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Maroc / Espagne

Rififi autour d’une visite royale

Article publié le 02/11/2007 Dernière mise à jour le 02/11/2007 à 18:11 TU

Rabat a décidé vendredi de rappeler son ambassadeur à Madrid pour consultation en raison d'une visite, prévue lundi, du roi d'Espagne Juan Carlos à Ceuta et Mellila, deux enclaves espagnoles situées dans le nord marocain et revendiquées par le Maroc.

Par notre correspondant à Madrid, François Musseau

Juan Carlos et son épouse.© AFP
Juan Carlos et son épouse.
© AFP

Il y a encore quelques jours, les relations entre les deux voisins marocain et espagnol étaient au beau fixe. Patatras ! Rabat et Madrid, sans être au bord d’une rupture diplomatique, connaissent de nouveau un objet de tension qui fait enrager les autorités du Royaume chérifien. Au cœur de la polémique, la visite en début de semaine prochaine du roi bourbon Juan Carlos à Ceuta et à Melilla, deux petites enclaves espagnoles nichées sur la côte marocaine. « Nous manifestons notre rejet total et notre réprobation », a lancé Khaid Naciri, porte-parole du gouvernement de Rabat, qui parle aussi d’une « attitude lamentable » de la part de Madrid. A cette attaque s’est ajouté un communiqué venimeux du Premier ministre marocain, Abbas el Fassi, appelant les autorités espagnoles à « renoncer » au voyage royal dans ces deux territoires, revendiqués depuis des décennies par le Royaume chérifien.

On nage en pleine guerre de symboles. Ceuta et Melilla, deux territoires stratégiques conquis à partir du 16è siècle par les Portugais, puis par les Espagnols, sont par nature un objet de litige. Le Maroc estime en effet qu’il s’agit de « terres marocaines spoliées par l’Espagne ». Ce qui explique que, depuis la fin du franquisme, sans bien sûr renoncer à ces enclaves, les gouvernements espagnols se montrent discrets sur ce sujet et évitent de se rendre sur place en visite officielle. En trente ans, les voyages se comptent  sur les doigts d’une main. En 1981, le Premier ministre Adolfo Suarez se déplace à Ceuta et Melilla. Il faudra attendre 2006 pour que José Luis Zapatero fasse de même. A l’époque, Rabat avait exprimé sa colère.

Bateaux de guerre et légionnaires héliportés

Cette fois-ci, avec la venue du roi Juan Carlos 1er, chef de l’Etat espagnol, c’est un pas qualitatif supplémentaire, même si le couple royal espagnol entretient d’excellentes relations personnelles avec Mohammed  V, tout comme c’était le cas avec son père Hassan II. En 38 ans, depuis qu’il a pris la succession du dictateur Franco à la tête de l’Etat espagnol, Juan Carlos, lui, n’avait jamais mis les pieds à Ceuta et Melilla. En termes de symbole, cette première a d’autant plus de poids qu’elle coïncide, côté marocain, avec la célébration du 32è anniversaire de la « Marche verte », à l’issue de laquelle le monarque Hassan II  s’était rendu maître du Sahara Occidental. Une région travaillée par un fort sentiment indépendantiste, et qui est désormais un grand sujet de friction diplomatique opposant le Maroc à de nombreuses nations, dont l’Algérie et, dans une moindre mesure, l’Espagne, favorable à la tenue d’un référendum d’autodétermination.

Pourquoi le gouvernement Zapatero, qui entretient de bonnes relations avec le Maroc a-t-il donc pris le risque de s’embourber dans un nouveau différend avec le Maroc, pays voisin avec lequel les relations économiques et culturelles sont intenses ? Il semble que le chef de gouvernement socialiste ait organisé ce voyage royal pour des raisons de politique intérieure. A seulement quatre mois des législatives générales, Zapatero a besoin de manifester sa fibre patriotique. Or quelle meilleure façon de le faire que d’envoyer le chef de l’Etat dans ces territoires disputés et litigieux, afin d’y réaffirmer haut et fort la souveraineté de l’Espagne ? Pour Zapatero, cette initiative permet de répondre du tac au tac aux conservateurs du Parti populaire (PP) qui, ces derniers mois, tentent de présenter les socialistes comme les responsables d’une « Espagne au bord de l’abîme et de la désintégration ». Les dirigeants du PP se font les uniques chantres de l’intégrité espagnole, défenseurs du drapeau et de l’hymne national. Le voyage royal à Ceuta et Melilla, c’est donc la réponse de Zapatero à ces attaques de la droite.

Quid, donc, des risques de grave conflit diplomatique avec le Maroc ? En réalité, Zapatero est persuadé que la colère marocaine est superficielle. D’ailleurs, à bien y regarder, la réponse est mesurée. Le porte-parole Naciri a utilisé une formule somme toute prudente : « Nous pensons que l’amitié avec l’Espagne n’en est pas consolidée ». Certes, courroucé, Rabat a rappelé son ambassadeur en Espagne « pour une durée indéterminée ». On est cependant loin de la crise autour de l’îlot Persil (Leila pour les Marocains), occupé par des gendarmes marocains en juillet 2002. Le conservateur José Maria Aznar, alors au pouvoir, avait alors récupéré l’îlot manu militari en envoyant des bateaux de guerre et des légionnaires héliportés. Cette fois, la venue de Juan Carlos à Ceuta et Melilla se fait dans un climat amical et détendu lequel, justement, permet à la visite de se faire sans causer de fracas.

La visite de Juan Carlos vue par le pouvoir marocain

De notre correspondant à Rabat, Michel Zerr

«Le déplacement de Juan Carlos pourrait mettre à mal quatre années d’une véritable « lune de miel » entre le Maroc et l’Espagne. »