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Asie-Afrique

De Bandoeng à Djakarta, à la recherche d’un nouvel ordre économique mondial

Djakarta: photo de groupe. Chinois et Japonais se disputent le<i> leadership</i> afro-asiatique.(Photo: AFP)
Djakarta: photo de groupe. Chinois et Japonais se disputent le leadership afro-asiatique.
(Photo: AFP)
Officiellement, à Djakarta, il s’agit de célébrer la solidarité transcontinentale de peuples jadis opprimés par la colonisation. Mais la commémoration de la Conférence Bandoeng s’inscrit dans une détermination asiatique à s’inscrire au sommet du nouvel ordre mondial. L’Afrique apporte ses matières premières dans la corbeille et ses voix dans les urnes de la diplomatie internationale. Dans un monde dominé par les lois du marché, marqué par la faillite du continent noir et par la percée fulgurante de l’Asie, le contexte géopolitique a prodigieusement changé depuis la Conférence de Bandoeng (18-24 avril 1955), motivée par la colonisation, le sous-développement et le conflit Est-Ouest. Cinquante ans plus tard, Nehru, Nasser ou Nkrumah disparus, l’Indonésien Susilo Bambang Yudhoyono fait tribune commune avec le Sud-Africain Thabo Mbéki, pour défendre un «nouveau partenariat stratégique» afro-asiatique. Chinois et Japonais s’en disputent le leadership économique et diplomatique.

Avec en arrière-plan la convoitise japonaise pour les nouveaux fauteuils de membres permanents du Conseil de Sécurité promis par la réforme Annan, le Premier ministre japonais Junichiro Koizumi et le président chinois Hu Jintao pourraient se rencontrer en aparté samedi à Djakarta. Après la dernière tempête sino-japonaise diligemment soulevée en Chine, à propos de manuels scolaires qui occultent, selon elle, les exactions du militarisme et de l’impérialisme japonais pendant la deuxième Guerre mondiale, le Premier ministre japonais a fini par reconnaître, jeudi, les «énormes souffrances et dégâts» qu’ils ont provoqués. Le même jour, les autorités chinoises ont menacé les manifestants anti-japonais de frapper leurs actions d’«illégalité». Si ostentatoire que soit cette querelle d’éléphants, ses enjeux n’en sont pas moins éloignés de la pomme de discorde bien réelle qui agite Chinois et Japonais. Vues de  Djakarta, ces bouffées de chaleur nationalistes donnent un aperçu des appétits économique et diplomatique de la deuxième (le Japon) et de la septième (la Chine) puissance économique du monde, cinquante ans après Bandoeng.

L’Afrique : 2% du commerce de l’Asie

«La relation Asie-Afrique est le chaînon manquant dans les structures mondiales des relations interrégionales», a déclaré le président indonésien devant un parterre de chefs d’Etat et de gouvernement représentant une centaine de pays et les trois quarts de la population mondiale. Mais, en l’occurrence, le «chaînon manquant» paraît surtout africain. En effet, en dépit de la diversité et l’importance de ses ressources en matières premières, le continent noir n’a pas tenu les promesses de Bandoeng. Tout au contraire, le pulvérisé d’Hiroshima, le minuscule Japon est monté au zénith industriel et commercial de la planète. La Chine avance pied à pied vers une place à ses dimensions de continent. Les Tigres asiatiques ne connaissent pas de rivaux africains. De l’espace subsaharien, ils mesurent en revanche les appâts : des matières premières pour alimenter leurs ateliers et des clients pour consommer leurs productions «premier prix». De leur côté, les Africains se réclament de l’esprit de Bandoeng, espérant tirer avantage (en infrastructures durables par exemple) du «nouveau partenariat stratégique Afrique-Asie» discuté le 26 janvier dernier à Durban, en Afrique du Sud. 

Les échanges commerciaux sino-japonais avoisinent les 178 milliards de dollars annuels. Il faudra du temps pour parvenir à des hauteurs comparables entre l’Asie et l’Afrique. A l’échelle continentale, ils représentent aujourd’hui seulement 73 milliards de dollars et le continent noir représente moins de 2% du commerce total asiatique. C’est d’ailleurs sa très basse moyenne planétaire. Les besoins colossaux de la Chine vont sans doute déplacer l’aiguille de la balance. Mais, en attendant, pour négocier sur un pied d’égalité, les Africains auraient intérêt à faire bloc. Ce n’est pas encore le cas, même si une ébauche de raisonnement transcontinental se fait jour avec le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique, le Nepad. A Djakarta, le président sud-africain Thabo Mbéki l’a apporté dans ses valises pour en faire la promotion face aux Asiatiques comme il le fait depuis des années, de sommets des pays les plus riches en réunions de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Bandoeng rêvait la solidarité du tiers-monde comme une force d’émancipation politique et de développement économique. Djakarta laisse entrevoir un nouvel imperium, le président Hu Jintao assurant que «la Chine sera toujours la mère du monde en développement». «Soyons épaule contre épaule, main dans la main», lance-t-il aux laissés-pour-compte de la compétition.

