Allemagne
Günter Grass coupable par «omission»

(Photo : AFP)
L'écrivain allemand, prix Nobel de littérature 1999, Günter Grass, a révélé la semaine dernière son enrôlement dans la Waffen SS, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous le IIIe Reich. Jeudi soir, dans un entretien télévisé, il s’est longuement expliqué sur son «aveuglement de jeune Hitlérien» et son «emprisonnement idéologique». L’affaire passionne l'Allemagne où la parution d’un livre autobiographique intitulé «En épluchant les oignons» a été avancée de quinze jours et sa première livraison déjà épuisée.
De notre correspondant à Berlin
«C’est seulement aujourd’hui que je suis en mesure d’en parler. Mais cela était enfoui en moi et m’a toujours obsédé». L’interview accordée par le célèbre écrivain allemand Günter Grass à la chaîne de télévision ARD et diffusée jeudi soir n’a pas permis d’en savoir beaucoup plus sur les raisons pour lesquels l’auteur qui n’a jamais caché son adhésion au national-socialisme dans sa jeunesse a jusqu’à présent passé sous silence son enrôlement dans les troupes d’élite du IIIe Reich, la Waffen SS. Günter Grass a reconnu qu’il en parlait «très tard ou trop tard», sans livrer d’explication concrète.
Günter Grass, comme l’ont souligné ses défenseurs, a rappelé que son engagement comme écrivain et citoyen au cours des dernières décennies avait été à l’opposé de ses erreurs de jeunesse. C’est d’ailleurs ce qui rend «le cas Grass» si difficile à juger. L’appartenance révélée de l’écrivain à la Waffen SS ne vient pas remettre en cause la biographie d’une personne jusque là vierge de tout égarement sous le IIIe Reich, comme cela a été souvent le cas au cours des dernières décennies en Allemagne, qu’il s’agisse de personnalités politiques ou d’intellectuels.
Grass jugé coupable par omission
Personne ne reproche à Grass sa participation à la Waffen SS. L’écrivain a rappelé jeudi soir qu’il y avait été enrôlé sans l’avoir demandé, tout en reconnaissant qu’à l’époque ces troupes d’élite du Troisième Reich, connues pour leurs exactions, n’avaient rien de sulfureux pour lui. De même, Grass a rappelé qu’entre l’automne 1944 et le printemps 1945, il n’avait tiré aucun coup de feu et participé à aucun crime.
Cette «omission» dans sa biographie – la version officielle voulait jusqu’à présent que Grass ait servi dans la défense anti-aérienne – reste la critique essentielle. Elle remet en question pour ses détracteurs la crédibilité d’un intellectuel de gauche engagé. Grass a été de tous les combats des dernières décennies comme membre ou compagnon de route des sociaux-démocrates. Il a souvent dénoncé l’attitude d’autres personnalités qui ont refoulé leur passé sous le Troisième Reich ou sont accusées de relativiser les crimes nazis.
Certains, notamment chez les conservateurs, en profitent pour régler leurs comptes avec un écrivain qui n’a jamais été tendre avec eux. Un obscur député chrétien-démocrate a même demandé à Grass de renoncer à sa récompense la plus prestigieuse, le prix Nobel de littérature. D’autres se sont demandés si l’écrivain n’avait pas pêché par omission pour ne pas diminuer ses chances de «nobélisable». Un lecteur du quotidien populaire Bild Zeitung écrit même : «Quel éditeur après la guerre l’aurait jugé uniquement sur des critères littéraires s’il avait porté une pancarte autour du cou proclamant : J’étais dans la Waffen SS ?».
Critiques et pardon en Pologne
La remise en cause de l’autorité morale de Grass conduit ses détracteurs à lui demander de renoncer à telle ou telle récompense, à commencer par le titre de citoyen d’honneur de sa ville natale de Gdansk, en Pologne. Lech Walesa, l’ancien président polonais, menace désormais lui-même de renoncer à ce titre si Günter Grass devait le conserver. Ce dernier a rappelé jeudi soir son engagement pour la réconciliation germano-polonaise et ne voit pas pourquoi il devrait renoncer à cet honneur. Les critiques ont été nombreuses en Pologne. Mais une personnalité comme le président de l’épiscopat polonais Mgr Michalik a estimé que l’auteur était par son aveu «devenu plus grand dans ses qualités d’homme, d’autorité morale et d’écrivain».
D’autres ont pris la défense de Grass. Des intellectuels comme le réalisateur Volker Schlöndorff qui a porté le roman le plus connu de l’écrivain «Le Tambour» à l’écran ou encore l’Américain John Irving qualifiant le prix Nobel de littérature de «héros».
Les Allemands dans leur ensemble font preuve de mansuétude. 68% d’entre eux d’après un sondage estiment que la crédibilité de Grass n’est pas entamée mais si la moitié d’entre eux aurait préféré que l’intéressé évoque plus tôt son enrôlement dans la Waffen SS.
La polémique donne lieu à un énorme battage médiatique. L’éditeur des mémoires de jeunesse de l’écrivain a avancé la sortie de l’ouvrage, «En épluchant les oignons», au 16 août, au lieu du 1er septembre. La première édition de 150 000 exemplaires est déjà épuisée. La seconde est à l’impression. «En épluchant les oignons» s’annonce comme le best-seller de l’automne.
par Pascal Thibaut
Article publié le 18/08/2006 Dernière mise à jour le 18/08/2006 à 13:34 TU

