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Arctic Sea

Beaucoup de questions, peu de réponses

par Piotr Moszynski

Article publié le 18/08/2009 Dernière mise à jour le 19/08/2009 à 13:57 TU

La marine russe a retrouvé le cargo Arctic Sea, dont on était sans nouvelles depuis le 31 juillet dernier. L’équipage a été « libéré » et les huit personnes suspectées de l’avoir détourné ont été « interpellées ». Fin du mystère ? Pas tout à fait.

Photo non datée de l'Arctic Sea.(Photo : Reuters)

Photo non datée de l'Arctic Sea.
(Photo : Reuters)

Bien entendu, tout le monde est heureux d’apprendre que les membres de l’équipage du cargo mystérieusement disparu sont vivants, sains et saufs. Cependant, de nombreuses zones d’ombre demeurent sur ce qui leur est arrivé. Essayons de revoir l’itinéraire du vraquier, en pointant les questions qui restent sans réponse.

Où sont les enregistrements ?

Avant d’entamer le voyage qui devait le conduire d’un port finlandais, à Bejaïa en Algérie, l’Arctic Sea s’est rendu à Kaliningrad pour y subir une inspection annuelle du Registre des navires russes. Bien qu’il batte pavillon maltais et que son propriétaire soit une société finlandaise, cette inspection est peut-être justifiée par le fait que son équipage est entièrement russe et la société propriétaire est en réalité une filiale d’une compagnie russe, basée à Arkhangelsk. Conformément à l’amendement à la Convention SOLAS, entré en vigueur cette année, le navire devait être équipé avant la révision annuelle de son équipement radio – qui a sans doute eu lieu à Kaliningrad – d’un nouveau système LRIT (Long Range Identification Tracking). Il permet de transmettre par satellite, automatiquement, sans intervention d’opérateurs, toutes les coordonnées du navire au centre autorisé par l’administration de l’Etat dont le vaisseau bat pavillon (dans ce cas précis – Malte).

Pour l’instant, on ne sait pas si le LRIT a bien été installé sur l’Arctic Sea. Si non – pourquoi ? Si oui – où sont les enregistrements automatiques de ses positions successives, et que disent-ils ? Bien sûr, comme tout autre système radio, le LRIT peut être neutralisé. Il suffit de débrancher ou de détruire son antenne. Mais ses enregistrements pourraient au moins indiquer avec beaucoup de précision quand et où les émissions ont été interrompues.

Le signal du Golfe de Gascogne

L’histoire des signaux qui proviennent d’un système un peu plus ancien – l’AIS (Automatic Identification System) – intrigue également les spécialistes. L’AIS permet de connaître l’identité, le statut, la position, la vitesse et la route des navires se trouvant dans la zone de navigation grâce aux échanges automatisés de messages entre navires par radio VHF. Sa portée est de 30 à 50 milles nautiques. Comment se fait-il qu’un signal AIS ait été diffusé dans le Golfe de Gascogne samedi dernier, alors que l’on sait maintenant qu’il ne s’y trouvait pas ? En revanche, trois navires de guerre russes s’y trouvaient. Le représentant de la Russie auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine, vient de reconnaître que la flotte russe a effectivement émis le fameux signal. Il explique que c’était nécessaire pour détourner l’attention de préparatifs des militaires russes dans la région du Cap-Vert. Soit.

Or l'idée n'a pas été d'une grande efficacité car les Français et les Capverdiens ont signalé la présence de l’Arctic Sea dans la zone et les démentis russes ne semblaient pas trop crédibles. Ensuite, le signal lui-même était plutôt bizarre : il a disparu presque aussitôt après son émission. Enfin, Dmitri Rogozine semble ignorer que pour pouvoir émettre un signal spécifique d’un navire à sa place, il faut soit disposer de son appareil AIS démonté, soit connaître les codes permettant de l’imiter, tout en étant sûr que l’AIS original reste débranché. Comment les militaires russes y sont-ils parvenus samedi si, selon la version officielle, ils ne sont entrés sur l’Arctic Sea que dimanche à 21h00 GMT et n’avaient pas de contact avec l’équipage avant, celui-ci étant sous le contrôle de huit ravisseurs ?

Questions moins techniques

Il y a aussi des questions moins « techniques » qui restent sans réponse. Quelques exemples :

-        Qui sont les Estoniens, les Lettons et les Russes arrêtés sur le navire ? De simples bandits ? Comment de simples bandits pourraient-ils réussir à contourner presque la moitié de l’Europe et une partie de l’Afrique en empruntant les trajets maritimes parmi les plus fréquentés et les plus surveillés au monde sans y être aperçus ?

-        La « libération » de l’Arctic Sea se serait passée sans un coup de feu. Y aurait-il un accord préalable qui l’aurait permis ? Un accord entre qui et qui ? Offrant quoi contre quoi ? Une rançon aurait-elle été payée ? De quel montant ? À qui ? Et si elle n’a pas été payée, pourquoi les pirates n’ont-ils guère résisté ? Pourquoi n’ont-ils pas menacé d’exécuter leurs otages ?

-        Quel est exactement l’état de santé des marins libérés ? En effet, la police suédoise affirme disposer de photos faites après l’attaque du 24 juillet dans la mer Baltique, montrant plusieurs membres de l’équipage blessés. Comment l’équipage et les ravisseurs se sont débrouillés pour continuer à naviguer avec des blessés à bord ?

-        Pourquoi non seulement les Russes, mais aussi l’OTAN et les autorités maltaises ont-ils gardé un étrange silence sur toute cette affaire ? Le porte-parole de Malta Maritime Authority a carrément déclaré qu’il a reçu l’instruction de ne divulguer aucune information. Pour une affaire de piratage, somme toute assez banale dans le contexte actuel, c’est un comportement plutôt surprenant.

Il s’agit certainement d’une affaire qui est loin d’être terminée et qui risque de connaître encore quelques rebondissements. Allons-nous connaître un jour toute la vérité sur ce qui s’est passé ? Rien n’est moins sûr. Plus de 1 200 internautes ont répondu à la question d’un site russe sur les causes de la disparition de l’Arctic Sea. Ils sont 60% à penser qu’il s’agit d’une opération des forces spéciales russes, 37% estiment que cela pourrait être un règlement de comptes suite à un différend commercial, et ils sont seulement 1% à croire en un acte de banditisme ou de piraterie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la version officielle ne convainc actuellement pas grand monde.

Mikhaïl Voïtenko est rédacteur en chef du Bulletin maritime russe Sovfrakht.

« Certains États (…) étaient contre cette cargaison. Donc, ils ont voulu prendre le contrôle du cargo, et ils l’ont kidnappé. Ils voulaient l’arrêter, rien de plus. »

19/08/2009 par Piotr Moszynski

A écouter

Des informations qui se croisent mais ne se ressemblent pas

« Pour les autorités russes, les 8 pirates seraient montés à bord le 24 juillet, le lendemain du départ du cargo de Finlande. (...) Les autorités maltaises, elles, affirment que le cargo n'aurait jamais réellement disparu. »

19/08/2009