Les trésors des archives sonores


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«Allo, Allo...» C'est ainsi que les reporters de la radio télédiffusion française, de l'Afrique occidentale ou équatoriale, débutaient leurs interventions. Il y a aussi les causeries des voyageurs, esprits fins de la colonisation qui s'emballent de leurs découvertes, ou intellectuels aux analyses prémonitoires, ce sont les trésors des archives sonores repérés par Isabelle Godineau, réalisatrice de l'émission Mémoire d'un continent.

Le choix de ces archives relève tout autant du coup de coeur que d'un coup au coeur . Et les sentiments que leur écoute a fait naître ont souvent été à double face.

Émue à l’écoute du journaliste qui égrène les minutes avant la déclaration officielle d’indépendance du Dahomey, mais amère de voir que son nom a été oublié par l'archiviste. Émue encore à ré-entendre les envolées lyriques d’André Malraux, mais déçue en constatant qu’il utilise les mêmes formules d’un pays à l’autre. Émue toujours à découvrir ou redécouvrir les voix des différents Pères de la patrie : Léopold Sédar Senghor, qui n’oublie jamais – au plus fort de ses discours politiques – de glisser un couplet sur son attachement à la langue française.
Léon Mba qui laisse exploser sa colère quand il n’est pas à une tribune officielle.  Fulbert Youlou qui multiplie les références religieuses et ne laisse jamais oublier qu’il a porté la soutane. Maurice Yameogo qui laisse éclater sa joie dans une verve incontrôlée quand on lui remet le tout nouveau drapeau de la Haute-Volta. Philibert Tsiranana, emporté par la liesse de la foule et qui revient à la tribune pour prononcer – en malgache – la déclaration officielle d’indépendance de Madagascar.

Surprise d’apprendre que les paroles de l’hymne national du Cameroun avaient été écrites en 1928 par les élèves de l’école normale de Foulassi avant d’être «compilées» par René Jam Afana, mais déçue à nouveau en remarquant que son nom - pas plus que celui de Samuel Minkyo Bamba, co-auteur- ne figure pas dans la notice afférente à l’archive.

Stupéfaite de voir que l’on confiait à des aristocrates le soin de faire des «causeries» sur tel ou tel pays et stupeur en entendant leur ton paternaliste qui, sous couvert de bons sentiments cache un racisme qui ne dit pas son nom. Mais de constater aussi que ce type de discours est partagé tant par les journalistes que par certains hommes politiques français de l’époque.

Amusée quand le présentateur du journal de Midi n’arrive pas à prononcer le nom de la capitale de la Somalie, Mogadiscio…ou quand Samy Simon raconte la vie à la cour du roi Mossi, le Moro Naba, se prend à rêver aux charmes langoureux des hôtesses d’un palais des Mille et Une Nuits, etc. Alors entre émotion, étonnement, sourires ou larmes, à vous de choisir !

                                                     Bonne écoute !

 Isabelle Godineau

23 mars 1947
16-10-2013
Nuit chaude pour Pierre Sabbagh, qui deviendra bientôt un journaliste mythique de la télévision française, notamment en présentant le tout premier journal télévisé en 1949. Pour le moment, il est à Dakar. On a battu les tambours toute la nuit. S'organise le défilé des troupes françaises. Les chefs traditionnels sont venus aussi participer au spectacle.
4 mars 1949
16-10-2013

En reportage à Madagascar, dans la région de Mananjary, le journaliste Raymond Marcillac interroge le commandant Legourd du 9e régiment de tirailleurs algériens, qui a participé à la "pacification" de Madagascar. L'officier fait son rapport.

7 février 1950
16-10-2013
Antoine Trajan de Saint-Inès se livre à une «causerie». Un compte-rendu sur une mission menée en Oubangui-Chari. En verve, le médecin qui participe activement aux campagnes de lutte contre la maladie du sommeil, livre une description dithyrambique de la nature, des hommes et des coutumes qu'il découvre. Il s'enflamme pour la mission civilisatrice de la France, et se réjouit de l'exotisme des chefs traditionnels.
 
3 juillet 1950
16-10-2013
Affiche exceptionnelle de scientifiques pour ce débat radiophonique : Marcel Griaule est l'un des pionniers de l'anthropologie africaine. Il a déjà accompli plusieurs missions sur le terrain, et il exerce les fonctions de Conseiller de l'Union française. Léone Bourdel et Jacques Genevay mènent conjointement des études qui associent les groupes sanguins aux caractères psychologiques. En évoquant les chocs entre civilisations, ils tentent de déterminer ce qui relève du respect d'une culture et de l'aide au développement.
 
