Les tirailleurs africains en Indochine


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De 1945 à 1954, la guerre d'Indochine oppose la France au Vietminh, le front de l'indépendance du Vietnam. Les tirailleurs y sont envoyés pour renforcer l'armée française en manque d'effectifs. A la fin de la guerre, ils sont 60 000, soit 16% du nombre total de combattants français. Loin de leurs pays d'origine, les tirailleurs africains s'adaptent parfaitement à leurs nouvelles conditions et s'illustrent à de nombreuses reprises dans les opérations militaires.

Tirailleurs en Indochine, mémoire photographique et sonore

Le conflit en Indochine française est mal perçu par l’opinion métropolitaine. La Seconde Guerre mondiale est encore proche et la population est toujours soumise au rationnement. Le refus de perdre des hommes supplémentaires, le coût de la guerre, la faible mobilisation des volontaires expliquent les difficultés rencontrées pour la levée des troupes.

L'idée d'envoyer des tirailleurs africains en Indochine paraît d’abord inconcevable. On considère dans les classes dirigeantes que ce pays de vieille et fine civilisation ne peut être reconquis que par des troupes blanches. Les tirailleurs eux-mêmes ne semblent pas disposés à aller se battre en Asie. Cela les éloignerait plus longtemps de chez eux.

Mais l’armée a besoin d’hommes. Le commandement en Indochine réclame au moins 2 000 soldats en 1946 et 10 000 l’année suivante. Par ailleurs, les soldats africains coûtent moins chers que les Français. Leurs soldes sont moins élevées, leurs primes et leurs avantages réduits, et leurs pensions dérisoires. Leur recrutement représente donc un double avantage : renforcer facilement les rangs de l’armée sans alourdir les dépenses de l’Etat. Le recrutement, à travers l’Afrique occidentale française (AOF) et l’Afrique équatoriale française (AEF), est facile. Les vétérans et les jeunes s’engagent en nombre, attirés par une solde généreuse.

Les premiers éléments africains débarquent en Indochine en avril 1947. De 165 le 30 avril, leur nombre passe à 2 260 dès le mois de décembre 1947. A leur arrivée, ils sont dispersés dans les différentes unités d’armes ou de services. Dans l'infanterie et l'artillerie surtout, mais aussi dans le génie et dans l'armée de l'air où l'on en dénombre près d'un millier. Jean-Bedel Bokassa, futur empereur de Centrafrique, est par exemple préposé aux transmissions à l’état-major.

Héroïques

Beaucoup d’unités sénégalaises sont affectées dans les blockhaus installés en pleine rizière qui constituent la ligne de fortification imaginée par le général de Lattre de Tassigny pour protéger le delta du Tonkin. Ces unités sont supposées mener des opérations jour et nuit. La journée, elles collectent des renseignements et protègent l’administration vietnamienne ; le soir, elles procèdent à des coups de main, tendent des embuscades. Mais les effectifs manquent et la charge de travail devient vite épuisante. Plutôt  que de patrouiller, les tirailleurs préfèrent passer la nuit retranchés dans leurs bunkers. Au milieu de nulle part, sans sortie de secours, ces fortins deviennent alors de véritables pièges pour ceux qui les occupent lorsque l’ennemi attaque. A moins d’une manœuvre héroïque, c’est la mort assurée. En décembre 1949, le tirailleur sénégalais Bourama Dieme, héros de la Seconde Guerre mondiale, se trouve ainsi encerclé avec son unité dans l’un de ces blockhaus. Il sort, armé de son fusil-mitrailleur, et crie en wolof : « Pas de quartier ! » Les vietminhs s’enfuient, effrayés.

"Filmer la Guerre d'Indochine" (extrait)

Mais ces exploits restent relativement rares et les soldats français sont le plus souvent tués ou faits prisonniers. Après de longues marches pour rejoindre les camps, ils sont soumis aux travaux forcés. Cassés, affaiblis par le manque de nourriture, les prisonniers deviennent plus maléables. Après les avoir répartis par origines : « européenne », « légionnaire », « nord-africaine » et « noire », les commissaires politiques leur rabâchent le dogme marxiste pour en faire des instruments de la machine communiste. Pour le Vietminh, les soldats africains sont des disciples privilégiés, des libérateurs potentiels de l'Afrique colonisée.  Mais les tirailleurs  sont les plus réticents à cet endoctrinement. Malgré leur diversité, ils forment une masse soudée et fidèle à la France.

Si les tirailleurs sont souvent cités et décorés pour leur bravoure au combat, on constate à partir de 1950 une baisse de leur moral, en raison des conditions difficiles et de l’absence de promotion. Pour autant, la plupart s’adaptent très bien au pays. Le colonel Maurice Rives, qui a combattu à leurs côtés, témoigne : « Il y a une chose qui m’avait surpris : c’était la facilité qu’avaient les tirailleurs à apprendre la langue du pays. Ils observaient avec finesse la civilisation vietnamienne qui est très intelligente et très adroite manuellement. Beaucoup parlaient vietnamien et avaient des liaisons avec les femmes vietnamiennes. Au point d’avoir des enfants ». C’est le cas de Jean-Bedel Bokassa qui rencontre à Hanoï Nguyen-Thi-Hue. En 1953, alors âgée de 17 ans, la jeune Vietnamienne lui donne une fille, Martine.

La bataille de Diên Biên Phu au printemps 1954 signe la défaite de l'armée française en Indochine. Les derniers tirailleurs quittent le Vietnam avec les troupes françaises en septembre 1956. On estime à 5 792 le nombre de tirailleurs africains et à 20 691 celui de Nord-Africains tués, morts, disparus ou ayant déserté pendant cette guerre.

 

L'épopée des Marocains du Vietminh (article Jeune Afrique du 9/1/2006).

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Et aussi :
Vie des Tirailleurs sénégalais : le sergent Marc Guèye trace le chemin de mémoire (article du quotidien Le Sénégal 30/7/2010)
 

 
 

 

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