par Sylvain Biville
Article publié le 16/10/2008 Dernière mise à jour le 18/10/2008 à 14:39 TU
Aux Etats-Unis, l’élection présidentielle se gagne Etat par Etat. A 19 jours du scrutin, la carte électorale est favorable à Barack Obama. Le troisième débat télévisé n’a pas changé la donne.

L'ultime débat entre les prétendants à la Maison Blanche Barack Obama (g) et John McCain (d).
(Photo : Reuters)
Tous les analystes sont d’accord pour reconnaître que le troisième – et dernier – débat télévisé de la campagne présidentielle était le meilleur pour John McCain. Mais les sondages réalisés juste après l’émission ont encore une fois donné la victoire à Barack Obama, qui l’emporte largement avec 53% contre 31% pour John McCain, selon CBS, 58%-31% selon CNN. La marge est plus étroite, 49%-46%, selon Politico. A 19 jours du scrutin, la tâche se complique sérieusement pour le candidat républicain, qui n’a semble-t-il pas réussi à inverser la tendance. Il accuse un retard d’environ 7 points dans les sondages nationaux, qui n’ont qu’une valeur indicative. Un examen approfondi de la carte électorale, Etat par Etat, donne la mesure du défi qui attend John McCain.
Pour gagner le 4 novembre, un candidat doit atteindre le chiffre magique de 270 : c’est la majorité absolue du collège électoral, composé de 538 grands électeurs, répartis dans les différents Etats, selon leur poids démographique, du plus important, la Californie (ouest, 55 votes), au moins peuplé, l’Alaska (au nord-ouest du Canada, 3 votes). Or les dernières estimations, basées sur les sondages Etat par Etat, placent désormais le démocrate Barack Obama au-dessus de cette barre fatidique des 270 votes du collège électoral (voir carte ci-dessous, basée sur une moyenne de sondages établie par le site RealClearPolitics).
La carte électorale ne cesse de bleuir (aux Etats-Unis, le bleu est la couleur des démocrates, le rouge celle des républicains), surtout si on la compare à celle de 2004 où les Etats « rouges », remportés par George Bush, dominaient largement. Il y a quatre ans, le démocrate John Kerry n’avait pas réussi à s’imposer au delà des classiques Etats « bleus » dans le nord-est et sur la côte-ouest.
Les 50 Etats ont été répartis en quatre catégories :
- Bleu foncé : Etat solidement dans le camp démocrate
- Bleu clair : Etat où la tendance est plutôt favorable aux démocrates
- Rouge foncé : Etat solidement dans le camp républicain
- Violet : Etat où la tendance est plutôt favorable aux républicains
- Gris : « swing state », Etat où les sondages sont trop serrés pour donner une tendance claire. Au 16 octobre, RealClearPolitics dénombre 7 Etats indécis : le Nevada, le Missouri, l’Indiana, l’Ohio, la Virginie occidentale, la Caroline du Nord et la Floride.


Attention, la carte électorale 2008 n’est qu’une projection établie à partir d’une moyenne de sondages et le scrutin du 4 novembre peut encore réserver bien des surprises. Elle permet cependant de dessiner des tendances lourdes. John McCain est aujourd’hui sur la défensive dans une dizaine d'Etats remportés par George Bush il y a quatre ans. Quatre d’entre eux, qui lui semblaient acquis il y a encore quelques semaines, sont désormais susceptibles de passer dans l’escarcelle démocrate : la Floride (sud-est), qui a envoyé George Bush à la Maison Blanche en 2000 ; l’Ohio (nord-est), décisif en 2004 ; la Virginie (sud-est) et la Caroline du Nord (sud-est).
L’enjeu du Sud
Si Barack Obama l’emportait dans ces deux derniers Etats, ce serait un bouleversement de la géographie politique du pays. La Virginie (en partie) et la Caroline du Nord font partie du Sud des Etats-Unis, dont l’histoire a été marquée par l’esclavage. La Virginie, par exemple, aujourd’hui classée « tendance Obama », n’a plus voté démocrate à une élection présidentielle depuis 1964. Le président Lyndon Johnson, lorsqu’il a signé les lois mettant fin à la ségrégation dans les années 1960, a prédit que le Sud serait perdu pour les démocrates « pour deux générations », à cause de la fuite d’une grande partie de l’électorat blanc, qui a grossi depuis les rangs républicains. Le Sud profond reste encore un bastion conservateur. Mais il est intéressant de noter que la Géorgie, lieu de naissance de Martin Luther King, n’est plus « solidement » républicaine, mais seulement à « tendance » républicaine. La forte mobilisation en faveur de Barack Obama de l’électorat noir, traditionnellement plus abstentionniste que la moyenne, explique en partie ce changement.
La « Rust Belt », ceinture de la rouille
L’élection se joue aussi dans la « Rust Belt » (nord-est), la ceinture de la rouille, ancien bastion de la sidérurgie, aujourd'hui sinistré économiquement et donc frappé de plein fouet par la crise actuelle. Dans l’Ohio, le Michigan, l’Indiana, la Pennsylvanie, on ne compte plus les maisons à vendre après les saisies et expulsions pour défaut de paiements (la fameuse « crise des crédits hypothécaires »), le chômage y est plus élevé qu'ailleurs dans le pays. Et avec la chute de Wall Street, la classe moyenne et les cols-bleus regardent fondre avec effroi leur épargne retraite. Conséquence directe : depuis dix jours, la courbe des sondages s'est inversée pour donner un net avantage à Barack Obama.
C’est particulièrement préoccupant pour John McCain dans l’Indiana (11 votes), considéré jusqu’à présent comme une terre républicaine sûre. Les démocrates peuvent raisonnablement espérer reprendre cette année l’Ohio (20 votes), remporté d’une courte tête par George Bush en 2004 (avec 120 000 voix d'avance seulement sur John Kerry). Jamais un candidat n'est entré à la Maison Blanche sans gagner cet Etat. Ce n’est donc pas un hasard si c’est dans l’Ohio que les deux candidats dépensent le plus en publicités politiques. John McCain voit s’éloigner les perspectives de reprendre aux démocrates la Pennsylvanie (21 votes) et le Michigan (17 votes). Dans ce dernier Etat, les sondages sont tellement catastrophiques qu’il a renoncé à y faire campagne pour redistribuer ses forces sur d’autres régions.
A la conquête de l’Ouest
La carte électorale pourrait enfin changer dans le sud-ouest du pays. Dans le Nevada (5 votes), le Nouveau-Mexique (5 votes) et le Colorado (9 votes), qui étaient naguère des bastions conservateurs, les démocrates ont enregistré des progrès constants ces dernières années lors d’élections locales. Ils ont fait de ce sud-ouest, au cœur des Montagnes Rocheuses, l’une de leurs cibles pour reconquérir la Maison Blanche. Les mutations démographiques profondes de cette région (notamment sous l’effet de l’immigration hispanique et de migrations internes) sont susceptibles de faire pencher ces trois Etats du côté de Barack Obama. Si le candidat démocrate l’emporte dans le Nouveau Mexique, le Colorado et le Nevada, qui totalisent 19 votes à eux seuls, il pourra même se passer d’une victoire en Floride et dans l’Ohio. A l’inverse, sans ces deux Etats-clés, John McCain, peut dire adieu à ses rêves présidentiels.