7 mars 1952
16-10-2013
Si blanche sous le grand soleil-Un séjour mouvementé au Soudan français est un titre qui fleure la "coloniale", la femme de militaire. C'est le titre du livre de Jane Valriant, dont la voix stridente heurte quelque peu les tympans. Veuve de guerre (1914-1918), elle épouse un officier en secondes noces qui sera nommé à Bamako. Elle l'accompagne dans une campagne de recrutement de tirailleurs. Sans se départir des images coloniales d'une Afrique primitive que le colon a le devoir d'amener à la civilisation, Jane Valriant reste une très bonne observatrice.
27 juin 1952
16-10-2013
Pierre Ichac (1901-1978) est grand reporter, cinéaste, explorateur et ethnologue. Agronome de formation, il réalise d'abord des films scientifiques. Dans les années 30, il prend part à des expéditions en Afrique équatoriale française. Au fil des voyages, il devient journaliste (comme son père), couvrant l'Ethiopie, l'Oubangui-Chari, le Cameroun avant de devenir correspondant de guerre sur différents fronts durant la Seconde Guerre mondiale.
24 juin 1952
16-10-2013
Petit bijou historique ! Même si le son de cet entretien écorche un peu les oreilles. L'ethnologue, Jean-Paul Leboeuf est aux prises avec Pierre Ichac. Tous deux font assaut de connaissances sur la ville de Fort-Lamy. Connaissiez-vous le quartier de «semer les perles» (les riches) ou de la «maison carré obligatoire» ?
 
21 mars 1953
16-10-2013
Samy Simon est un «aîné» dans le monde des reporters radio. Curieux de tout, pratiquant le journalisme de terrain, arpentant les couloirs du pouvoir, et fréquentant les artistes dans les années 40. Rien n'arrête son enthousiasme. La foire de Bamako est ouverte. Ce jour-là, Samy Simon a une laryngite aigüe et évite de trop parler. Donc, il enregistre tout ce qu'il peut, notamment les poussins et le directeur du centre de recherche zoologique, M. Pagot, doit avoir un peu de mal à garder son sérieux.
 
20 octobre 1953
16-10-2013
Jean-Albert Sorel, journaliste, connaît bien le Congo-Brazzaville et le Congo Belge. Il répond aux questions de Pierre Ichac, et se lance dans un descriptif détaillé et enthousiaste comparant Léopoldville (Kinshasa) et Elisabethville (Lubumbashi) au Katanga, ainsi que les coutumes de leurs habitants belges et indigènes et de l'attitude de l'administration.
 
27 janvier 1955
16-10-2013
Pierre Ichac est de retour de Lambaréné, capitale du Moyen-Ogooué. En fait, le reporter n'a pas encore vraiment atterri. Comme tous les journalistes de radio, il se laisse bercer par les enregistrements d'ambiance qu'il a réalisés : la forêt, les oiseaux... L'entretien avec le gouverneur, Monsieur Blanc, relève tout autant de la carte postale exotique.
16 février 1955
16-10-2013
Samy Simon est à Ouagadougou et découvre la cour du Moro Naba, le roi Mossi. Curiosité sonore : comment dit-on "bonjour la radio française" dans la langue des tambours ?
 
16 novembre 1956
16-10-2013
Daniel Ouezzin Coulibaly, conseiller territorial, défend ses positions à la tribune, lors d'une réunion du Rassemblement démocratique africain, à Bouaké, en Côte d'Ivoire. Ses propos sont étonnament prudents quant à l'idée d'indépendance  : «Je voulais dire à tous ceux qui sont des intellectuels ici, qu’il faut que vous preniez garde à certains mots...
16 novembre 1956
16-10-2013
Félix Houphouët-Boigny, grand ami de Daniel Ouezzin Coulibaly, intervient à la réunion de Bouaké. Il se félicite de la décision d'instaurer le collège unique dans le gouvernement des territoires (auparavant, il y avait deux collèges dont l'un composé de représentants métropolitains) et conclut par un rappel des engagements de la France, à Brazzaville.
13 janvier 1957
16-10-2013
Léopold Sédar Senghor défend l'idée du «Commonwealth à la française» au cours d'un congrès des Indépendants d'Outre mer qui se tient à Dakar. Le 13 janvier 1957, une «convention africaine» est créée. La convention réclame la création de deux fédérations en Afrique française. Senghor se méfie de la balkanisation de l'AOF en 8 petits états. («Nous sommes actuellement sous un statut colonial... )
26 août 1958
16-10-2013
Cet extrait sonore ne concerne que l'arrivée du général de Gaulle à l'aéroport de Dakar et les premiers kilomètres du cortège qui s'ébranle en direction de la ville, sous les cris de la foule. Le journaliste Pierre Aymard se livre à un exercice de «direct» bien périlleux. Entre l'énumération des noms de personnalités présentes, les détails visuels, les clameurs,  et l'émotion... le reportage, que l'on pourrait juger chaotique aujourd'hui, est un morceau d'anthologie radiophonique.
 
