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Afrique

Côte d'Ivoire France

Laurent Gbagbo s'exprime en exclusivité sur RFI

media (Photo : AFP)

Invité ce dimanche 30 mai 2010, du « Débat africain » le président ivoirien Laurent Gbagbo fait le point sur la situation sociopolitique du pays et sur ses relations avec l’extérieur, notamment avec les pays voisins et la France. Il répond, à Abidjan,  aux questions de Madeleine Mukamabano et Norbert Navarro, envoyé spécial permanent de RFI à Abidjan.

 

RFI : M. le Président, bonjour. Merci de nous accueillir et bienvenue dans le « Débat africain ». Nous sommes ici dans le cadre des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement qui se tiennent à Abidjan sept ans après le déménagement de la Banque à Tunis. Quel sens cela a-t-il pour vous ? Vous avez dû entendre, comme nous tous, que certains estiment que le président de la BAD a voulu vous donner un coup de pouce juste avant les élections.

Laurent Gbagbo
 : Pourquoi on ne me donnerait pas de coup de main à moi (rires) ? Non, ce qui est essentiel, c’est que beaucoup de personnes n’avaient pas envie de venir à Abidjan, de venir en Côte d’Ivoire. Et ils sont tous venus. Nous avons eu un record de participation. On a préparé ces assemblées en tablant sur un maximum de 1 500 personnes. On est à 2 200. Il y a des raisons purement bancaires, mais aussi extra-bancaires. Il y en a qui voulaient voir l’état d’Abidjan et de la Côte d’Ivoire, voir si l’insécurité qu’on décrit est toujours de mise, si la situation se normalise. Et nous sommes heureux. La ville d’Abidjan n’est pas plus dangereuse que beaucoup d’autres où il n’y a pas de guerre.
 
RFI : Pour vous donc, ces assemblées annuelles sont une façon de montrer au monde que la Côte d’Ivoire est fréquentable du point de vue de la sécurité.

L.G :
C’est une façon de montrer au monde ce qu’est la Côte d’Ivoire, c’est tout. Elle n’est ni meilleure, ni pire que les autres parties du monde.

RFI : A quel horizon pensez-vous que la BAD pourra revenir à Abidjan, à la maison, comme vous dites ?


L.G : Nous, politiques ivoiriens, nous sommes prêts. Nous l’avons montré. Ce qui reste, c’est le problème des techniciens. Quand j’en ai discuté avec Kaberuka et d’autres personnes, ils ont dit qu’ils vont construire un autre siège de la Bad. Je leur ai proposé un terrain à Yamoussoukro. Mon dada aujourd’hui, c’est de construire Yamoussoukro. Mais cela dépend d’eux.
 
RFI : Cela dépend des techniciens, cela dépend d’autre chose…

L.G. :
Si les techniciens font la politique sous prétexte de technicité, ça, c’est leur affaire ; ce n’est plus la nôtre.
 
RFI : On sait qu’une marche était programmée et qu’elle n’a finalement pas eu lieu. Tout le monde craignait des tensions. Or, ceux qui parlent du retour définitif de la BAD parlent d’un climat de sécurité de longue durée. Est-ce que vous pouvez leur affirmer qu’ils seront en sécurité ici ?


L.G. : Mais Madame, je crois que c’est insultant qu’on nous pose une telle question. Je disais à quelqu’un il n’y a pas longtemps, qu’à Paris, les banlieues ont brûlé pendant à peu près un mois, un mois et demi. Et pendant ce temps, on continuait les réunions à l’Unesco. Vous avez vu les scènes à Athènes, à la télévision, mais les gens continuaient d’y aller ne serait-ce que pour voir comment il faut leur apporter de l’aide. Madame, vous savez qu’on a eu 17 ans de guerre civile en Ethiopie, on n’a pas délocalisé pour autant le siège de l’OUA. La guerre civile a fait rage à Brazzaville, mais on n’a pas délocalisé le siège de l’OMS.
 
RFI : Voulez-vous dire que la délocalisation de la BAD a été un geste politique ?


L.G. : Je pense que c’était injuste en tout cas. Il n’y avait aucune raison objective de quitter Abidjan pour aller ailleurs.
 
RFI : M. le Président, l’appréhension des gens de la BAD est partagée par beaucoup d’Africains et de non-Africains, qui se disent qu’après huit ans de crise, tout n’est peut-être pas terminé. La crise est-elle derrière vous ?
 
