Article publié le 12/03/2009 Dernière mise à jour le 13/03/2009 à 12:07 TU

Une chambre d'étudiants sur le campus de Cocody.
(Crédit photo : Camille Millerand/ Afrique in visu)
Un abonnement très lourd à Côte d'Ivoire Télécom
Et d’abord, pourquoi ne pas profiter du Campus Numérique Francophone ? Cette structure mise en place par l’Agence Universitaire de la Francophonie est en effet souvent citée dans vos interventions comme une solution pour accéder à internet dans les facultés en Afrique. De Lomé, par exemple, Benjamin explique que le CNF « met à disposition des outils pour pouvoir faire des formations à distance, octroie souvent des bourses pour la FOAD (formation ouverte à distance, ndlr) et installe « des espaces réservés aux enseignants pour mettre leur cours en ligne (même si) peu d’entre eux sont intéressés ». Alors ? N’y avait-il pas à Abidjan un campus numérique francophone ? Joint par téléphone, Antoine Tako explique que si. Mais en l’absence de réseau informatique digne de ce nom, l’AUF paie un abonnement « très lourd » à Côte d’Ivoire Télécom, pour un résultat insuffisant.Une vingtaine d’ordinateurs en tout pour des effectifs pléthoriques. Et le Directeur de l'Innovation par les Technologies de la Communication et de l'Information dans l'enseignement à l’AUF le confirme : le prix d'accès à la bande passante reste un obstacle majeur à l'informatisation des établissements.
Directeur de l'Innovation par les Nouvelles Technologies dans l'Enseignement à l'Agence Universitaire de la Francophonie "L'internet est cher, très cher en Afrique et c'est pas près de baisser." Didier Oillo
L’informatisation de Cocody, mirage ou véritable espoir pour les étudiants ?
Retour à Cocody dont Antoine Tako nous dit que le schéma directeur établi pour l’informatisation du campus prévoit la « mise en place d’une salle serveurs avec 12 serveurs virtualisés, la construction d’une salle informatique au profit des étudiants au 1er étage de la bibliothèque centrale avec 152 ordinateurs connectés à internet, l’installation d’une boucle locale radio reposant sur 12 antennes chargées de distribuer la connexion aux différents secteurs de l'université en attendant que les finances octroyés par l'Etat ivoirien (en 2008 et en 2009) permettent de réaliser un réseau en fibre optique ». Il nous envoie des photos pour appuyer ses dires dont celle-ci, où l’on voit la salle informatique toute neuve le jour de son inauguration par les autorités coréennes qui l’ont financée…

La salle informatique financée par la Corée.
(Crédits photo : Yao Kouassi Patrick, service Planification, Université de Cocody)
Alors, l’informatisation de Cocody, mirage ou véritable espoir pour les étudiants ? Pour en savoir plus, nous sommes allés voir Michel Allemand, directeur des systèmes d’information de l’université de Nantes, et Yann Dupont, du service réseau et système du même département. Tous deux se sont rendus sur place à Cocody. Dans quel objectif ? Michel Allemand raconte sa première mission :
"Ma première mission, c'était pour mettre en place un système de visioconférence entre les deux facultés dentaires de Nantes et d'Abidjan."
Le matériel ? Entre Toulon et Abidjan
Bien sûr, pour les travaux de génie civil, c’est le gouvernement ivoirien via son ministère des Finances qui intervient. Prévue fin 2008, la mise en place de la fibre optique qui devrait permettre une partie des échanges de données sur le campus a pris du retard sur le calendrier. A ce jour, le matériel est entre Toulon et Abidjan…Faut-il s’inquiéter pour autant de la faisabilité du projet dans son ensemble ? Oui et non. Non, parce que le projet est bien avancé et que les trois ingrédients nécessaires à sa réalisation semblent présents : une volonté politique qui implique le gouvernement, un "sponsor", en l'occurence la République de Corée, et une collaboration de longue date ( les deux établissements travaillent ensemble depuis ..1974) avec l'université de Nantes en France qui permet transfert de compétence.(1) C'est ainsi que les données produites à Abidjan sont sauvegardées en "miroir" à Nantes, pour que les coupures de courant n'empêchent pas les étudiants de continuer à surfer sur le site de l'université. Une réponse à la fracture électrique dont il a souvent été question dans cette enquête. Explications de Yann Dupont, du service Réseaux et Systèmes et de Michel Allemand, le directeur des Systèmes d'information de l'université de Nantes .
"Quand ça ne fonctionne pas à Abidjan, on essaie de prendre le relais à Nantes pour assurer une continuité de service aux personnels".
