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Birmanie

Total, toujours responsable ?

Ban I Tong est le premier village frontalier thaïlandais que traverse le gazoduc, long de 400 km entre Yadana (en mer birmane) et la Thaïlande. (Photo: Jeanne Grimaud/RFI)
Ban I Tong est le premier village frontalier thaïlandais que traverse le gazoduc, long de 400 km entre Yadana (en mer birmane) et la Thaïlande.
(Photo: Jeanne Grimaud/RFI)
Dix ans après le démarrage du chantier de Yadana en Birmanie, des plaignants attendent toujours réparation pour «travail forcé» alors que la sécurité de la zone d’exploitation du gazoduc continue d’être la source de violations des droits de l’homme.

De notre envoyée spéciale en Birmanie

«En 1995, les soldats birmans employés par Total pour sécuriser la future zone du chantier, m’ont enrôlé de force comme porteur» témoigne Ming. Aujourd’hui âgé de 48 ans, il vit en Birmanie, en territoire Mon (dont il est originaire), au camps de relogement Tavoy avec 3 000 autres «déplacés». Ce villageois de Kalein-Aung, a été forcé à transporter de la logistique jusqu’à Ban I Tong, premier village frontalier thaïlandais que traverse le gazoduc. «Les employés de Total avaient leurs maisons dans les villages de Ohbbongwin et Hpaungdaw, près du tracé du gazoduc et gardées par les 405e et 273e brigades d’infanterie de l’armée birmane. Quand on passait devant leur petit office, les soldats nous prenaient notre "trop plein" et nous le rechargeait une fois les maisons franchies. De la sorte, Total ne pouvait pas soupçonner que l’on était des porteurs forcés!» témoigne-t-il. «Et encore moins qu ‘on n’était pas payés!» poursuit-il. «Les militaires avaient en effet notre argent que nous donnait Total. Dans chaque village, ils nous réunissaient, nous faisaient signer un papier comme quoi l’argent avait bien été remis, et ne nous le remettait jamais. Pour Total, on avait signé et donc il n’y avait pas de bavure.»

Responsabilité indirecte

En 2002, une plainte a été déposée en France contre Total pour «complicité de séquestration.» Deux plaignants défendus par l’avocat William Bourdon (ancien secrétaire général de la FIDH), attestent, comme Ming, avoir été enrôlés de force par l’armée pour travailler sur le Yadana. Ce que dément Jean de Rusquec, alors responsable de Total en Birmanie: «Tous les travailleurs employés pour la réalisation du chantier puis l’exploitation du gazoduc étaient adultes, volontaires et rémunérés. Tous avaient signé un contrat de travail et on surveillait régulièrement que les sous-traitants locaux respectent notre code de conduite.» Mais comme l’explique Kasauh, réfugié en Thaïlande du Sud à Sangkhlaburi, et fondateur de la Ligue des droits de l’homme des Mon: «Total n’est pas directement responsable. C’est l’armée qui n’a jamais appliqué les directives. Mais c’est dans le contexte du Yadana, et donc de Total, que tous les abus ont été possibles. Dès 1995, le rapport de l’Office international du travail dénonçait le travail forcé: Total était donc au courant mais n’a rien fait. C’est ce qu’on lui reproche: non pas d’avoir commis des abus, mais d’avoir fermé les yeux sur des abus commis par la junte dont ils avaient connaissance.»

Si depuis la fin du chantier en 1998, il ny a plus de cas de travail forcé, «le problème s’est déplacé» déplore Kasauh. Aujourd’hui, la sécurité de la zone pour l’exploitation du gazoduc reste la source d’abus à l’encontre des minorités Mon et Karen. Ce défenseur des droits de l’homme qui se rend régulièrement dans la zone surveillée par l’armée, rapporte: «Il y a deux périmètres de sécurité. L’un, proche du gazoduc, concerne 12 villages et regroupe trois bataillions. L’autre concerne 60 villages alentours et regroupe 7 bataillions. Au total, ce sont plus de 2 000 soldats qui, sous couvert de protection de la zone, continuent leur lutte sans merci contre les minorités. Pour la junte, la présence de Total est une aubaine! Malgré le cessez-le-feu avec les Mon en 1995, la guerre civile s’intensifie.»

Aung, qui vit dans un camp de réfugiés en Thaïlande depuis l’année dernière, se souvient d’un jour de février 2004 où des soldats du 408e bataillon, avec leur commandant Hla Moe, sont arrivés dans son village de Me Taw et ont dit: «si vous ne dénoncez pas toute personne rebelle qui aurait l’intention de nuire à la sécurité de la région, nous n’hésiterons pas à vous tuer. Toute personne qui ne coopère pas agit contre le gouvernement et contre la sécurité de Total.» Vivant sous l’oppression constante de l’armée, les Mon fuient toujours vers la frontière, soit dans les camps de relogement de Tavoy et de Bee Ree (qui accueillent aujourd’hui 8 000 «déplacés») soit en Thaïlande dans le camps de réfugiés de Sangkhlaburi. «Même si la situation se stabilise, les villageois sont morts de trouille et n’osent pas retourner dans leur village.» observe Kasauh.

«Rester est un choix délibéré»

Pour Total, malgré le procès en cours et les critiques internationales, «la décision de rester exploiter le gazoduc sur trente ans est un choix délibéré. Et il ne peut y avoir de progrès démocratiques et de la situation des droits de l’homme sans un soutien au développement économique et social.» D’où le lancement, dès 1995, de leur programme socio-économique en faveur des 23 villages concernés par Yadana. Mais Kasauh ne se leurre pas: «même si ce programme est très bien, il prouve que Total avait aussi besoin de se racheter une conscience!» Accusé d’être le premier soutien financier de la dictature et de lui donner l’occasion de continuer sa guérilla, Total se demande comment «un investisseur étranger peut-il être tenu pour responsable du comportement de l’armée d’un pays souverain sur lequel il n’a aucun contrôle ?». C’est précisément sur ce point que divergent Total et ses détracteurs...

par Jeanne  Grimaud

Article publié le 06/05/2005 Dernière mise à jour le 06/05/2005 à 08:01 TU