L.G. : Mais Madame, que voulez-vous que je fasse avec des sceptiques indécrottables (rires) ? Je ne peux rien faire pour eux. L’essentiel, c’est de voir Abidjan, c’est d’aller à Yamoussoukro, à Korhogo, à Odienné, à Man, c’est de circuler en Côte d’Ivoire.
 
RFI : Il y a de temps à autre des flambées de violence.

L.G. :
En effet. Mais pouvez-vous me citer un pays où cela n’existe pas ? Abidjan n’est pas la ville la plus dangereuse au monde.
 
RFI : Il n’y a pas qu’Abidjan. Il y a eu des morts à Gagnoa. Les gens se disent que la guerre n’est pas totalement finie en Côte d’Ivoire.

L.G. :
D’abord, la BAD n’est pas à Gagnoa… Il y a eu cinq morts dans cette ville. Vous voulez que je vous cite les villes où il y a cinq morts toutes les nuits ?
 
RFI : Comme vous posez la question à ma consœur : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? », on pourrait peut-être répondre, et bien, « tenez, des élections par exemple»…
 
L.G. : Oui. Mais les élections se feront.
 
RFI : Quand ?
 
L.G. : Elles se feront par les Ivoiriens, pour les Ivoiriens, quand les Ivoiriens seront prêts. Je suis toujours étonné que des gens viennent et m’interrogent comme si eux, ils étaient plus soucieux des élections ivoiriennes que nous (sourire). Comment quelqu’un peut-il avoir la prétention de croire qu’il est plus soucieux des élections dans notre pays que nous ?
 
RFI : Vous, en tant qu’homme politique, en tant que Président de la République, quel chronogramme souhaiteriez-vous pour ces élections ?

L.G. :
Il ne s’agit pas de ce que je souhaite mais de ce qui doit se faire. Et ce qui doit se faire est en train de se faire. On ne sortira pas de l’année 2010 sans faire les élections. Ça, j’en suis certain. Mais, s’il vous plaît, faites comprendre à tous ceux qui vous écoutent qu’ils ne peuvent pas être plus soucieux de la sortie de crise en Côte d’Ivoire que les Ivoiriens. Qu’ils ne peuvent pas être plus soucieux de la rentrée dans la paix officielle que le Président de la République de Côte d’Ivoire. Qu’ils ne peuvent pas aimer la Côte d’Ivoire plus que le Président de la République de Côte d’Ivoire. Il faut leur faire comprendre cela.
 
RFI : Qu’est-ce qui reste à faire ?
 
L.G. : Le Premier ministre a commencé, depuis le 27 (mai, ndlr), à contrôler la liste provisoire. Il le faut. Il y a eu des cas de réclamations simples, il y en a de plus compliqués qui vont devant les tribunaux. Ensuite, il faut faire la réunification du pays en plaçant, notamment, des postes de douane à toutes les frontières, en donnant les pouvoirs de gestion dans les départements aux préfets, etc. Ce sont les principales choses qui restent à faire ou qui sont en train d’être faites.
 
RFI : M. le Président, allons dans l’ordre en commençant par la liste électorale. Vous dites qu’il faut la contrôler. Est-ce que tout le monde est bien d’accord, aussi bien dans l’opposition qu’au sein de la majorité présidentielle sur la manière de la contrôler ?

L.G. :
Ça, je n’en sais rien parce que je ne suis pas le maître d’œuvre de la manière de contrôler la liste. Le Premier ministre recueille les avis à droite et à gauche pour définir une manière d’y parvenir. Il n’y a pas de liste électorale consensuelle. Mais il peut y avoir une manière consensuelle d’établir la liste électorale. C’est cette manière-là que le Premier ministre est en train de chercher.
 
RFI : Mais l’a-t-on trouvé, ce consensus ?
 
L.G. : Je n’en sais rien. Ce n’est pas mon travail. C’est celui du Premier ministre. Mais dès qu’il l’aura trouvé, il me le dira.
 
RFI : Outre la question de la liste électorale, il y a celle de la réunification. Et qui dit réunification dit réunification de l’armée aussi. Où en êtes-vous avec le désarmement ? On a l’impression que, là aussi, les choses n’avancent pas beaucoup.

L.G. :
Mais Madame, je ne suis pas en charge de la question moi-même. Cela m’intéresse. J’ai fait ma part, j’ai signé des décrets pour réintégrer dans l’armée nationale ceux qui en étaient sortis avant 2000. Je leur ai même fait des rappels de soldes et les ai alignés sur leurs frères d’armes. Donc, ça, ça relève de moi, je l’ai fait. J’avance dans la réunification de l’armée. J’attends que le travail soit fait sur le terrain pour passer à une autre étape, celle de la réintégration réelle et de l’affectation dans les unités existantes de ceux qui n’y sont pas encore. Mais j’attends qu’on me fasse des propositions ; le Premier ministre y travaille.
 
