Chronique armée-défense

Mardi dernier, le président français Nicolas Sarkozy a présenté son Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, qui trace les perspectives stratégiques pour les quinze ans à venir. Et dont la sortie a aussitôt provoqué une polémique. Plus qu’aux « postures » - somme toute classiques mais fort honorables - d’opposants qui regrettent une reddition sans condition à l’Otan et un « alignement » sur la stratégie américaine, c’est peut-être aux protestations de certains militaires qu’il faut s’intéresser, en n’oubliant pas que leur « posture » à eux peut les conduire à exprimer un certain corporatisme. Et parmi eux, ce « groupe d’officiers généraux et supérieurs, des trois armées, tenus à l’anonymat » comme nous les présente le quotidien Le Figaro, qui publiait jeudi leur point de vue : groupe qui s’est donné le nom du corsaire Surcouf !
Sur la forme, ils regrettent d’abord « la sous-représentation des militaires compétents », qui n’a pas permis d’aboutir, selon eux, à des conclusions réalistes. « Au mieux, nous serons mieux renseignés, mais nous pourrons moins agir », se plaignent ces officiers pour qui les choix du Livre blanc sont « incohérents » : « Au moment où il faudrait des forces terrestres plus nombreuses, une capacité de projection aérienne et navale plus affirmée et une réorientation des programmes d’armement en conséquence - un choix fait par les Britanniques il y a plus de cinq ans - nous en sommes , nous, à la diminution des effectifs de l’armée de terre et au « report » de la décision de construire le deuxième porte-avions, qui signe une rupture capacitaire majeure. »
Et de regretter « la réintégration pleine dans l’Otan avec une capacité militaire affaiblie », ou l’abandon du terrain africain - le tout revenant à « abandonner le leadership militaire européen aux Britanniques », à « jouer désormais dans la division de l’Italie » et à entériner un « véritable déclassement militaire » que la communication, même bien menée, ne saurait masquer.
C’est donc un tir d’artillerie lourde que pratiquent les adeptes de Surcouf, s’en prenant au passage à « l’amateurisme » des rédacteurs du Livre, dont « la grande dépense d’énergie intellectuelle a simplement abouti à une réduction homothétique du format des armées. »
Au vrai, dans les cercles dirigeants français, autant civils que militaires, il arrivait qu’on brocarde plus ou moins gentiment cette commission du Livre blanc, soupçonnée de s’adonner au « jus de crâne ». Et c’est sans doute la raison pour laquelle quelques « grands chefs », à l’état-major ou à la tête de l’armée de terre, avaient tenté de « bordurer » les futures conclusions des commissaires. Et la raison pour laquelle également le président Sarkozy n’a eu de cesse, ces derniers mois, de marquer lui aussi les limites de l’exercice, en précédant le Livre blanc sur la dissuasion, le 2e porte-avions, les bases en Afrique…
Sur le fond, le ministre de la Défense Hervé Morin considère que la France « restera une des quatre puissances militaires globales de la planète », avec un gabarit comparable à celui de la Grande-Bretagne : « Est-on en seconde division, lorsqu’on est capable d’être une « nation-cadre » dans une intervention ? Lorsqu’on est en mesure d’entrer « en premier » sur un théâtre ? Lorsqu’on conserve la possibilité d’un déploiement autonome de 30 000 hommes sur un théâtre lointain ? » Ce qui d’ailleurs, expliquent les experts, ne s’était pas vu depuis la crise de Suez, il y a plus de 50 ans, et qui ne sera pas nécessaire, la quasi-totalité des opérations étant désormais multinationales. Et le ministre Morin de plaider pour une armée plus agile, plus mobile, et mieux renseignée. Et, quant aux moyens, de botter en touche : « Rechercher l’équilibre budgétaire, motif des économies recherchées actuellement, c’est aussi défendre l’indépendance de la France ! »
par Philippe Leymarie
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