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Côte d'Ivoire

Henri Konan Bédié : « Au RHDP, nous aurons un candidat pour le RDR, un candidat pour le PDCI »

L'ancien président ivoirien Henri Konan Bédié, en juillet 2009 à Paris.
© (Photo : Bertrand Guay/AFP)

Madeleine Mukamabano était fin mai à Abidjan pour les Assemblées annuelles de la BAD. Après le président Laurent Gbagbo, elle s’est entretenue avec les deux chefs de file de l’opposition. Tout d’abord Henri Konan Bédié, ancien Président de la République et président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire, le PDCI-RDA. Il est candidat à la prochaine présidentielle - dont la date n’a toujours pas été fixée.

Madeleine Mukamabano : M. le Président, bonjour et bienvenue dans le Débat africain. Ici, on ne parle que du retour du siège de la BAD à Abidjan. Le président Laurent Gbagbo a estimé qu’il n’aurait jamais dû quitter la capitale ivoirienne pour Tunis. Quel est votre avis ?

Henri Konan Bédié : D’abord, je vais vous dire tout le bien que je pense de la Banque africaine de développement qui, depuis sa création, a beaucoup offert aux pays africains en termes de financement du développement. Nous nous étions donné beaucoup de mal pour obtenir que son siège soit fixé à Abidjan. Je me souviens y avoir beaucoup travaillé sous l’autorité du président Félix Houphouët-Boigny.

M.M. : Le départ de la BAD était dû à l’insécurité. Pensez-vous que les conditions sont réunies aujourd’hui ?

H. K.B. : On le souhaiterait… La BAD a énuméré des conditions pour son retour. Et la condition des conditions, c’est que les élections soient faites en Côte d’ivoire, pour qu’avec le nouveau président, il y ait un nouvel environnement pour les affaires en Côte d’Ivoire, en termes de sécurité.

Norbert Navarro : M. le Président, ces assises de la BAD ont été précédées d’une crise au sein de l’opposition des Houphouétistes. Vous avez, avec le président du RDR, l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara, reporté sine die une marche qui était prévue le 15 mai. Avec le recul, diriez-vous que c’était une erreur d’avoir programmé cette marche ?

H. K.B. : Non, il ne s’agissait pas d’une erreur. D’autant plus que la marche avait été programmée alors même que l’opposition ne connaissait pas les dates de tenue des Assemblées annuelles. Mais vous avez parlé de « crise au sein de l’opposition ». Le mot est trop fort, pour la bonne raison que le calme est revenu après que nous avons pris la parole pour donner les raisons du report de la marche. Et tout le monde nous a suivis.

N.N. : Vous avez eu des mots très durs pour expliquer et justifier le report de cette manifestation. Vous avez dit que les objectifs du RHDP étaient à caractère insurrectionnel. Avez-vous pris des dispositions pour que ce genre de choses ne se reproduise plus au sein de l’opposition ?

H. K.B. : D’abord, le terme insurrectionnel ne vient pas de moi. Ce sont les jeunes eux-mêmes qui, à la réunion que nous avons eue avec eux pour les dissuader, ont dit que, eux, ils voulaient une marche non pas dans le consensus ou le compromis ou dans l’attente, mais ils voulaient une marche dans la rupture. Une marche insurrectionnelle. Ceci est une affaire interne à l’opposition et nous avons tourné la page sur cette question.

M.M. : Justement. A l’occasion des négociations autour de la non-organisation de cette marche, vous avez eu des rencontres avec le président Gbagbo. Lui-même nous dit que vous vous parlez. Vous parlez de quoi ?

H. K.B. : Lorsqu’il est venu me voir, j’ai fait le compte-rendu. Il est venu me voir pour se plaindre qu’avant les prochaines élections, certains organisaient la fraude massive et il a fait état d’un paquet volumineux, [ce qui constituait, ndlr] sa plainte. C’était ça, essentiellement.

M.M. : Des fraudes au niveau des listes électorales ?

H. K.B. : Oui. Bon, il accusait, bien entendu, un parti de l’opposition.

M.M. : Etes-vous pour une révision de ces listes électorales avec tous les contentieux en cours ?

H. K.B. : Tant que la date des élections n’est pas fixée, c’est-à-dire tant que nous sommes dans la période de contentieux, la liste, toutes les listes – liste blanche, liste grise – peuvent toujours être révisées.

N.N. : Il n’y a pas que la liste électorale comme condition pour l’organisation des élections. Il y a aussi le désarmement qui selon l’Accord politique de Ouagadougou, doit être un préalable à l’élection. De ce côté-là, y a-t-il selon vous des blocages, et si oui, qui bloque ?