RFI : Vous voulez dire donc que le retard, pour le moment, c’est le Premier ministre qui l’aurait pris et pas vous?
 
L.G. : Non, non. Ce n’est pas cela. Je veux dire qu’il y a là un travail technique, un travail administratif et un travail psychologique. La donnée la plus importante, c’est le travail psychologique. Ce sont des gens qui sont restés huit ans avec des armes dans des maquis. Quand on leur dit : « Revenez à la vie normale », ce n’est pas simple. Ce n’est pas simple pour celui qui le leur dit et ce n’est pas simple non plus pour celui qui doit revenir à la vie normale et laisser tomber son fusil. On travaille donc doucement. Et la donnée psychologique est très importante.
 
RFI : Justement, M. le Président, cette guerre ou cette crise, selon comment vous l’appelez, a créé des situations de rente pour certaines personnes, de nouvelles occupations pour d’autres. Est-ce qu’aujourd’hui, il y a des blocages d’ordre purement économique pour en finir avec cette crise ?

L.G. :
Si c’est d’ordre économique seulement, ce n’est pas grave. Parce que pour tout ce qui est de cet ordre, on y trouve une solution. Je préfère dire que le problème est d’ordre psychologique parce que même celui qui gagne sa vie avec le petit fusil qu’il a dans sa gibecière, avec ses quelques balles ou cartouches qu’il a, son problème n’est pas économique. Parce qu’on peut même lui donner ce qu’il gagne par jour ou par mois. Ca, c’est simple.
 
RFI : Il n’y a pas que les militaires, il y aussi des politiques.
 
L.G. : Oui, mais même pour les politiques, s’il s’agit d’argent, on peut le leur donner. Mais la dimension psychologique, c’est de savoir qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient et qu’ils deviennent des citoyens normaux, c'est-à-dire anonymes. Ça, c’est important.

RFI : A vous écouter, on n’est donc pas tout à fait sorti de crise. Les séquelles sont encore là.
 
L.G. : Je n’ai jamais dit que les séquelles n’étaient pas là. J’ai dit que nous sommes en train de régler le problème de la liste électorale et celui de la réunification. Si ces deux problèmes étaient réglés, cela se saurait. On aurait déjà fini les élections.
 
RFI : L’encasernement des premiers volontaires pour l’armée nouvelle, issus de l’ex-rébellion, doit débuter le 15 juin. Il est prévu de créer quatre groupements d’instruction en lieu et place des dix zones précédentes qui étaient commandées par ceux qu’on appelle des com’zones. Il y en a six qui vont devoir disparaître. Que vont-ils devenir ?

L.G. :
Ce sont des hommes, des citoyens ivoiriens. Ils vont devenir ce que deviennent tous les autres citoyens ivoiriens.
 
RFI : M. le Président, certains analystes ont trouvé que la guerre en Côte d’Ivoire n’était pas seulement d’ordre politique, qu’il y avait des raisons de partage de ressources : entre le nord et le sud, d’une part, et entre la Côte d’Ivoire et les pays voisins, d’autre part. Aujourd’hui, vous avez des pays qui exportent du cacao, du bois sans en être producteurs. Faudrait-il une sorte de conférence régionale ?
 
L.G. : Madame, nous, on avance comme on doit le faire. On fait trop d’analyses, on fait trop de spéculations qui, à mon avis, ne mènent pas souvent loin. Il y a certaines personnes qui me disent souvent : « Vous savez, tel pays exporte maintenant du cacao ». Je réponds : « qu’est-ce que ça fait ? » Le jour où la guerre sera finie, où la crise sera finie, où nous aurons placé des douaniers, ce sera fini cette situation.

RFI : M. le Président, est-ce une question taboue ? Ma consœur Madeleine a raison. On a l’impression que vous avez un peu de mal à parler clairement de cette question. Pour quelle raison ?

