Histoire de la Fédération du Mali et de son éclatement

Bamako. 28-29 décembre 1958. Léopold Sédar Senghor (debout à dr.) et Léon Boissier Palun (à g.) membres du PRA, participent à la conférence fédéraliste qui veut unir le Sénégal, le Soudan, le Dahomey et la Haute-Volta.
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La fête nationale sénégalaise marque l’une des dates charnières de l’histoire du pays. Le 4 avril 1960 les délégations de la France, du Soudan français et du Sénégal signaient les accords de dévolution des pouvoirs de la Communauté à la Fédération du Mali. Il faudra cependant attendre le 20 août 1960 pour que le Sénégal, en tant que tel, soit indépendant. Voici les principaux événements qui ont jalonné cette marche.

23 juin 1956
Adoption de la loi-cadre Defferre. Celle-ci veut associer les populations africaines à la gestion de leurs affaires intérieures, mais elle démantèle l’Afrique Occidentale Française (AOF) et l’Afrique Equatoriale Française (AEF). Le Grand Conseil se voit limité à des fonctions de coordination.

25-30 septembre 1957
Congrès du Rassemblement démocratique africain au collège technique de Bamako. Selon l’historien Sékéné Mody Cissoko, «la question fondamentale dans l’opinion africaine était celle de savoir si, après la loi-cadre, les territoires se regrouperaient dans un cadre commun qui était celui de l’AOF ou de l’AEF ou s’ils resteraient isolés et liés chacun à la France, selon la loi Defferre.» Le Congrès voit se manifester des divergences profondes entre la section RDA de Côte d’Ivoire dirigée par Felix Houphouët Boigny et le reste du parti. Houphouët marque son attachement aux principes de la Loi-cadre.

15 février 1958

Rassemblement au palais Bourbon à Paris de nombreux partis africains pour la création d’une structure unique. Le Rassemblement démocratique africain (RDA) demande que tous les partis se rangent derrière son sigle. Les discussions achoppent. Ces désaccords conduisent à la création à Dakar le 28 mars 1958 du Parti du regroupement africain (PRA), par les partis autres que le RDA. Le PRA défendra au Grand Conseil, dans les instances territoriales et dans l’opinion publique la nécessité d’une unité fédérale.

5 avril 1958
Incident au sein du RDA qui illustre à nouveau les désaccords entre la Côte d’Ivoire et le reste du mouvement. À la clôture du Grand Conseil, les élus RDA votent à l’unanimité une motion qui demande la création d’un exécutif fédéral. Protestation d’Abidjan qui désavoue le vote de la délégation ivoirienne. Le Guinéen Sékou Touré répond catégoriquement au nom du groupe RDA au Grand Conseil : « le groupe RDA soutient de tout son poids ladite motion et ne peut prendre en considération toute déclaration intempestive contraire à la volonté des masses africaines. »

13 mai 1958
Une insurrection à Alger lance le processus qui va conduire le général de Gaulle à la tête du pouvoir exécutif français. De Gaulle veut une nouvelle constitution, qui définisse notamment de nouvelles relations entre la France et ses colonies. Il associe aux travaux Houphouët Boigny. Le projet propose la création d’une Communauté, sorte de fédération entre la France et les pays africains. Selon l’historien Sékéné Mody Cissoko, le projet «était scandaleux pour les nationalistes africains car il ne mentionnait même pas les deux idées forces qui agitaient les esprits depuis le congrès de Bamako : le droit à l’indépendance et l’unité des territoires

25-27 juillet 1958
Le PRA, le Parti du regroupement africain se retrouve au centre international Unafrica de Cotonou. Près de 350 délégués représentent les partis politiques hors Rassemblement démocratique africain. Dès le départ, la délégation nigérienne donne le ton : «l’indépendance nationale d’abord, le reste ensuite !» Léopold Sédar Senghor émet des réserves, mais le congrès opte pour l’indépe ndance immédiate.

29-30 décembre 1958
Congrès de Bamako. Les représentants du Sénégal, du Soudan français, du Dahomey et de la Haute Volta mettent en place un plan en vue de la création de la Fédération. Ils conviennent de lancer les procédures parlementaires pour la réunion d’une constituante fédérale le mois suivant.

14 janvier 1959
L’Assemblée constituante de la nouvelle fédération s’ouvre au palais du Grand Conseil de l’AOF. 44 délégués représentent les 4 États qui ont décidé de mettre en place cette Fédération (Sénégal, Soudan français, Dahomey, Haute-Volta). Le 17 janvier, la constitution est adoptée par acclamation. La Fédération du Mali est née, même si elle reste encore dépendante du pouvoir colonial. Cette constitution doit être ratifiée par les assemblées législatives des États membres pour entrer en vigueur.