Des frais d'inscription qui passeraient de 6 000 à 100 000 CFA par an
En même temps, même initié localement, le projet reste fragile. En Côte d'Ivoire comme ailleurs, la crise financière mondiale rend les investissements publics plus aléatoires et les 400 millions de CFA promis par le gouvernement ivoirien pour 2009 ne sont pas encore sur la table. Autre problème, structurel celui-là, quand la Corée cessera ses dons, il faudra bien trouver des ressources propres à l’université. Comment ? En augmentant les frais d’inscription,dit Antoine Tako. Des frais qui devraient selon lui passer de 6000 à 100 000 francs CFA par an pour assurer la pérennité du projet …. Mais cela ne va-t-il pas exclure beaucoup d'étudiants ? " C'est compter sans la solidarité familiale ", explique Mr Tako, qui pense en outre que " l'informatisation du campus permettra à certains de se former à distance, sans venir à la fac ". Mais cette formation à distance, dont vous êtes nombreux à vanter les mérites sur le forum (celle "qui permet aux Africains de se former sans quitter leur pays d'origine" comme le fait remarquer Soukouya ) coûte-t-elle moins cher que la formation " en présentielle" pour reprendre le jargon des spécialistes ? Cela dépend de quel type de formation on parle, nous répond Jacques Wallet, professeur à l'université de Rouen et spécialiste des TICE.
" "Les coûts d'une formation à distance sont diminués si on fait de la formation de masse, mais pour un enseignement individualisé, on déplace les coûts"
Autre difficulté : la maintenance et, aussi, la surveillance d'un matériel neuf qui suscite forcément les convoitises et disparait parfois plus vite qu'il n'est arrivé.. Et pour l'accès à ces nouveaux services ? Comment Mr Tako compte-t-il gérer la possibilité de surfer depuis cette magnifique salle informatique dont les responsables de Nantes disent ne pas avoir l'équivalent chez eux ? En récompensant les meilleurs élèves par des heures d'internet comme cela se fait dans certains lycées du Burkina Faso ? " Pour le moment, nous n'avons pas ouvert. On ne s'adresse encore qu'aux clubs étudiants. Dans quelques jours, nous mettrons en place un système de rotation... géré par informatique. Quant à la "fuite" des enseignants, autre phénomène redouté dans un pays où les compétences informatiques sont recherchées : comment éviter qu'ils ne soient débauchés par le privé une fois formés ? "En augmentant les salaires, comme ils l'ont fait au Sénégal ", répond Mr Tako. Ce qui pose à nouveau l'éternelle question des moyens...
Avec Nantes, une collaboration dans les deux sens
Que retenir alors de ce plan rapproché sur Cocody ? « Que l'ordinateur en classe est une nécessité absolue ! » comme le clame Joël depuis Lubumbashi, dans le sud du Congo Kinshasa où il fait ses études de médecine ? Que les TIC sont « indispensables » quand on est étudiante comme Claudine à l'Ecole supérieure de gestion de Douala au Cameroun ? Avec les réserves précédemment évoquées, on peut rejoindre Yann Dupont et répondre que oui, "car l’internet, dit-il, c’est tout simplement fondamental pour réussir ses études et exister sur le plan international". " Et puis, la collaboration avec l'université de Cocody ne va pas que dans un sens ", renchérit Michel Allemand " pour nous, tant sur l'aspect technique (car ils ont une meilleure connaissance de la transmission de données par les réseaux hertziens et leur matériel est plus robuste) que sur certains contenus ( la virologie ou la parasitologie), les échanges sont à double-sens."
Selon Antoine Tako, « ce projet a une suite puisque la République de Corée est en ce moment même en train d'implanter, pour un montant de 1 500 000 $US un système informatique au ministère de l'éducation nationale » Toujours d'après lui, d’ici trois ans, ce sont « 900 heures de cours qui pourraient être mises en ligne » par l’université de Cocody". A Cocody, l’informatisation de l’une des plus grandes universités africaines est-elle en marche ? En marche oui, mais la route est encore longue... Apparemment, ceux qui sont lancés dans cette opération le savent.
Retrouvez en marge de cet article les deux reportages de Marie-Pierre Olphand de la rédaction Afrique de RFI sur le Campus Numérique de Tunis. Merci à Antoine Tako pour les photos qu’il nous a envoyées et merci à nouveau à l'association Afrique in Visu pour une nouvelle utilisation du travail réalisé par le photographe Camille Millerand sur le campus de Cocody. Et continuez d’envoyer des images sur le thème des TIC à l’école en Afrique, nous essaierons de les utiliser dans une tentative de "synthèse iconographique" de notre discussion : Afrique: Y-a-t-il un ordinateur à l’école ?
12/03/2009
12/03/2009