 
L.G. : Non, il n’y a aucune question taboue. Dès l’instant où j’ai accepté de parler avec vous, c’est que j’ai accepté de répondre à toutes vos questions. Mais je vous dis que la piste sur laquelle vous vous aventurez ne m’intéresse pas du tout parce qu’elle ne mène à aucune solution. Des gens ont pris des armes. Pour moi, c’est une question politique. Ce n’est pas la première tentative de coup d’Etat. On a eu décembre 1999. Ensuite, quand j’ai été élu, fin octobre 2000, il y a eu une autre tentative en 2001, et enfin, septembre 2002, qui s’est muée en rébellion. Pour moi, tout ça, c’est la même chose. C’est le même coup d’Etat décliné en plusieurs phases. Parce que l’objectif n’a pas été atteint.
 
RFI : Quelle en est la motivation principale, d’après votre analyse ?

L.G. :
C’est d’ordre politique. C’est le changement de régime par la force. Je pense que la Côte d’Ivoire vient de démontrer que cette manière de faire ici n’a pas prospéré.
 
RFI : Vous pensez que toutes les questions à la fois économiques, identitaires qui ont été évoquées tout le long de cette crise ne sont que des prétextes et qu’il ne faut pas revenir là-dessus.
 
L.G. : Moi, je veux bien que chacun parle de ce qu’il veut. Mais je vous parle de ce que je vois, de ce que je sens et de ce que je sais.

RFI : Sauf qu’en tant que Président et futur candidat, vous allez rencontrer ce même problème encore une fois.


L.G. :
Mais quel problème ?
 
RFI : M. le Président, je voudrais bien comprendre. On peut dire que le fait générateur de toute cette crise était politique, mais les blocages ne sont-ils pas d’ordre économique ?

L.G. :
Je ne vois pas de blocages économiques. Si vous en voyez, vous les décrivez, mais moi, je n’en vois pas.

Laurent Ggagbo et l'équipe de RFI (Norbert Navarro, Ute Eckerfeld et Madeleine Mukamabano) RFI


RFI : Madeleine a évoqué tout à l’heure des pays exportateurs de cacao alors qu’ils n’en produisent pas …
 
L.G. : Pour moi, ça, c’est marginal. Je ne sais pas si vous connaissez la quantité de cacao que nous produisons. Que, à la marge, quelques pays exportent des tonnages qui sont minimes par rapport à ce gagne la Côte d’Ivoire avec son cacao, ce n’est pas important.
 
RFI : Si j’ai bonne mémoire, il y a deux ans, dans votre discours à Katiola, vous chiffriez en dizaines de milliards le manque à gagner pour l’Etat de Côte d’Ivoire du fait de tous ces trafics. On a un peu le sentiment qu’aujourd’hui, en 2010, votre discours a changé. Mais, nous, ce que nous voulons savoir, c’est : « Quelle est la bonne version ? ». Est-ce celle du discours de Laurent Gbagbo en 2008 à Katiola ou celle d’aujourd’hui ?

L.G. :
Prenez les deux !
 
RFI : Cela veut-il dire qu’il y a un manque à gagner pour les Ivoiriens à travers ces trafics de cacao, de bois, et que vous l’acceptez comme tel ? Est-ce le prix à payer pour s’entendre avec ses voisins ?

L.G : Non, non, je pense que vous êtes arc-boutés sur un problème qui, pour nous, n’est pas un grand problème.
 
RFI : Et la question de l’immigration ? Elle fait partie d’une certaine forme de partage des ressources.
 
L.G. : Y a-t-il un pays en Afrique de l’Ouest où l’immigration est aussi forte qu’ici ? Il y a deux pays que je trouve à peu près similaires en Afrique : l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire. C’est une donnée de la nature, une donnée de notre relative réussite économique en Afrique. Je disais même, il y a quelques heures, à des amis qu’après les élections, il faudra qu’on fasse un débat sur la nationalité. Parce que beaucoup d’enfants sont nés ici. Mais faire ce débat aujourd’hui serait irresponsable. Mais après les élections, il faudra le faire. Parce qu’il y a beaucoup de cas de fraudes qui sont le fait de gens qui sont nés ici. Comme nous avons le droit du sang et non le droit du sol, ceux qui naissent ici, dans nos hôpitaux, ont l’extrait d’acte de naissance de notre registre d’état civil mais ne sont pas pour autant Ivoiriens.
 
RFI : Aimeriez-vous changer la loi sur la nationalité ?
 
L.G. : Je n’aimerais rien du tout, Madame. Je vous dis qu’il faudra qu’on en discute pour voir quoi faire.
 
RFI : C’est-à-dire éventuellement envisager de passer au droit de sol ?

