Article publié le 19/11/2007 Dernière mise à jour le 19/11/2007 à 15:08 TU
Khieu Samphan, ancien chef de l'Etat cambodgien a été arrêté lundi matin. Il vivait librement jusqu'à la semaine dernière. Son arrestation porte à cinq le nombre de cadres de l'ancien régime ultra-communiste des Khmers rouges (1975-1979) appelés à comparaître devant un tribunal spécial parrainé par l'ONU l'an prochain. Robert Petit, coprocureur de ce tribunal spécial au Cambodge répond, au micro de RFI, aux questions de Frédérique Genot. Interview exclusive de Khieu Samphan, le 20 juillet 2007.
RFI : Avec l'arrestation de Khieu Samphan, est-ce qu’on a les cinq gros poissons ou est-ce qu’on en attend d'autres ?
Robert Petit : Je crois qu’on peut dire, qu’effectivement, on a certainement parmi les plus hauts dirigeants du Kampuchea démocratique des Khmers rouges. Maintenant, c’est le début du processus. Je crois qu’il va y en avoir d’autres qui vont aussi avoir à répondre de leurs actes.
RFI : Le procès a été long à mettre en place, sept ans de travail pour arriver à établir ce tribunal. Est-ce que maintenant les choses vont s’accélérer ?
Robert Petit : Il y a eu sept ans de négociations. Le tribunal, lui-même, fonctionne depuis le 2 juillet de l’année dernière. Notre premier réquisitoire a été envoyé le 18 juillet de cette année et huit jours après, les interpellations commençaient. Alors, je pense que c’est un processus qui va quand même relativement bon train compte-tenu de tous les problèmes. Maintenant, j’espère que le train va continuer comme ça.
RFI : Compte-tenu de tous les problèmes, dites-vous, à quoi faites-vous allusion ?
Robert Petit : Oui, c’est parce qu'on a créé une cour ; c’est toujours compliqué de créer une cour artificielle avec, dans notre camp un amalgame de droit, d’expériences personnelle et professionnelle, avec des problèmes de communication, de traduction, etc… Et aussi de recherches, parmi 30 ans d’information cumulée, pour la preuve qu’on doit amener. Alors, c’est quand même un processus extrêmement complexe, des dossiers, eux-mêmes, qui sont factuellement et légalement très complexes à monter, mais je crois que compte-tenu de tout ça, je pense qu’on peut quand même dire qu’on a bien fait.
RFI : Vous êtes au Cambodge depuis assez longtemps maintenant. Est-ce que vous ressentez une grosse attente sur place ?
Robert Petit : Oui, effectivement, je crois que j'en suis à mon quatrième tribunal. Ici, au Cambodge, je dois dire qu’il est assez particulier. Il y a quand même trente ans d’expectative qui sont là. Les gens veulent savoir. Il y a aussi un grand segment de la population, qui est ici aussi particulier au Cambodge, qui ne sait pas, qui ne comprend pas ce qui s’est passé et qui veut savoir pourquoi les Cambodgiens sont devenues des victimes. Et on attend de la cour qu’elle puisse au moins partiellement répondre à cette question. Alors, effectivement je crois que parmi la population, il y a beaucoup d’expectatives...
RFI : Alors, ce n’est pas encore le début du procès, mais on a entendu dans les premières déclarations de Yang Saari, l’ancien ministre cambodgien des Affaires étrangères, arrêté avec son épouse la semaine dernière, on l’a entendu contester déjà les faits qui lui sont reprochés. On a entendu Samphan dire en fait qu’il avait surtout été naïf. Alors, est-ce que ce n’est pas un risque d’avoir ces gens-là à la barre, s’ils nient les faits qui leur sont reprochés ?
Robert Petit : Non, c’est non seulement pas très original comme déclaration, mais d’autre part, il va y avoir des preuves, il y a déjà, selon nous, des preuves bien suffisantes et qui ne vont qu’en augmentant suite à l’enquête. On est confiant ; il y a des personnes qui vont venir prouver que ces gens ne disent pas la vérité et qu’effectivement, ils sont coupables des actes qui leur sont reprochés.
RFI : Vous avez beaucoup de preuves ou vous avez aussi beaucoup de témoignages prévus ?
Robert Petit : La preuve, c’est autant des témoins que des documents. Ça peut être des témoins directs, des gens qui ont soit été victimes ou qui ont participé eux-mêmes et qui viennent, eux, dire la vérité. Cela va être aussi des documents parce qu’on parle quand même de régime qui a donc généré et laissé derrière lui une certaine preuve documentaire qu'il va falloir interpréter. Je pense que cela sera une preuve qui va être assez compréhensible, mais qui doit laisser une place aux témoignages parce que ça fait partie de ces attentes-là. Les gens, je crois, veulent venir pour avoir leurs « jours » à la cour ; ils veulent venir dire ce qui leur est arrivé et arrêté finalement d’être victimes.
RFI : Il y a plus cette attente-là, dites-vous, que de réticences face à ce procès qui pourrait réveiller de vieilles querelles ?
Robert Petit : Oui, dans ces tribunaux-là, il y a toujours une partie de réconciliation et aussi une certaine fragilité dans certains de ces environnements-là dont il faut tenir compte. Mais, il n’y a pas de test en justice, j’y crois fermement et j’en ai quand même une certaine expérience. Alors, je pense que la société cambodgienne, au point où elle en est maintenant, peut certainement absorber tous les enseignements de ces procès-là de façon positive.
RFI : Si tout va bien, le procès aura lieu quand ? Il commencera quand ?
Robert Petit : Il va y avoir plusieurs procès. Et j’espère que le premier devrait être à la mi-2008.Un entretien réalisé par Frédérique Genot