14 octobre 1959
16-10-2013
Les cérémonies du premier anniversaire de la république malgache durent 10 jours. Sur la place de l'hôtel-de-ville, Philibert Tsiranana tient un discours en français. «Depuis un an la république malgache se fait une part de plus en plus grande dans le monde»
 
20 octobre 1958
16-10-2013
On a beau être tribun ou journaliste, les mots s'emmêlent quelquefois au micro. C'est ce qui arrive dans cet extrait. Le président explique à Pierre Ichac le choix du nom de «République centrafricaine» pour l'Oubangui-Chari et détaille longuement les raisons de créer une union des ex-territoires colonisés. Il évoque l'idée d'une «Afrique latine» (future organisation de la Francophonie), prône la résistance à l'influence panarabique (l'Islam) et l'union avec l'occident. Visions du futur ?
11 décembre 1959
16-10-2013
Maurice Yaméogo se voit confier les rênes de la Haute-Volta, république autonome. Emporté par l'enthousiasme, le président se livre à une description aussi détaillée que lyrique du drapeau national. («Et à travers les plis de ce drapeau, en regardant ces trois couleurs, c’est tout notre pays, toute notre chère Haute-Volta...»)
 
26 juin 1960
16-10-2013
Les cloches des églises de Tananarive sonnent à toute volée quand Jean Foyer entame son discours. Philibert Tsinarana, le francophile, choisit de célébrer l'indépendance de Madagascar en faisant son discours en malgache, puis en français.
30 juin 1960
16-10-2013
Jacques Alexandre est le premier journaliste français à posséder une carte de presse. Obtenue en décembre 1945, elle porte le prestigieux n°1. Le reportage de Jacques Alexandre sur la journée de l'indépendance du Congo belge est l'une des archives les plus complètes puisqu'il fait intervenir tous les acteurs des cérémonies. Toutefois, les propos du discours de Patrice Lumumba (compléter l'écoute avec le son d'archives ci-dessous) sont très édulcorés. En revanche, Jacques Alexandre fait état des diverses réactions à ce discours révolutionnaire.
30 juin 1960
16-10-2013
LE discours de Patrice Lumumba, Premier ministre et ministre de la Défense à l'occasion de la proclamation de l'indépendance de la république du Congo. Des propos qui fâcheront certains, des propos devenus mythiques.
1er août 1960
16-10-2013

Pour la première fois, en public, l'hymne national "L'Aube nouvelle", écrit et composé par l'Abbé Gilbert Jean Dagnon, est joué et chanté.
Enfants du Dahomey* debout
La liberté d'un cri sonore
Chante aux premiers feux de l'aurore
Enfants du Dahomey debout
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* aujourd'hui : Bénin.

13 août 1960
16-10-2013
David Dacko est ému.  Cousin de Barthélémy Boganda, leader du Mouvement pour l'évolution sociale de l'Afrique noire (MESAN) qui a trouvé la mort dans un accident d'avion inexpliqué, il se retrouve à la tête du pays. Il a 30 ans. La république centrafricaine vient d'accéder à l'Indépendance. («La République française vient de reconnaître...).
13 août 1960
16-10-2013
André Malraux, sa rhétorique, son timbre de voix. Il aura l'occasion de l'utiliser de nombreuses fois au cours du processus des indépendances africaines et quelquefois, il prononcera les mêmes mots, se contentant de changer simplement le nom du pays («Monsieur le Président, Excellence, Citoyens de la République centrafricaine...).
17 août 1960
16-10-2013

André Malraux, au mieux de sa forme d'orateur, salue l'indépendance du Gabon et rend hommage aux anciens combattants africains et français de la France Libre. Il martèle le pupitre comme une ponctuation sonore. Dans l'enthousiasme et l'émotion, il prend la main du Premier ministre Léon Mba, comme le note la reporteure, Dominique Castonet. La Concorde, l'hymne national, est jouée officiellement pour la première fois, puis c'est Léon Mba qui proclame l'indépendance dans l'allègresse générale.