L.G. : Je n’en sais rien, Monsieur. Je vous dis qu’il serait temps qu’on en discute. Depuis 1960, quand on prend les journaux officiels, on voit le nombre de naturalisations.
 
RFI : Vous avez vous-même beaucoup naturalisé.
 
L.G. : Beaucoup. Enormément. Je suis, avec Houphouët-Boigny, peut-être un peu plus que lui, celui qui, par an, a signé le plus de décrets de naturalisation.
 
RFI : Est-ce qu’avec l’état actuel de l’économie ivoirienne, vous avez la capacité d’accueillir tous ces prétendants à l’immigration dans votre pays ?

L.G.
 : C’est pourquoi il faut qu’on discute. Mais il faut que cela se fasse après les élections. Parce que si l’on le fait maintenant, la politique politicienne, la campagne électorale va s’emparer de ce sujet et puis, on n’aboutira à rien de sérieux. Ce qui pose le plus de problème, c’est le sol, la terre. C’est sur la terre que se focalisent toutes les contradictions. D’abord entre migrants intérieurs et ensuite entre les Ivoiriens et ceux qui viennent d’autres pays.
 
RFI : M. le Président, on assiste à une sorte de retour de la Côte d’Ivoire sur la scène internationale, ne fussent qu’à travers ces Assemblées annuelles de la BAD. En même temps, on se souvient qu’en 2003, vous étiez un peu ostracisé. Alors, je vous demande aujourd’hui…

L.G. :
(Il l’interrompt). C’est peu dire que j’étais ostracisé. Les gens croyaient déjà que j’étais tombé. Je voudrais préciser cela. Et ceux qui ont des oreilles l’entendront.
 
RFI : A qui pensez-vous ?
 

L.G. : A ceux qui croyaient que j’étais déjà tombé.

Le président ivoirien Laurent Gbagbo et son homologue burkinabè Blaise Compaoré quittent l’aéroport d’Abidjan, le 22 février 2010. AFP / Issouf Sanogo


RFI : Justement, vous avez eu des problèmes avec la France et avec vos voisins, notamment le Burkina Faso qui a été accusé officiellement de soutenir les rebelles. Mais on a l’impression que vous vous entendez bien maintenant avec ce pays.
 
L.G. : Oui, mais c’est parce qu’on a parlé. C’est tout. On a discuté (rires) et on a avancé. Vous savez, on ne choisit pas ses voisins comme on ne choisit pas ses frères. Mais quand un problème naît et qu’on est capable de s’asseoir pour discuter, et qu’on le discute à fond, on trouve des solutions et on avance.
 
RFI : Et avec la France, un autre pays avec qui vous aviez des problèmes ?
 
L.G. : Oui, mais on n’a jamais discuté, donc on n’a pas encore trouvé de solutions. Avec la France, on ne s’est jamais assis pour discuter.
 
RFI : Est-ce à dire qu’il y a un contentieux entre la France et vous aujourd’hui ?

L.G. :
Je n’ai jamais fait mystère de l’implication de l’Etat français, à travers les personnes de Jacques Chirac et Dominique Villepin, de leur implication dans la tentative de renversement de mon régime. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais dire le contraire. Mais on ne s’est jamais assis avec l’Etat français pour discuter de toutes ces questions.
 
RFI : Etes-vous sûr, M. le Président, d’avoir été victime d’une tentative de coup d’Etat par la France ?
 
L.G. : J’en suis sûr.

RFI : En avez-vous les preuves ?

 
L.G. : (Rires) Ecoutez, continuez. Passez à une autre question.
 
RFI : Vous avez évoqué tout à l’heure le rôle qu’auraient joué le président Chirac et l’ex-Premier ministre de Villepin dans la tentative de renversement de votre régime. Aujourd’hui, ils ne sont plus au pouvoir. Est-ce que…
 
L.G. : C’est dans les journaux, en France.
 
RFI : Mais aujourd’hui, avec le président Sarkozy, avez-vous renoué le dialogue?
 
L. G. : Oui, chaque fois qu’il en est besoin, chaque fois qu’on se rencontre, on se salue, on cause. Mais on n’a pas encore discuté du différend entre la Côte d’Ivoire et la France. Sinon, le problème, ce n’est pas Sarkozy, c’est Chirac et Villepin. Ce n’est pas Sarkozy. Mais pour moi, c’est l’Etat français. Or, on n’a pas encore discuté du fond.
 
RFI : Le sommet de Nice aurait peut-être été une excellence occasion pour que vous et votre homologue français puissiez vous rencontrer. Vous ne trouvez pas?