"Cinq colonnes à la une". 1er janvier 1960. Durée: 18 mn. (INA)

21 et 22 janvier 1959
La constitution de la Fédération du Mali est ratifiée par le Soudan français et le Sénégal. La Haute-Volta et le Dahomey font défection.

4 avril 1959
L’Assemblée fédérale du Mali se réunit pour réviser la constitution fédérale et former le gouvernement fédéral. Léopold Sédar Senghor est désigné président de l’assemblée. Modibo Keita est élu président du gouvernement. Mamadou Dia est choisi comme vice-président. Le gouvernement fédéral est constitué le 15 avril : le Soudan et le Sénégal disposent chacun de 4 ministres.

15 Mai 1959
De Gaulle reçoit Modibo Keïta à l’Elysée et lui annonce qu’il accepte de reconnaître l’existence de la Fédération du Mali au sein de la Communauté.

29 septembre 1959
Le Sénégal et le Soudan déposent une requête formelle pour le transfert des pouvoirs souverains de la communauté à la Fédération du Mali.

13 décembre 1959
À Dakar, devant l’Assemblée fédérale, de Gaulle annonce que la France laissera le Mali accéder à la souveraineté internationale, tout en continuant à l’aider.

18 Janvier 1960
Ouverture à l’hôtel Matignon à Paris des négociations qui doivent aboutir à l’indépendance de la Fédération du Mali.

4 avril 1960

Signature dans les salons de l’hôtel Matignon des différents textes permettant la dévolution des pouvoirs de la communauté à la Fédération du Mali : un accord particulier portant transfert des compétences de la communauté, deux accords sur les dispositions transitoires, un accord sur la participation de la Fédération du Mali à la communauté. Une batterie d’accords de coopération est également paraphée sur les questions de politique étrangère, de défense, d’économie, d’enseignement supérieur, de matières premières et produits stratégiques... L’indépendance du Mali ne sera effective qu’après ratification des accords par les assemblées du Mali et de la France.

20 Juin 1960
Proclamation de l’indépendance de la Fédération du Mali. Le dimanche 19 juin, la cérémonie de «l’Acte de reconnaissance» a lieu dans les jardins du Palais de l’ancien Haut-commissaire de l’AOF à Dakar. Le drapeau français est descendu devant les responsables français et maliens. Les accords franco-maliens sont signés. L’Assemblée fédérale du Mali se réunit pour une séance solennelle au cours de laquelle elle vote l’indépendance de la Fédération du Mali. À 0h00, Léopold Sédar Senghor, président de l’assemblée, proclame cette indépendance.

18 août 1960
Traversée par de multiples désaccords sur la désignation de ses responsables, la Fédération du Mali semble vouée à l’éclatement. Une nouvelle crise accélère le processus : Modibo Keïta donne des instructions au chef des forces armées, le colonel Soumaré, pour la mise en place de mesures de sécurité lors de la prochaine élection présidentielle. Il le fait sans prévenir son ministre de la défense, Mamadou Dia.

DAKAR. 2 août 1960. «L'heure est grave»
16-10-2013

Le 18 août, le colonel Soumaré demande aux unités de l’armée malienne qui sont à Podor et Bignona d’envoyer chacun une compagnie «en tenue de combat». Mamadou Dia tente de contrecarrer la décision, Modibo Keïta la reconfirme. Les Sénégalais ont la certitude que les Soudanais vont faire usage de la force et se préparent en conséquence. Les Soudanais sont persuadés que les Sénégalais préparent leur sécession.

19 août 1960
Modibo Keïta convoque un conseil des ministres extraordinaire dans la soirée pour empêcher la sécession du Sénégal. Un seul ministre sénégalais est présent. Mamadou Dia est déchargé de la défense. L’état d’urgence est proclamé.

20 août 1960
La réponse des Sénégalais ne tarde pas à arriver. Le commandant de la Garde républicaine arrête le colonel Soumaré. Les hommes de la gendarmerie, qui sont Sénégalais, se rangent aux côtés de Senghor et de Dia. L’assemblée est convoquée. Elle vote en pleine nuit l’indépendance du Sénégal et décide elle aussi d’un état d’urgence. Le 21 août, Modibo Keïta et les représentants maliens présents à Dakar sont raccompagnés à la gare et quittent le pays.

22 septembre 1960
L'indépendance du Mali est proclamée.


Source : Sékéné Mody Cissoko, Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest, la Fédération du Mali (1959-1960). Nouvelles Editions Africaines du Sénégal, Dakar, 2005.