par Gérard Dreyfus
Article publié le 28/06/2006 Dernière mise à jour le 28/06/2006 à 12:48 TU
Mon cher Roger
Nous nous connaissons, nous nous fréquentons et nous nous apprécions depuis bientôt trois décennies. J’ai eu le bonheur de te suivre dans toutes tes Coupes du monde et toutes tes CAN. Mes plus beaux souvenirs sont indissociablement liés au phénoménal parcours des Lions Indomptables en Italie, ton Mondial, celui qui t’a fait roi parmi les rois de la planète. Cette année-là tu es devenu le Pelé noir, pardon africain, du royaume du football. Tu m’as procuré beaucoup de joie et tu m’as encouragé à épouser davantage encore la cause du football africain.
Nous nous sommes dit beaucoup de choses, des vérités comme des banalités. Nous nous sommes opposés parfois, mais nous n’avons cessé d’avoir de l’estime l’un pour l’autre. Hier encore, tu me demandais de préfacer un des ouvrages qui allaient t’être consacré. Ce que j’ai fait, fier de l’honneur que tu me faisais.
Aujourd’hui, je voudrais t’adresser ce message, celui d’un homme attristé par les propos que tu as tenus au soir du match Tunisie - Ukraine et dont j’ai eu récemment l’occasion de prendre connaissance. Que dis-tu à propos de la participation africaine à ce Mondial : « que les Africains auraient pu percer s’ils avaient eu toutes leurs chances; s’il y avait eu le Cameroun, le Nigéria, l’Egypte, le Sénégal et le Maroc, l’affaire aurait pu être autre ».
Mon cher Roger,
Il me semble qu’en ta qualité de membre du groupe technique de la FIFA tu as une certaine obligation de réserve et qu’il n’était pas dans ton rôle de ressasser une vieille rengaine. Généralement, vois-tu, les absents ont tort.
Hormis les Lions de la Teranga, magnifiques et généreux il y a quatre ans en Asie, qu’ont donc fait de mieux les autres que tu as cités. Ton Cameroun qui depuis son quart de finale de 1990, à Naples, contre l’Angleterre a toujours été éliminé au premier tour et n’a remporté qu’une seule victoire en neuf sorties. Tu es trop grand pour plonger dans un chauvinisme qui ne te grandit pas.
J’aimerais te rappeler qu’à l’origine la CAF avait envisagé de faire de la Coupe d’Afrique l’épreuve de sélection pour la représentation africaine à la Coupe du monde. On aurait pris les quatre demi-finalistes et une cinquième équipe dont le mode de désignation restait à définir. Ton pays comme tous les autres que tu as nommés s’y étaient farouchement opposés, intervenant même auprès de la FIFA pour revendiquer la phase éliminatoire telle qu’elle a été décidée.
Franchement la bande des cinq, Angola, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo et Tunisie, a-t-elle failli à sa mission. Chacun ne s’est-il pas battu jusqu’au bout, avec ses atouts et ses faiblesses, produisant un bien meilleur football que celui vu au Caire depuis le début de l’année. Ils ont souvent traité d’égal à égal avec leurs adversaires, n’affichant ni complexe, ni inhibition.
Je me souviens de ces équipes africaines qui sortaient de la Coupe du monde sans que quiconque se soit aperçu de leur présence. Crois-tu que ce soit le cas cette année ? Même le Togo nous a surpris par sa qualité de jeu auquel personne ne s’attendait. Les Eperviers se sont surpassés pour se montrer dignes de leurs prédécesseurs dont tu es. T’ont-ils fait honte ? Bien sûr que non.
Moins qu’un autre tu as le droit d’avancer que d’autres auraient fait mieux. Ceux qui ont porté les couleurs de l’Afrique méritaient d’aller en Allemagne, un point c’est tout. De grâce ne t’abaisse pas à ce rôle de procureur a posteriori qui n’est pas le rôle pour lequel tu as été taillé. Respecte ceux qui sur le terrain ont mérité de prendre leur place, toute leur place.
Il n’est pas juste de dénier aux autres la place que certains aimeraient peut-être voir affectée à vie à tel ou tel au nom de je ne sais quoi. Tu es trop intelligent pour tomber dans ce piège. Laisse ce genre de propos à ceux qui continuent de penser que l’Afrique est condamnée à demeurer le parent pauvre de la planète. Et, comme je le dis souvent, l’Afrique est multiforme. Elle n’est pas une comme le prétendent ceux qui ne la connaissent pas. Et il n’y a pas un football africain, comme il n’y a pas un football européen etc., etc. Le football africain se nourrit de ses diversités et s’enrichit de ses différences. Laisse aux autres le soin de penser que le Cameroun et le Ghana, c’est la même chose, ou encore l’Angola et l’Algérie. En Afrique, et tu en conviendras, il y a des tas de sortes de football. Chacun y a sa place. Et de grâce, pas d’exclusive. Que les meilleurs continuent de porter les espoirs du continent.
Pas de polémique entre nous, monsieur l’ambassadeur. Je te rappelle au moins à tes devoirs de diplomate.
Je vais, pour conclure, te faire part de mon sentiment : dans quatre ans, en Afrique du Sud, le continent aura plusieurs équipes capables d’aller en demi-finales, voire en finale ; La Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria, l’Egypte et ton cher Cameroun. D’autres peut-être. Ma conviction est que le cru 2006 est loin d’être un mauvais cru. Le rendement n’a pas été exceptionnel, mais la qualité a voisiné le bon parfois le très bon.
Tchin, tchin.
Amicalement à toi.