L.G. :
Je ne trouve pas que ce soit une bonne solution d’aller au sommet de Nice pour discuter d’un différend que j’estime fondamental. Il faut qu’on en discute d’abord et après, je pourrais faire un déplacement. Sinon…
 
RFI : Concrètement, qu’attendez-vous de la France ?

L.G. :
Qu’on discute.
 
RFI : Qu’elle vous envoie un émissaire puisque vous ne pouvez pas y aller ?

L.G. :
Si elle veut que j’envoie un émissaire, je le ferai, mais qu’on discute. Pour discuter avec Compaoré, je ne suis pas allé à Ouagadougou ; j’y ai dépêché quelqu’un. Ce sont deux personnes qui se sont rencontrées ailleurs, puis progressivement, à Ouagadougou puis à Bobo-Dioulasso, etc. Il y a des modalités de discussion.
 
RFI : Est-ce à dire, M. le Président, clairement, que tant qu’on ne vous enverra pas un émissaire ou qu’on ne vous demandera d’en envoyer un pour discuter, vous ne mettrez pas les pieds en France ?

L.G. :
Il n’y a pas de raison pour que j’aille en France tant qu’on n’aura pas discuté du différend qui continue d’opposer l’Etat français à l’Etat de Côte d’Ivoire.
 
RFI : Sur quoi porte exactement ce différend ?

L.G. :
La tentative par un pays de renverser un chef d’Etat légalement élu, légitime, légitimé par une élection démocratique et populaire. Tant qu’on envisage les relations ainsi entre deux Etats, je ne suis pas d’accord. Je ne suis pas d’accord avec cette manière de voir les relations entre deux Etats.
 
RFI : Aujourd’hui, la France ne vous traite-t-elle pas avec toute la dignité due à votre rang de chef d’un Etat souverain ?
 
L.G. : Bien sûr que si. Elle me traite bien. Mais je dis qu’il y a un différend qui a été créé, qui est né de l’attitude de ceux qui dirigeaient l’Etat français. Ce différend, on en parle ou on n’en parle pas ? J’attends que ceux qui doivent prendre les initiatives les prennent. Si non, je suis chez moi.
 
RFI : A vous écouter, on voit que dans cette crise, le rôle que vous attribuez à la France est quelque chose qui vous a beaucoup marqué ?

L.G. :
Oui, parce que je ne comprends pas que des dirigeants d’un Etat s’arrogent le droit de vouloir faire partir de là où le peuple l’a mis, un dirigeant d’un autre Etat. Je ne conçois pas du tout cela (dit trois fois).
 
RFI : A titre personnel, l’homme, Laurent Gbagbo, qui a été élu Président en 2000, est-il le même aujourd’hui, après cette crise ?
 
L.G. : On ne peut pas rester le même après une crise qui a duré si longtemps. On peut rester le même homme dans ses convictions, sa démarche. Mais on accumule beaucoup de connaissances nouvelles, pratiques, beaucoup d’analyses nouvelles, beaucoup de connaissances des êtres humains, des hommes politiques. Et naturellement, on évolue, on change. Le tout, c’est de tout faire, de prier pour ne pas changer dans le mauvais sens.
 
RFI : Avez-vous l’impression d’avoir changé dans le bon sens ?

L.G. :
Je ne crois pas avoir changé dans le mauvais sens. Je suis devenu même plus tolérant avec les autres.
 
RFI : Face à une crise pareille, pensez-vous l’avoir gérée comme elle devait l’être ou avez-vous l’impression d’avoir commis des erreurs ?
 
L.G. : On peut commettre des erreurs quand on est un homme et qu’on travaille. Mais pour l’essentiel, ce que je m’étais fixé comme objectif au début de la crise, c’est que l’Etat reste debout. Madame, je puis vous dire que l’Etat de Côte d’Ivoire est resté debout, il ne s’est pas effondré. Et c’est pour cela qu’on parle d’élections. Donc, sur ce point qui, pour moi, est capital, j’ai bien géré la crise.
 
RFI : Pouviez-vous l’éviter ?
 
L.G. : Je n’en sais rien puisque….
 
RFI : Souvent, vos amis, intellectuels notamment, vous ont dit que vous pouviez l’éviter.
 
L.G : Madame, laissez les intellectuels, posez-moi des questions.
 
RFI : Si c’était à refaire, qu’auriez-vous fait ?

