Pakistan
L’assistance arrive au compte-gouttes

(Photo: Eric de Lavarène)
De notre envoyé spécial à Muzaffarabad
« Il faut faire vite, sinon nous allons avoir face à nous une vraie catastrophe humanitaire, après le tremblement de terre », affirme Julia Spry-Leverton, en charge des situations d’urgence pour l’Unicef. Près de trois millions de personnes, dans les montagnes du Cachemire pakistanais et dans la province frontalière du Nord-Ouest (NWFP) sont en danger de mort depuis une semaine.
Les secours ont tardé à se mettre en place et la situation est apocalyptique. Villages rasés, cadavres dans les décombres, des détritus partout, ça sent la mort dans toutes les vallées. Mais encore, chaque jour, des centaines de blessés arrivent des montagnes dans ces villages détruits, en quête d’une assistance immédiate. Ils errent au milieu des décombres, ne sachant plus où aller. « Je n’ai plus le goût de vivre. J’ai tout perdu. Tout ce que la vie avait de doux là-haut dans les montagnes est devenu un enfer. Mes enfants et ma femme sont encore sous ma maison et personne ne peut rien faire. Ils sont morts à l’heure qu’il est. J’ai attendu jusqu’au bout, puis je suis parti », raconte, hagard, le visage creusé de larmes, Iqbal Mohammad. Il porte avec lui un maigre baluchon : « c’est tout ce qui me reste, quelques vêtements et cette photo ». Sur l’image, on le voit aux côtés de sa femme et de ses trois enfants.
« Nous manquons nous-même de tout », confie le major Tarek Rachid, qui tente désespérément d’organiser les secours dans le village de Bagh, situé à 80 km au sud-est de Muzaffarabad, la capitale du Cachemire pakistanais, elle-même rasée à plus de 70%. Il ajoute, éreinté : « les gens veulent des tentes, de quoi se loger et nous ne pouvons tous les fournir pour le moment ». D’après les secouristes sur place, il n’y a plus d’espoir de retrouver de survivants. Les opérations de sauvetage se sont donc arrêtées. Les derniers bilans indiquent que près de 40 000 personnes auraient disparu. Il faut désormais soigner rapidement les quelque 60 000 blessés.
L’assistance arrive au compte-gouttes, dans ces régions montagneuses très difficiles d’accès. Les routes sont en permanence bloquées par les énormes camions chargés d’aide humanitaire, qui peuvent mettre plusieurs jours à rallier les villages. Depuis une semaine, pas un jour sans réplique, parfois même de fortes secousses, les gens ont peur et se protègent comme ils peuvent. Les hélicoptères assurent des rotations permanentes entre Islamabad et les montagnes, mais le temps ne leur permet pas toujours de voler. Tous le week-end, de fortes pluies ont empêché la plupart d’entre eux d’acheminer l’aide. Un hélicoptère de l’armée pakistanaise s’est en outre écrasé à Bagh, tuant six soldats.
Une dizaine d’années pour reconstruire la région
L’hiver approche et déjà on aperçoit les premières neiges sur les sommets. Des équipes de secouristes sont restées clouées une semaine sur l’aéroport militaire d’Islamabad, avant de repartir dans leur pays. « Nous ne pouvions les emmener là-haut et le président Pervez Musharraf continue de demander aux équipes de secouristes de venir », confie, furieux, un militaire sous couvert d’anonymat. Des soldats canadiens et américains, normalement cantonnés dans l’Afghanistan voisin, sont venus évaluer les besoins. Une vingtaine d’hélicoptères de transport de troupes de l’armée américaine viennent d’arriver dans la capitale pakistanaise. Les dégâts sont estimés à 5 milliards de dollars et selon les Nations unies, il faudra une dizaine d’années pour reconstruire la région.
À Bagh, les médecins urgentistes opèrent à tour de bras sous une suite de tentes. Les patients se reposent un peu, mais le froid les saisit dès la nuit tombée. « À ce rythme-là, ils ne tiendront pas. Personne ne peut survivre dehors avec ce froid », indique Bilal, un infirmier volontaire venu de Lahore dès les premiers jours. Fatigué lui aussi, il regarde deux femmes le visage tuméfié. Il a un vague geste de découragement et continue sa tournée. Pour Fazel, jeune étudiant croisé sur la route de Bagh assis par terre, la situation est tout aussi désespérée. Il a tout perdu, sa famille et sa maison. Il attend une aide, mais les camions sont bloqués pour la nuit à quelques kilomètres. Pour la sixième nuit consécutive, il dormira sur le bitume, sous une maigre couverture, transi.par Eric de Lavarène
Article publié le 17/10/2005 Dernière mise à jour le 17/10/2005 à 12:02 TU




