par Julie Lerat
Article publié le 23/07/2009 Dernière mise à jour le 26/07/2009 à 07:55 TU
Dans la rue égyptienne, il y a deux mots à ne pas confondre : « moaksa », la drague, et « taharouche », le harcèlement. La drague, c’est le lot quotidien des jeunes filles : des sifflements dans la rue, des regards appuyés, des petites phrases lancées « dès que je sors de chez moi, à l’aller comme au retour », explique Amal, 33 ans. Une forme de « drague » que 83% des femmes subissent régulièrement, selon une étude du Centre égyptien pour les droits de la femme, une ONG qui a contribué à médiatiser le sujet.
Le harcèlement, « taharouche », c’est autre chose. Amal sait aussi de quoi il s’agit. Un jour, alors qu’elle était dans le bus, un homme a touché ses fesses. « J’ai déchaussé mes sandales, et je l’ai frappé avec », lance-t-elle dans un éclat de rire. « Les mots, je les supporte, mais il y a une limite à ne pas franchir : il ne faut pas qu’on me touche ! », explique-t-elle en montrant ses muscles.
Comme elle, elles sont de plus en plus nombreuses à opter pour la manière forte. Amani, 24 ans, peaufine ses techniques : « Tu lui donnes un coup de coude dans le bas ventre, mais tu peux aussi lui écraser les orteils, ça fait très mal », explique-t-elle, démonstration à l’appui. Elle a décidé de prendre des cours de self-défense dans une association de jeunes après avoir vu des vidéos circulant sur internet.
« Il y a encore de vrais hommes en Egypte »
Ces vidéos montraient des scènes de harcèlement collectif, un phénomène qui a fait son apparition depuis quelques années en Egypte. L’an dernier, en plein mois de Ramadan, une jeune fille de 14 ans en a été victime. « Un garçon l’a touchée, et elle est restée pétrifiée », se souvient Ahmed Nachat, qui a assisté à la scène. « Ensuite, une quinzaine d’hommes se sont rués sur elle. Un chauffeur de taxi s’est arrêté, a enlevé sa ceinture et a frappé les agresseurs, qui ont fini par se disperser. Elle était là, les vêtements arrachés, traumatisée ».
La semaine suivante, Ahmed Nachat décide de réagir. Avec l’équipe du magazine Kelemetna, (« Notre parole », en arabe) dont il est le responsable des ressources humaines, il met sur pied une campagne. Le slogan frappe fort : « Respecte-toi, peut-on lire sur les affiches. Il existe encore de vrais hommes en Egypte ». Les jeunes qui gravitent autour de ce magazine destiné aux adolescents répondent présents. Pendant un an, ils sont près de 400 à descendre dans les rues pour parler aux Egyptiens du harcèlement sous toutes ses formes, et 55 000 à rejoindre un groupe sur le site Facebook.
« Il y a des gens qui se sont moqués de nous, qui nous ont attaqués, parfois harcelés, mais on n’a jamais baissé les bras », raconte Hasna, qui a participé à la campagne. A ses côtés, de nombreux garçons, comme Karim. « Au départ, quand j’ai vu la campagne sur Facebook, j’ai créé un groupe pour me moquer d’eux. Je ne voulais pas croire les chiffres qu’ils avançaient. Kelemetna m’a alors invité et en une heure, j’étais convaincu ». La drague intempestive, c’est désormais fini pour Karim. « Quand je vois une jolie fille, maintenant, je continue ma route et je détourne le regard ».
Une condamnation « pour l’exemple »
La loi égyptienne protège les femmes contre le harcèlement, qu’il soit verbal ou physique. Pourtant, aucune plainte n’avait jamais été déposée pour harcèlement dans la rue avant celle de Noha Roshdy, 27 ans, actrice et réalisatrice. Un jour, alors qu’elle se promène dans la rue, un chauffeur s’arrête et empoigne sa poitrine. Noha se jette sur sa voiture, et traîne son agresseur jusqu’au commissariat. Il faut l’intervention du père de Noha pour que le policier accepte d’enregistrer la plainte. En octobre 2008, le chauffeur était condamné à trois ans de prison, et à une amende de 895 dollars. Une condamnation pour « l’exemple », explique l’avocat de Noha Roshdy, Zyad Al Alami.
Jusqu’ici, les juges égyptiens prononçaient des verdicts très cléments à l’égard des agresseurs. « Un article du code pénal permet au juge de minimiser la peine d’un coupable sans avoir à se justifier, et il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société patriarcale », explique Zyad Al Alami. L’affaire Noha Roshdy a été un élément déclencheur. Quelques mois après, des députés ont annoncé qu’ils préparaient une nouvelle loi sur le harcèlement, qui devrait être discutée à la rentrée.
Des frustrations multiples
Mais cela suffira-t-il à enrayer le phénomène ? Pour Heba Habib, psychiatre et spécialiste des violences faites aux femmes, le harcèlement a des racines profondes : c’est une manière pour les hommes de redistribuer la violence dont ils sont eux-mêmes victimes. « L’oppression sexuelle, le manque de moyens pour pouvoir se marier, le manque d’opportunités de s’épanouir professionnellement et de canaliser son énergie, c’est autant de choses que l’on déverse sur la première femme qui bouge », explique-t-elle.
Le harcèlement se répercute ainsi dans toutes les couches de la société. Nawla Darwish, présidente de l’Association pour la femme nouvelle, estime qu’il faudrait pouvoir intervenir aussi sur les lieux de travail, où le harcèlement est chronique. « Il faut changer les mentalités, et laisser plus de place à la société civile », assure-t-elle. Mais pour l’instant, les autorités égyptiennes ne semblent pas s’être réellement saisies du problème. Suzanne Moubarak, la femme du chef de l’Etat, qui se présente comme une féministe, s’est contentée de déclarer dans le journal Al Ahram que « le harcèlement sexuel ne peut pas être considéré comme un phénomène à cause de quelques incidents isolés ».