H. K.B. : Il est toujours possible de trouver sur ce sujet un motif de blocage. Mais la rencontre que j’ai eue avec Laurent Gbagbo a permis au Premier ministre de donner des explications amples sur le processus de désarmement qui commence, comme vous le voyez, à partir du 15 juin. Lors de la rencontre, nous nous sommes à peu près entendus pour dire que le Premier ministre prévoyait le cantonnement, la démobilisation des anciens combattants, le redéploiement de l’administration au nord du pays, surtout, et les régies financières. Nous nous sommes entendus pour dire que ces mesures étaient suffisantes, mais qu’elles ne constituaient pas un préalable pour aller aux élections.

M.M. : Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire peut-elle aller aux élections ? Je vous pose la question parce que les non-Ivoiriens se demandent réellement ce qui bloque ? Est-ce la volonté de tout aplanir avant d’aller aux élections pour qu’il n’y ait plus aucune contestation – que ce soit d’ordre sécuritaire, militaire ou politique – ou est-ce une mauvaise volonté, une volonté de ne pas aller aux élections, de traîner le plus possible ?

H. K.B. : Eh bien, ça a toujours été une mauvaise volonté d’aller aux élections.

M.M. : De la part de qui ?

H. K.B. : De la part de Laurent Gbagbo et du camp présidentiel. Mais à l’heure actuelle, avec les derniers obstacles soulevés qui seront levés, je pense, dans un mois – c’est-à-dire la révision de la liste électorale –, je dis que les conditions seront réunies pour que nous allions aux élections autour de fin juillet-août.

N.N. : Vous attendez ces élections depuis onze ans maintenant. Comment les abordez-vous ? Qui va affronter Laurent Gbagbo ? Y aura-t-il une multitude de candidatures ou une candidature unique de l’opposition ? Sachant que vous avez évoqué, au sein de la coalition de l’opposition - le Rassemblement des Houphouétistes -, le projet d’un « parti unifié ». A-t-il des chances de voir le jour d’ici les élections ?

H. K.B. : Dans les accords qui nous lient au sein du RHDP, nous avons décidé que chaque parti pourra présenter un candidat. C’était en mars, je crois… 2004, à Paris. Rien n’a changé dans les dispositions de ces accords. Nous nous sommes tous préparés pour aller à ces élections avec un parti, un candidat. Mais depuis longtemps aussi, nous avons décidé de travailler pour évoluer vers la transformation du RHDP en un parti unique pour tous les partis le composant. Comme les élections ont pris du retard, et que nous continuons de travailler à cette unification, cette meilleure intégration de nos partis politiques, cela crée une sorte de confusion. Les gens se demandent si nous allons avoir un parti unique avec un candidat unique. Mais le temps ne suffira pas pour cela. Nous avons prévu d’aboutir au parti unique après ces élections.

M.M. : Pour ces élections, le RHDP aura donc plus d’un candidat.

H. K.B. : Nous aurons un candidat pour le RDR, un candidat pour le PDCI.

M.M. : M. le Président, vous êtes dans le RHDP avec l’ancien Premier ministre, Alassane Ouattara, avec qui vous avez eu un contentieux énorme, au lendemain de la mort du président Houphouët-Boigny. Il a été votre adversaire politique et cela a laissé des traces dans le pays. Ce contentieux est-il lavé aujourd’hui ?

H. K.B. : Absolument. Il a fallu liquider ce contentieux pour aboutir à une alliance.

M.M. : Comment l’avez-vous liquidé ?

H. K.B. : Mais à la suite de dialogues successifs que nous avons eus à Paris, ensuite à Pretoria, et en Côte d’Ivoire.

M.M. : Parce que, on se demande si c’est un rassemblement de circonstance ou est-ce que, vraiment, ces deux leaders ont quelque chose en commun en dehors d’avoir travaillé pour le président Houphouët-Boigny ?

H. K.B. : Oui. Je crois que nous avons à peu près la même culture sur le plan politique.

M.M. : C'est-à-dire ?

H. K.B. : Il est économiste, je suis économiste. Il a travaillé au Fonds monétaire, j’ai travaillé à la Banque mondiale. Nous sommes tous pour l’économie libérale : c’est le président Houphouët qui nous avait conseillé cela. Voilà quelques éléments qui nous lient durablement, qui constituent aussi le ciment de l’alliance que nous avons tissée.

