Coumi Toulabor : «le Togo est une démocrature»


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Coumi Toulabor, historien franco-togolais, ancien rédacteur en chef de la revue Politique Africaine, est directeur de recherche au Centre d'études d'Afrique noire (CEAN), basé à Bordeaux. Intellectuel engagé, il est membre du conseil d'administration de l'organisation non gouvernementale Survie.

Radio France internationale : En temps qu’historien quel bilan faites vous de ce demi siècle d’indépendance au Togo ?

Coumi Toulabor : En fait c’est 30 ans de dictature et 20 ans de recherche d’une démocratisation que les Togolais n’arrivent pas à trouver vraiment, et il y a un terme qu’on utilise souvent c’est «démocrature». Je pense que dans le cadre togolais, le terme convient parfaitement : c'est-à-dire une apparence de démocratie mais le régime fonctionne, en lui-même, comme un régime autoritaire.

Même si Eyadema est décédé depuis février 2005, son fils a pris la succession. D’ailleurs, c’est très très significatif aussi que son fils prenne la succession. Mais son fils, malgré tout ce qu’on dit - à savoir qu’il fait des réformes au niveau de la justice, de l’armée etc...- le commun des mortels ne voit absolument pas les résultats de ces réformes. Sur le plan économique ce n’est pas glorieux non plus. Et là, le Togo se situe vraiment parmi les derniers de la classe, des pays africains.

RFI : Le fait marquant des premières années d’indépendance, c’est en 1963, l’assassinat du président Sylvanus Olympio par un commando où figurait le sergent Eyadema, pourquoi cet assassinat ?

C.T. : Ecoutez, on lui reprochait une dérive déjà dictatoriale parce qu’il aurait mis en prison ses propres alliés…

RFI : Sylvanus Olympio avait bâillonné son opposition, c’est ça ?

C.T. : Il avait bâillonné son opposition. Déjà en 1961, on assistait à une dérive vers un monopartisme et puis bon, il était farouchement anti-français. Pour lui, l’indépendance signifiait donner un contenu vraiment réel à cette indépendance en créant sa propre monnaie et donc tout ceci ne plaisait pas vraiment à l’ancienne puissance coloniale. Si bien que derrière ce coup d’État, cet assassinat, on savait qu’il y avait la main de Jacques Foccart à l’époque, avec qui Olympio avait eu pas mal de conflits..

RFI : L'année 2005, c’est l’année de la mort de Gnassingbé Eyadema, puis l’élection très contestée de son fils Faure Gnassingbé. Suit une répression sanglante, 500 morts selon l’ONU. Est ce qu’il n’y a pas eu tout de même depuis 2005, une ouverture démocratique ?

C.T. : Oui, on peut parler d’une certaine ouverture parce que Faure [Gnassingbé] n’est pas le père, en ce sens que Faure ne maîtrise pas tout le dispositif sécuritaire et policier de son père, si bien que, il était obligé d’ouvrir un peu le système. Mais devant cette apparente ouverture, c’est une sorte de « débroussage » de certains leaders de l’opposition. Le prochain « débroussage»  auquel on assistera,  c’est peut-être celui de Gilchrist Olympio qui s’apprêterait à rentrer au gouvernement de Faure. Mais c’est surtout une ouverture sous la pression des bailleurs de fonds, à savoir la réforme de la justice. Quand on analyse un peu ces réformes là, ce sont des réformes superficielles qui ne résolvent absolument pas les problèmes fondamentaux que pose le système Eyadema.

RFI : Est-ce que le régime n’a tout de même pas accepté la création d’une commission Vérité justice et réconciliation qui doit faire la lumière sur tous les crimes commis au Togo depuis 1958 ?

25 avril 2005. Togo. Extrait du journal national de France 3. © © France 3

C.T. : En fait, les Togolais demandent des éclaircissements sur les massacres de 2005. Au-delà de cela, ce que moi je pense c’est que cette commission a été mise en place, difficilement d’ailleurs, mais jusqu’à présent.... elle n’a pas commencé à faire son travail. C’est pour satisfaire les injonctions de la communauté internationale que Faure [Gnassingbé] a mis cette commission sur pied, mais faire fonctionner cette commission c’est comme scier l’arbre sur lequel il est assis lui-même et ça c'est politiquement improductif.

RFI : Vous dites que du temps de Gnassingbé Eyadema, le régime était soutenu par la France, les choses n’ont-elles pas évolué, surtout depuis le départ de Jacques Chirac de l’Elysée ?

C.T. : Oui, tout à fait ! Les choses ont beaucoup évolué à ce niveau parce que Jacques Chirac était vraiment un soutien indécrottable du régime Eyadema. L'arrivée de [Nicolas] Sarkozy donne l’impression que les choses vont évoluer mais malheureusement, on se rend compte que M. Sarkozy fonctionne un peu comme Jacques Chirac. On a du mal à voir où se trouve la rupture d’autant qu'il vient de reconnaître les élections en 2010. On sait que ces élections n’ont pas été vraiment transparentes mais il les reconnaît parce qu'il est dans la continuité.

RFI : De fait, il a reconnu cette élection mais le message n’est pas particulièrement chaleureux puisque Nicolas Sarkozy souligne l’ampleur des efforts qu’il reste à accomplir en faveur de l’enracinement de la démocratie dans toutes ses dimensions. N’est-ce pas, tout de même, le signe que Paris prend ses distances avec Lomé ?

C.T. : Oui, tout à fait, tout à fait.  Mais vous savez ... c’est un langage diplomatique : on peut prendre ça dans tous les sens. Ce qu’on aurait souhaité, c’est que Sarkozy frappe du poing sur la table et dise : Écoutez ça suffit ! Maintenant, la France ne va pas continuer à soutenir un régime autoritaire comme celui de Faure ou même d’autres régimes comme le Tchad, la Centrafique, le Cameroun etc, etc.  C’est cela  qu’on aurait aimé entendre de Sarkozy !

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Coumi Toulabor a écrit de nombreux articles et ouvrages sur le Togo et le Ghana, dont La politique par le bas en Afrique noire : contribution à une problématique de la démocratie, Paris, Karthala, 2008.