L.G. :
Cette crise n’est pas née avec moi. Je vous dis qu’elle a commencé par le coup d’Etat du 22 décembre 1999. Je n’étais pas encore Président de la République ! Elle s’est prolongée en septembre 2000 et a continué en janvier-février 2001 puis en septembre 2002. Donc, ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question. Il faut vous demander comment était la Côte d’Ivoire. Mon travail n’est pas d’aller demander à mes prédécesseurs comment ils ont fait pour qu’on en arrive là. Mon problème, c’est que je suis là, la crise se présente, je dois y faire face.
 
RFI : Il est vrai que la Côte d’Ivoire a bien résisté, que l’Etat ne s’est pas effondré. Et même l’an dernier, pour la première fois depuis votre élection, le taux de croissance en Côte d’Ivoire, assez spectaculaire, a été plus important que le taux de croissance démographique. Bientôt, vous allez faire campagne et il va falloir que vous présentiez un bilan. Quel est-il ? Quel est le bilan de la refondation après dix ans au pouvoir ?
 
L.G. : Je n’ai pas commencé la campagne, donc, ce n’est pas sur RFI que je vais le faire. Je dois quand même signaler que quand je faisais campagne en 2000, RFI m’a royalement ignoré (rires). Je ne suis pas rancunier, mais je rappelle les faits. Je veux dire (rires), je veux dire simplement que quand on fait campagne, il y a beaucoup de choses qui entrent en ligne de compte. Mon bilan est loin d’être négatif. D’abord, j’ai permis à l’Etat de résister. Il fonctionne. Et quand on dit aujourd’hui qu’on fait la réunification, c’est qu’on fait progresser l’Etat dans les régions d’où il était parti. Ensuite, sur les autres points, il y a la décentralisation. Ceux qui ne voulaient pas voter la loi sur la décentralisation sont aujourd’hui nombreux à être présidents de Conseils généraux. On a fait voter la loi sur l’Assurance maladie, mais à cause de la guerre, on ne l’a pas mise en pratique.
 
RFI : Dans le nouveau contexte, avez-vous des priorités qui ne sont pas celles de 2000 ?
 
L.G. : Non, les priorités sont les mêmes. Aujourd’hui, il faut faire l’assurance maladie universelle. En Côte d’Ivoire, comme dans la plupart des pays pauvres, si on ne le fait pas, on expose les habitants de son pays à la maladie et à la mort. Il faut rendre l’école gratuite et obligatoire. Je le disais en 2000, je le redis aujourd’hui, il faut le faire. La crise nous a bloqués dans cet élan, mais il faut le faire.
 
RFI : Vous avez parlé de pauvreté, qui a fortement progressé. Il y a deux ans, il était de 49 %, ce qui est très important. Pensez-vous que ce taux va décliner ? Et que comptez-vous faire pour cela ? C’est ce qu’attendent les Ivoiriens ?

L.G. :
Vous ne savez pas ce que les Ivoiriens attendent, moi je le sais. Et c’est pourquoi, quand on les interroge, ils disent que c’est Gbagbo qu’ils veulent. Nous sommes un panel de candidats. Regardez-nous tous et demandez aux Ivoiriens qui, pour eux, est plus apte à faire reculer la pauvreté ? Ils vont vous répondre sans sourciller que c’est Gbagbo. C’est cela l’essentiel. Nous avons une chance énorme en Côte d’Ivoire, dans cette campagne, c’est que les principaux candidats ont déjà gouverné. Les Ivoiriens les ont donc vu à l’œuvre. Donc, ce n’est plus une élection où quelqu’un qui n’a jamais gouverné va venir vendre des rêves. Tout le monde a gouverné et les Ivoiriens ont vu chacun à l’œuvre.

RFI : Vous voulez dire que la pauvreté était aussi importante du temps de vos prédécesseurs ?

 
L.G. : Elle était bien là. Maintenant, il y a la guerre en plus. Aucun d’entre eux n’a connu la guerre ! Moi si. Il y a des choses dont je peux parler, mais dont eux ne peuvent pas parler.
 
RFI : M. le Président, il n’y a pas que la pauvreté. Vous allez affronter une coalition assez forte avec un ancien Premier ministre, un ancien Président. Et si l’on se fie à ce qu’on dit sur la Côte d’Ivoire, il y a aussi des identités qui jouent. D’où vous vient cette confiance en votre victoire.

L.G. :
Madame, venez le jour des résultats, et vous allez voir.
 
RFI : Mais en attendant.
 
