir que Rosneft, compagnie nationale était sur le point de fusionner avec Gazprom. Le projet est différé sine die; L’idée est bien de protéger Gazprom.
Cette politique semble créer quelques remous au sein du gouvernement : certains ministres ont publiquement fait part de leur désaccord… Les deux personnalités réformatrices du gouvernement que sont les ministres du développement économique et celui des finances, Guerman Gref et Alexeï Koudrine ont l’un et l’autre signifié qu’ils étaient en désaccord avec certains aspect de la politique économique : manque de réformes notamment dans le secteur énergétique qui entravent la croissance qui a dû être revue à la baisse. Mais Guerman Gref cite aussi les conséquences de l’affaire Ioukos et les dégâts collatéraux, notamment sur les investissements. Et plus particulièrement l’opacité qui a présidé à la vente aux enchères de dimanche dernier. Guerman Gref qui assurait n’avoir aucune idée de qui se cachait derrière Baikalifinansgroup alors que Vladimir Poutine était au courant.
Cela montre l’absence de cohésion et confirme que le Kremlin est bien l’unique centre du pouvoir en Russie.
par Jean-Frédéric Saumont
Article publié le 23/12/2004 Dernière mise à jour le 23/12/2004 à 10:27 TU





