Etats-Unis
Ces immigrants que les politiciens voudraient invisibles

(Photo: AFP)
De notre correspondante à New York
La journée s’appelait « journée sans immigrants ». Ils n’avaient pourtant rarement été aussi visibles, sortis de l’ombre par milliers pour rappeler leur indispensable présence pour faire tourner l’économie et la société américaine. « Qui va ramasser vos tomates ? », demandait une pancarte d’un manifestant de Floride. « Qui va construire vos maisons ? », interrogeait une autre.
Les défenseurs des droits des immigrés étaient au moins 400 000 à Los Angeles, autant à Chicago, et des dizaines de milliers à Houston, Denver, Miami et dans d’autres grandes villes américaines, originaires d’Amérique latine pour l’essentiel d’entre eux. En ligne de mire : le Congrès qui planche actuellement sur une réforme des lois sur l’immigration.
Tensions autour du boycott
Pour cette troisième grande vague de manifestations d’immigrants depuis le début de l’année, le mouvement a fait face à ses premières divisions internes. Pour l’association Mexicains sans frontières, « el dia sin immigrantes » devait passer par un boycott général, destiné à illustrer en creux l’impact des nouveaux arrivés sur l’économie : les immigrants devaient s’absenter de leur lieu de travail ou de leur établissement scolaire et réduire leurs achats au strict nécessaire. Mais les modérés du mouvement, représentés entre autres par Roger Mahony, le cardinal de Los Angeles, ont refusé d’appeler au boycott, craignant qu’il ne provoque un durcissement des relations entre les immigrants et le reste de la société américaine.
Le mouvement estime qu’un million de latinos ne se sont pas présentés au travail lundi. Des commerces et restaurants sont donc restés fermés. A Washington, par exemple, la moitié des employés d’un chantier de l’aéroport de Dulles ne se sont pas rendus au travail. Des grandes entreprises célèbres pour leur recours massif à des salariés hispaniques, comme les producteurs de viande ou de volaille Perdue Farms, Cargill, Tyson Foods avaient toutes fermé quelques usines pour la journée.
D’autres, pour éviter que cela n’affecte leur fonctionnement, avait tenté d’aiguiller leurs employés vers une mobilisation politique plutôt que des débrayages, les encourageant à écrire leur mécontentement à leurs élus du Congrès pour faire pression sur eux, ou plus directement encore, comme le casino Harrah’s de Las Vegas en laissant des pétitions traîner à la cafétéria des employés.
Un sujet de fracture politique
A Los Angeles, la ville qui a mis le feu aux poudres du mouvement, le maire hispanique Antonio Villaraigosa s’était trouvé d’autres engagements pour la journée pour ne pas avoir à participer ou éviter les manifestations. Le flot de manifestants grandissant, il a finalement décidé de suivre les événements depuis la mairie, puis de se rendre sur place et d’y prononcer un discours. Tout comme lui, la plupart des politiciens américains tâtent prudemment le terrain avant de prendre parti.
Partisan de solutions flexibles pour les illégaux depuis ses années de gouverneur texan, George Bush défend un programme de régularisation des immigrants illégaux contre l’avis de l’aile conservatrice du parti républicain. Contredisant les vœux du président, la Chambre des représentants a déjà voté en décembre un texte criminalisant l’immigration clandestine et visant à construire une palissade le long d’un tiers de la frontière américano-mexicaine. Le président « n’est pas un grand fan des boycotts » a fait savoir son porte-parole, Scott McClellan, qui préfère voir dans ces manifestations le signe que le Congrès doit mettre les bouchées doubles pour accoucher d’un nouveau texte sur l’immigration.
Les républicains de la Chambre ont promis de s’opposer à tout ce qui pourrait ressembler à des amnisties déguisées. Certains conservateurs espèrent même que les manifestations, et les images de marées d’immigrants dans les rues agitant des drapeaux de leurs pays ou parfois des slogans en espagnol, finiront par faire leur profiter.
Pour éviter ce genre de retour de bâton et souligner les bonnes intentions des manifestants, leurs organisateurs les ont appelés à à parader, leur américanophilie en bandoulière, des chapeaux d’Oncle Sam au drapeau américain porté en cape, comme à bout de bras.
par Guillemette Faure
Article publié le 02/05/2006 Dernière mise à jour le 02/05/2006 à 11:54 TU