L.G. : Non, non, venez ! Je dis qu’une élection se joue sur sa valeur propre, mais aussi en comparaison avec les autres. On a la chance que chacun d’entre nous ait déjà gouverné. Les Ivoiriens savent ce que chacun fait et a fait.

RFI : Et la guerre?


L.G. : Mais ce n’est pas moi qui ai fait la guerre, c’est contre moi que l’on a faite. Moi, justement, pendant que j’étais dans l’opposition, je n’ai jamais fait de guerre.
 
RFI : Ne craignez-vous pas que vos adversaires disent que vous brandissez la guerre comme une excuse pour tout expliquer ou pour tout justifier ?
 
L.G. : Ils ont déjà commencé à le dire, alors je ne crains rien. Mais si c’est la vérité, pourquoi n’aurais-je pas fait la loi sur l’école gratuite obligatoire ? Pourquoi n’aurais-je pas mis en pratique une loi qui est déjà votée sur l’Assurance maladie ? Pourquoi ne l’aurais-je pas fait si ce n’était pas du fait de la guerre ?
 
RFI : A vous écouter, la fracture provoquée par cette guerre ne va pas peser sur le choix des électeurs ?
 
L.G. : On va s’expliquer. La guerre va peser dans la campagne électorale. Chacun va expliquer de quel côté il était, dire où il était et de quel côté il s’est rangé. Du côté du peuple ou du côté de ceux qui nous ont agressés ?
 
RFI : Si j’insistais sur ces questions de guerre et, donc, de « prétexte », c’est qu’il y a aussi des questions de gouvernance. La preuve en est que vous avez commencé à nettoyer un peu les écuries d’Augias dans la filière café-cacao. Vous avez envoyé des dirigeants en prison. On attend d’ailleurs les procès. N’était-ce pas aussi une question de gouvernance, qui fait que la pauvreté a augmenté en Côte d’Ivoire ?

L.G. :
M. Navarro, je vais vous dire quelque chose sur les gens qui sont en prison. Les vols dans la filière café-cacao ont commencé exactement après le mois de janvier 2003. C’est-à-dire après la réunion de Linas-Marcoussis. Quand Gbagbo a été donné partant. Donc, là encore, c’est du fait de la guerre. Mes adversaires ne peuvent pas en parler parce que, quand ils étaient au pouvoir, les gens qui étaient soupçonnés d’avoir détourné des fonds publics n’étaient pas mis en prison. Sous moi, ceux qui sont soupçonnés, on les arrête.
 
RFI : Aujourd’hui, M. le Président, avez-vous des soupçons sur d’autres secteurs ?

L.G. : Oui, il y a d’autres secteurs. Mais je ne veux pas en parler. Si je n’ai pas encore saisi le Procureur de la République, c’est parce que les soupçons ne sont pas encore suffisamment étayés. Dès qu’ils le seront, je saisirai le Procureur.
 
RFI : Le coup de balai va continuer ?
 
L.G. : Oui ! On ne peut pas gouverner un pays en laissant au dehors des gens qui pillent l’économie nationale.
 
RFI : L’Afrique vous a-t-elle soutenu ou déçu pendant toute cette crise ?
 
L.G. : J’ai un combat à mener, je le mène. Je peux le gagner ou le perdre, mais je le mènerai. Je n’attends pas que les autres viennent à mon secours avant de mener le combat que je dois mener.
 
RFI : Et dans ce combat, quel a été votre principale arme ?
 
L.G. : La tranquillité, la lecture de la Bible, la vigueur dans la résistance.
 
RFI : Et le peuple dans tout cela ?
 
L.G. : Le peuple a fait son devoir, il a élu quelqu’un (rires) et voit des gens qui veulent le dégager, il va dans la rue. Il a fait son devoir et a suivi son bulletin de vote. Il s’est interposé entre ceux qui veulent dégager celui qu’il a élu et celui qu’on voulait dégager.
 
RFI : N’est-ce pas jouer avec le feu quand même ?

L.G. :
Jouer avec quel feu ?

RFI : La mobilisation du peuple comme si c’était une armée, pour protéger un régime. Est-ce vraiment au peuple de le faire ?

 
L.G. : Mais que voulez-vous ? Si c’était quelqu’un de très impopulaire, qui avait fui, vous auriez dit : « Vous arrivez au pouvoir, vous truquez les élections et personne ne vous soutient ». Vous vous trouvez en face de quelqu’un qu’on veut enlever du pouvoir et pour lequel le peuple descend dans la rue, vous le lui reprochez ! Que voulez-vous, Madame ?
 
RFI : Merci M. le Président.

 

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