Bien sûr, le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan est au rendez-vous de Djakarta où sa réforme annoncée fait rêver. La Chine est la seule à siéger parmi les Grands au Conseil de sécurité, avec droit de veto. Elle semble miser sur l’Inde pour contrer le Japon dans la course aux nouveaux sièges de membres permanents. L'Egypte, le Nigeria, et même le Sénégal ou le Kenya sont également en lice. L’Afrique du Sud aussi, bien sûr. «Chaque jour, le processus de mondialisation souligne le grave déséquilibre dans la répartition du pouvoir mondial, et il est donc impératif que nous utilisions notre force collective pour parvenir à la restructuration et à la démocratisation des Nations unies et des autres organisations multilatérales», explique Thabo Mbeki. En 1955, c’était déjà pour contester l’ordre mondial de l’époque que l’Indonésien Ahmed Soekarno avait invité à Bandoeng, dans l’île de Java 25 pays asiatiques et quatre africains, à l’initiative des chefs d’Etat des cinq premiers pays décolonisés d'Asie orientale (Inde, Pakistan, Ceylan, Birmanie, Indonésie).

La page bipolaire est tournée

En 1955, les artisans de Bandoeng avaient identifiés deux problématiques communes, l’une historique, la colonisation, et l’autre économique, le sous-développement. Leur idée de concertation géopolitique était motivée par l’ombre portée sur les indépendances asiatiques par l’intervention américaine en Corée. Mercredi, Djakarta a enregistré les premiers entretiens de haut niveau depuis cinq ans entre le Premier ministre sud-coréen, Lee Hae-Chan, et le président du Parlement nord-coréen, Kim Yoong-Nam. Cinquante ans après Bandoeng, force est en effet de se contenter de peu. Les grands noms jadis réunis dans l’île de Java n’ont pas réussi à empêcher la balkanisation de leurs deux continents dans les nouvelles dépendances surgies avec la guerre froide. Celles-ci ont d’ailleurs gangrené le continent africain sitôt la décolonisation commencée dans les années soixante. Pour ces raisons, l’Afrique australe a dû patienter entre vingt et trente ans après Bandoeng, l’Afrique du sud s’affranchissant de l’apartheid à peu près en même temps que tombait le Mur de Berlin.

Créé dans la foulée de Bandoeng, à Belgrade, en 1961, avec des Européens comme le Yougoslave Tito ou des Latino-Américains comme le Cubain Castro, le mouvement des Non-Alignés n’a pas lui non plus empêché Moscou et Washington de se disputer des zones d’influence en Afrique et en Asie  par conflits de plus ou moins «faible intensité» interposés. La page bipolaire tournée, un nouvel ordre mondial a vu le politique s’effacer devant la puissance des circuits financiers qui redessinent l’économie. La décolonisation réclamée à Bandoeng allait effectivement dans le sens de l’Histoire. Mais, en cinquante ans, l’Afrique et l’Asie «n'ont pas été capables de mettre sur pied un mécanisme adéquat et efficace de coopération inter-régionale», a déploré le chef de la diplomatie indonésienne, Hassan Wirayuda, en ouvrant la conférence ministérielle du 20 avril. Elle précédait un «sommet d'affaires» afro-asiatique, le 21 avril.

Nul doute que le «Manifeste de nouveau partenariat des pays d'Asie et d'Afrique» attendu de Djakarta pourra reprendre les engagements de Bandoeng concernant «le rejet du colonialisme, la non-agression, le respect mutuel des souverainetés, la non-ingérence dans les affaires intérieures, la réciprocité des avantages dans les contrats et la coexistence pacifique». A l’époque, Union soviétique, Etats-Unis et puissances coloniales (la France notamment) s’en étaient inquiété, avant de s’en accommoder. Aujourd’hui, les mêmes pourraient redouter de voir le dragon chinois verrouiller le réservoir de matières premières africaines. Le cas échéant, cela pourrait après tout, sinon sonner l’heure de l’Afrique, du moins lui permettre de reprendre pied dans la compétition économique mondiale. A condition que les décideurs africains soient au rendez-vous, en ordre de bataille.


par Monique  Mas

Article publié le 22/04/2005 Dernière mise à jour le 22/04/2005 à 18:09 TU

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Hélène Da Costa

Journaliste à RFI

«Le premier sommet Afrique-Asie à Bandoeng fut un choc. »

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