Kazakhstan
Nazarbaev se fait réélire à la soviétique

(Photo: AFP)
Fabriqué dans le moule soviétique, Noursoultan Nazarbaev n'aurait pas supporté une réélection avec moins de 80% des suffrages. Il en aurait obtenu 91%, selon des résultats encore partiels. On ne se refait pas. Malgré une popularité qui lui aurait certainement permis de se faire réélire assez confortablement, dès le premier tour, à l'occasion d'un scrutin libre, il s'est assuré une victoire qu'il aura de la peine à faire passer pour démocratique.
Dès avant le vote de dimanche, la mission d'observation de l'OSCE, l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, parlait d'une campagne «dominée à travers tout le pays par les panneaux d'affichage, les bannières et les posters de Noursoultan Nazarbaev». Tandis que ses quatre adversaires se voyaient refuser des espaces pour y poser les leurs. Sans parler des médias du pays où le Président «a reçu la plus large couverture», mis à part certains journaux d'opposition, lesquels ont été les seuls à connaître des déboires pendant la campagne.
Ainsi, Noursoultan Nazarbaev, 65 ans, n'a même pas eu à faire campagne. Sous couvert de visites présidentielles, il a parcouru durant des mois son immense pays, le neuvième du monde par la superficie, où des milliers de personnes couvertes de casquettes jaunes l'acclamaient. Quant au débat télévisé du 17 novembre, le premier de l'histoire de cette république indépendante depuis 1991, M. Nazarbaev a refusé d'y prendre part.
Il se met peu à peu au nationalismeCelui que les Kazakhs appellent parfois « Papa » préfère ne pas accepter le jeu et le risque démocratiques. Ses citations et ses immenses posters, le montrant aussi bien en tenue de sport qu'en costume traditionnel, en font une sorte de père de la nation flottant au-dessus de la mêlée politique. La semaine passée, il déclarait à la chaîne de télévision Euronews que «la destination finale est la démocratie, et donc la société ouverte.» Une pseudo justification du tour autoritaire qu'il a donné à sa gestion du pays à partir de la seconde moitié des années 1990. Epoque à partir de laquelle ses pouvoirs de Président ont été considérablement accrus, la pression sur les médias s’est faite plus forte, les libertés civiles ont été restreintes.
Un débat politique qu'il confisque quelque peu aussi en s'attribuant la responsabilité de la concorde qui règne entre les 130 minorités ethniques et confessionnelles qu'abrite la république. Il est vrai que les relations entre les «nationalités» du pays n'ont pas donné lieu à des pogroms ou des conflits interethniques, à la différence des républiques voisines d'Asie centrale. Ce dont les Kazakhs lui sont reconnaissants.
Mais les spécialistes du Kazakhstan sont partagés quant à la responsabilité de Noursoultan Nazarbaev dans ce succès. Si la question est de première importance pour lui, elle ne l'empêche pas d'être l'instigateur de la politique de « kazakhisation », c'est-à-dire de promotion des Kazakhs, en tant qu'ethnie, de leur langue et de leurs valeurs. Une kazakhisation qui de facto rime avec une certaine exclusion, certes loin d'être aussi brutale que chez le voisin turkmène par exemple, des autres groupes ethniques du Kazakhstan. Ce qui a provoqué le départ de 1,3 millions de Russes depuis 1991.
Bref, cet ancien métallurgiste, né en 1940 à Tchemolgan, un village des environs d'Almaty, qui a gravi tous les échelons de la hiérarchie soviétique, jusqu'à devenir secrétaire du Parti communiste kazakh, en 1989, se met peu à peu au nationalisme. Lui qui ne voulait pourtant pas de l'indépendance du Kazakhstan, à la chute de l'Union soviétique. Le pays a d'ailleurs été la dernière république d’Asie centrale à prendre son indépendance, le 16 décembre 1991.
Un nationalisme qui prend forme aujourd’hui dans le cadre de l'idéologie «eurasiste» que Noursoultan Nazarbaev fait élaborer par quelques intellectuels et universitaires. «La combinaison de différentes cultures et traditions nous permet d’absorber le meilleur des cultures européenne et asiatique», affirme le Président Nazarbaev lui-même. Le Kazakhstan serait donc comme le réceptacle de la quintessence de tout ce que le continent eurasiatique a de bon.
Cette idéologie, en flattant l'amour propre kazakh, permet de faire un peu oublier que Noursoultan Nazarbaev est un chef de horde doublé d'un ex-apparatchik soviétique. Ce qui n'est pas forcément mal vu dans la steppe kazakhe, mais qu'il vaut mieux taire. Alors que la population demeure pauvre dans bien des régions du pays, chacun sait, ou croit savoir, au Kazakhstan, que la famille présidentielle profite largement des richesses exceptionnelles du sous-sol du pays. Et notamment du pétrole.
par Régis Genté
Article publié le 05/12/2005 Dernière mise à jour le 05/12/2005 à 13:06 TU



