Aide publique au développement: une nécessité critiquée


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L'aide publique au développement (APD), moteur essentiel du décollage des pays pauvres, notamment en Afrique, est aujourd'hui, cinquante ans après les indépendances de plusieurs pays africains, critiquée sur sa forme et ses objectifs aussi bien au Nord qu'au Sud.

Tout au long de ces années l'APD et les doctrines ont évolué: aide liée, accent mis sur le bilatéral ou le multilatéral, financement de grands projets souvent de prestige ou plus modestes, avant d'arriver à la recherche d'un équilibre entre bailleurs de fonds et récipiendaires de l'aide qui ont aujourd'hui la faculté de décider pour eux-mêmes dans le cadre de «l'appropriation» des projets jugés utiles.

D’après le bilan de l’OCDE, malgré divers déficits par rapport aux engagements pris, l’APD a augmenté de près de 30% en termes réels entre 2004 et 2009, et devrait avoir progressé d’environ 36%, toujours en termes réels, entre 2004 et 2010. On s'attend toutefois à une baisse en 2011-2012 en raison des contraintes budgétaires dans les pays riches bailleurs de fonds.

Cette évolution de l'aide publique ne tarit toutefois pas les critiques. Plusieurs essais publiés ces derniers mois par des anciens employés des organisations internationales financières ou de développement, ont analysé sa forme et ses objectifs.

L'Aide fatale

Dans un livre intitulé L'Aide fatale publié aux éditions Lattès et qui a fait beaucoup de bruit, la Zambienne Dambisa Moyo se demande pourquoi la majorité des pays subsahariens se débattent-ils dans un cycle sans fin de corruption, de maladies, de pauvreté et de dépendance malgré le fait qu'ils ont reçu plus de 300 milliards de dollars depuis 1970. Sa réponse est que les Africains sont pauvres précisément à cause de cette assistance.

Entre 1970 et 1998, quand le flux d'aide était à son maximum, le taux de pauvreté en Afrique s'est accru de façon stupéfiante : il est passé de 11% à 66%.

Pour Dambisa Moyo, les prêts à des conditions très favorables et les subventions (pour les secours d'urgence) ont des effets comparables à la possession de ressources naturelles précieuses: ils encouragent la corruption et sont source de conflits tout en décourageant la libre entreprise.

La Zambienne qui a travaillé pour la Banque mondiale avant de rejoindre la banque américaine Goldman Sachs dont les pratiques sont sur la sellette aux Etats-Unis, propose quatre sources de financement «exempts des effets nuisibles». Utiliser des marchés internationaux d'obligations en tirant parti des rendements décroissants, encourager la politique chinoise d'investissement dans les infrastructures, se battre contre l'Europe et les Etats-Unis pour développer les exportations des produits alimentaires et les matières premières et enfin encourager les intermédiaires financiers et la microfinance.

Serge Michailof, ancien de la Banque mondiale et de l'Agence française de développement (AFD) et actuellement enseignant à Sciences Po à Paris, et Alexis Bonnel qui a suivi le même parcours, dans un ouvrage publié chez Fayard, «Notre maison brûle au Sud, que peut faire l'aide au développement ?» décrivent les chocs qui, au cours des prochaines décennies, vont frapper d’abord le Sud puis, par ricochet, les pays riches. Pour eux, un des rares outils disponibles pour permettre de construire des États viables dans les régions en crise, autant que pour rendre enfin attractif le développement durable, c'est une aide publique au développement entièrement repensée.

Les deux hommes procèdent à un bilan de l’aide depuis sa création dans le contexte de la guerre froide et de la décolonisation, et décrivent ses succès mais aussi ses dérives et ses erreurs. Ils mettent en évidence l’intérêt et les limites, de l’approche compassionnelle actuelle qui, via les objectifs du millénaire, tente d’instaurer une sorte de RMI* à l’échelle mondiale.

Critiquant l’échec de l’intervention de la communauté internationale en Afghanistan, Serge Michailof propose des approches novatrices pour aider à stabiliser les régions à la dérive. De son côté, Alexis Bonnel offre des pistes de réflexion et d’action pour inventer et diffuser un nouveau modèle de développement qui respecte l'environnement.

Repenser l'aide


Pour Serge Michailof et Alexis Bonnel, une aide publique au développement repensée est l’un des rares outils disponibles pour amorcer une cogestion avec le Sud de ces biens publics mondiaux menacés que sont la paix et un climat tempéré.

De son côté, Jean-Michel Severino, directeur sortant de l'Agence française de développement (AFD) et son collaborateur Olivier Ray tentent, dans un essai intitulé Le Temps de l'Afrique publié aux éditions Odile Jacob de modifier le regard de l'Europe vieillissante sur l'Afrique sub-saharienne.

© © Trevor Samson/Banque mondiale

Pour eux, l'Afrique subsaharienne que l'on a prétendue "mal partie" est en marche. On ne doit pas refuser de voir les signes de sa métamorphose car elle devient acteur de son destin sur la scène mondiale. Sans excès d'optimisme les auteurs font la part des espoirs fondés autant que des forces de frein.

Dans un livre précédent publié avec un autre collaborateur Jean Michel Debrat, L'Aide au développement, publié aux éditions le Cavalier bleu, Severino s'élève contre les propos de Dambisa Moyo, estimant qu'un point d'équilibre est à trouver entre des discours trop «compassionnels» concernant l'APD, selon lesquels elle est seule capable d'engendrer le décollage économique et ceux qui la rejette dans sa forme actuelle.

Jean-Michel Severino s'élève notamment contre les «idées reçues»: inefficacité de l'aide, responsabilités du FMI et de la Banque Mondiale dans la faillite des pays du Sud etc.

Il se prononce comme la plupart des bailleurs de fonds sur une meilleure coordination pour améliorer l'efficacité de cette aide qui a connu des hauts et des bas: augmentation de l'APD depuis les années 1960, puis effondrement à la suite de la chute du Mur de Berlin, à la fin des années 80, pour repartir à la hausse au début du XXIe siècle.

L'APD a connu une légère hausse de 0,7 % en 2009 pour totaliser 119,6 milliards de dollars. Ainsi malgré la crise, certains pays européens ont tenu leurs promesses : les apports nets d’APD bilatérale vers l’Afrique se sont montés à 27 milliards de dollars, soit une progression de 3% en termes réels par rapport à 2008. Et sur ce total, 24 milliards de dollars sont allés à l’Afrique subsaharienne, avec 5,1 % de plus qu’en 2008, note l'OCDE.

«L’aide représente moins de 1 % des dépenses des gouvernements en moyenne parmi les pays de l’OCDE alors que de gros efforts sont encore nécessaires pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement», souligne Angel Gurria, le secrétaire général de l'organisation qui regroupe la plupart des pays industrialisés.

En 2009, les donneurs qui se sont montrés les plus généreux, par le volume de leur aide, sont les Etats-Unis, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Japon. Cinq pays ont comme d'habitude dépassé l’objectif de 0.7 % du revenu national brut, fixé par les Nations unies, à savoir le Danemark, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas et la Suède.

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* Revenu minimum d'intégration. Il existe dans plusieurs pays du monde. En France, il a été remplacé par le revenu de solidarité active, le 1er juin 2009. C'est une allocation versée à des personnes sans ressources ou ayant des ressources inférieures à un certain plafond.