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Estampes japonaises

Le voyage unique des grands maîtres d’excellence

Katsukawa Shunkô (1743-1812) L’acteur Segawa Kikunojô III (38,6 x 25,8 cm)
(Photo : musée Ôta de Tokyo)
Katsukawa Shunkô (1743-1812) L’acteur Segawa Kikunojô III (38,6 x 25,8 cm)
(Photo : musée Ôta de Tokyo)
Le temps d’un bref été, jusqu’au 15 août, le musée Guimet (Paris) accueille la très prestigieuse collection d’estampes et de peintures japonaises que recèle jalousement en ses murs le musée Ôta de Tokyo. En majorité des XVIIIe et XIXe siècles, ces documents e extrêmement fragiles et sensibles à la lumière ne sont jamais sortis de leur pays d’origine, le musée des Arts asiatiques a le privilège de les offrir à la vue du grand public pour la première et la dernière fois en Europe.

Dans la première et la seconde salle, sobrement encadrées de bois clair sur fond blanc, des estampes aux couleurs étonnamment fraîches, dont la palette dominante est dans les jaunes et noirs, quelquefois rehaussés ici de rouge, et là de vert, présentent un état de conservation exceptionnel, dans des tons chauds et doux. Dans la troisième salle, ce sont les bleus qui dominent avec des sujets

Katsushika Hokusai (1760-1849) Trois beautés (rouleau de droite) ( 93 x 24,9 cm)
(Photo : musée Ôta de Tokyo)
traitant de l’eau ou de l’hiver et de la neige, d’envols d’oies sauvages ou d’oiseaux sur un néflier. Les auteurs exposés figurent parmi les grands maîtres d’excellence picturale, parmi lesquels il convient de citer : Hishikawa Moronobu, Suzuki harunobu, Kitagawa Utamaro, Tôshûsai Sharaku, Katsushika Hokusaï ou encore Utagawa Hiroshige.

Rigoureusement préservées, ces œuvres -peintures, estampes, éventails, livres- viennent retracer, dans un ordre chronologique, la grande épopée d’un art qui n’a cessé de s’enrichir au fil des décennies. Il s’agit de l’art de l’ukiyo-e, un terme qui désignait à l’origine ce «bas monde de misères et de souffrances» et qui désigna par la suite le «monde flottant», celui des plaisirs éphémères. «Pour la première et la dernière fois, précise son conservateur en chef, Seiji Nagata, nous avons accepté de la prêter à un musée. Ce sont des œuvres d’une fragilité extrême, qui ne peuvent être montrées à la lumière d’une manière prolongée, leurs pigments végétaux étant sensibles aux ultraviolets.»

Point de nus ou de scènes érotiques. Les sujets traitent des saisons, des rythmes de vie diurne et nocturne, de phénomènes naturels comme la pluie ou la neige, de scènes de la vie quotidienne : des jeux d’enfants, des disciplines bienséantes comme la cérémonie du thé ou l’arrangement floral, des scènes de théâtre kabuki, ou bien encore de concours des beautés à la mode dans le quartier des plaisirs. Outre le très beau catalogue sur papier glacé édité par la Réunion des musées nationaux, des panneaux explicatifs guident et initient le visiteur à l’art de l’ukiyo-e. Une projection de diapositives complète l’effort pédagogique et explique comment toute la peinture de mœurs et de scènes de genres de la ville contemporaine est reliée à l’ancienne capitale d’Edo, dans ses représentations souvent paysagères et urbaines. L’exposition complète celle qu’avait présentée le Grand Palais (Paris) l’an dernier.

Utagawa Hiroshige (1797-1858) Cinquante-trois relais du Tôkaidô : Averse soudaine à Shôno (25,3 x 38,2 cm)
(Photo : musée Ôta de Tokyo)
Seiji Nagata, commissaire scientifique de l’exposition, explique dans l’ouvrage Chefs d’œuvre du musée Ôta de Tokyo , que l’art ukiyo-e est «apparu à Kyoto dans la première moitié du XVIe siècle et (qu’il) s’est développé dans cette ville jusqu’au milieu du XVIIe. (…) Ce sont des peintres indépendants installés en ville qui ne bénéficiaient pas du patronage de la cour ou des fiefs, qui prirent le relais pour produire ces peintures de la vie contemporaine. Ces peintres furent alors soutenus non plus par la classe des guerriers, mais par des bourgeois aisés. Ce changement eut des conséquences jusque dans la taille et le format des œuvres»

Des peintures qui rivalisent à la fois de simplicité dans le trait et de préciosité

Des albums xylographiques, imprimés selon les mêmes techniques de gravure sur bois que les estampes ukiyo-e, dont les auteurs sont Shunshô et Utamaro, permettent à Jean-François Jarrige, président du musée Guimet, de rappeler que «si les premiers exemplaires apparurent dès le début du XVIIe siècle, ce n’est qu’à la fin du siècle, quand apparut la gravure à feuille unique, que commencèrent à être publiés des ouvrages composés majoritairement d’illustrations auxquels on donna le nom de eho, ou « livre d’images».

Utagawa Hiroshige (1797-1858) Cent vues de sites célèbres d’Edo : Prunelaie à Kameido (36,7 x 26,2 cm)
(Photo : musée Ôta de Tokyo)
Magnifique, la dernière salle expose de grands panneaux de peintures sur soie ou sur papier comme par exemple : Chasse aux lucioles, Festin pour contempler les fleurs, Mélancolie du début d’année, Fête sous les cerisiers, Contemplation de la lune à Massaki, ou bien encore Scène de nouvel an dans le quartier de Yoshiwara. Lumineux, animés, encadrés de tissus brodés de fils de soie, quelque cinquante pans de peintures rivalisent de préciosité. Par ailleurs, une série d’éventails rend hommage à des acteurs du théâtre kabuki : Utagawa Toyokuni a ainsi peint les acteurs Matsumoto Kôshirô, Sawamura Sôjûrô, Segawa Rokô, ou fait écho à des scènes de genre ainsi Hokusai, Une beauté dans ses pensées, et Kunisada une Geisha se préparant.

Utagawa Hiroshige (1797-1858) Soixante-neuf stations de Kiso Kaidô : Seba ( 25,2 x 37,3 cm)
(Photo : musée Ôta de Tokyo)
On comprend mieux, au final, les influences que ces peintres japonais ont pu exercer sur les peintres européens comme Van Gogh, Klimt ou Toulouse Lautrec pour n’en citer que trois, littéralement séduits par le japonisme au début du siècle dernier : la précision du trait, les couleurs franches, le souci exacerbé d’un réalisme teinté de merveilleux, d’ironie ou d’inquiétude s’entrecroisent au cœur d’un univers largement dominé par la quête des plaisirs. Hokusai affirmait par exemple qu’il n’avait su comprendre la vérité «des oiseaux, des animaux et des herbes» qu’à l’âge de 73 ans. Il devait mourir seize ans plus tard, sans avoir réalisé son vœu le plus cher: «A 100 ans, disait-il, je serais devenu vraiment merveilleux.».

par Dominique  Raizon

Article publié le 07/07/2005 Dernière mise à jour le 07/07/2005 à 17:24 TU