N.N. : Donc, il va y avoir une campagne électorale très bientôt. Vous allez présenter un programme. Chaque candidat va faire de même. Le président Gbagbo, lui, va présenter un bilan puisqu’il sera le candidat sortant. Il dit que ce bilan est obéré par la guerre. Il n’a pas pu faire tout ce qu’il voulait faire. Est-ce un argument recevable, selon vous ? On ne peut pas contester qu’il y ait bien eu une guerre dans ce pays…

H. K.B. : Nous contestons cet argument. La guerre a duré moins de cinq jours. Cinq, parce que les forces impartiales, Nations unies et Licorne - les forces françaises -, se sont interposées pour empêcher que les rebelles avancent jusqu’au sud - après que les deux tiers du pays sont tombés aux mains des rebelles. Cela a arrêté la guerre et en même temps aussi les frais. Le pays a en quelque sorte été amputé de ses deux tiers… Mais comment se fait-il que les moyens colossaux, quand même, que nous avons, n’aient pas permis de développer le sud, puisque le sud était la seule zone gouvernementale, là où il y avait toute latitude de travailler. Donc, le prétexte de la guerre, c’est simplement un prétexte. C’est un alibi.

N.N. : Il y a un autre affrontement qui se profile dans ce qui va être, bientôt, la campagne électorale en Côte d’Ivoire, c’est que Laurent Gbagbo vous reproche d’avoir pris fait et cause pour l’étranger alors que le pays était agressé. Notamment pour la France. Etes-vous le candidat de la France ?

H. K.B. : D’abord, la France n’a jamais pris parti dans les conflits internes ivoiriens.

N.N. : Ce n’est pas ce que dit le président Gbagbo. Il l’accuse d’avoir tenté… de le renverser.

H. K.B. : Ensuite, nous n’avons jamais pris – nous-mêmes, de l’opposition – parti pour l’étranger. Qui à l’étranger ? Je crois, au contraire, que c’est Laurent Gbagbo et son équipe qui sont allés chercher le Premier ministre Guillaume Soro, qui lui dirigeait les rebelles qui forment aujourd’hui les ex-rebelles.

M.M. : Les Forces nouvelles.

H. K.B. : Les Forces nouvelles. C’est Laurent Gbagbo qui est allé chercher le président Blaise Compaoré comme médiateur alors qu’il l’accusait, en son temps, de tous les soutiens à la rébellion. C’est Laurent Gbagbo qui a fait aujourd’hui de Guillaume Soro son Premier ministre. Et nous, nous ne faisons que participer à ce gouvernement. Alors, le reproche qu’il nous fait devrait simplement lui être retourné.

M.M. : On voit qu’à travers ce contentieux des listes électorales, on se retrouve toujours avec la question de savoir qui est Ivoirien, qui ne l’est pas. Seriez-vous favorable à la révision du Code de la nationalité, et notamment à introduire le droit du sol, c’est-à-dire que celui qui est né en Côté d’Ivoire est Ivoirien ?

H. K.B. : Cela sera peut-être débattu après les élections mais progressivement. Nous y avançons, à travers l’identification qui a été faite, en tenant compte de l’acquisition de la nationalité ivoirienne soit par la mère soit par le père. Il ne reste plus qu’un pas pour aller vers le droit du sol.

M.M. : M. le Président, vous avez été victime d’un coup d’Etat en 1999. Vous avez connu toute cette crise, en fait, qui a presque commencé au lendemain de la mort du président Houphouët-Boigny. Quel est l’homme qui sort de cette crise ? Comment vous a-t-elle affecté, ou pas affecté d’ailleurs, parce qu’on suppose qu’une si longue période doit laisser des traces ?

H. K.B. : Si je disais que j’ai été indifférent ou insensible à tout le mal qui m’a été fait, je mentirais. En réalité, j’ai pu surmonter toutes ces difficultés puisque très rapidement, alors que la France était disposée à m’accueillir sur son sol – et j’y étais – je suis revenu volontairement ici parce que tout le monde me sollicitait pour participer à un colloque sur la réconciliation en Côte d’Ivoire. Depuis, je ne suis plus reparti et je me sens bien parce que c’est chez moi.

N.N. : Et vous n’avez pas de comptes à régler avec le passé ?

H. K.B. : Non. Absolument pas. J’ai dit en rentrant d’exil que je rentrais d’exil avec une disposition d’esprit, c’est-à-dire que je n’avais ni haine ni rancœur.

M.M. : Y a-t-il quelque chose que vous regrettez, que vous auriez aimé faire entre 1993 et 1999 ?

H. K.B. : Je crois que le programme que j’avais esquissé pour le développement du pays, et le climat général dû à l’environnement économique – c’est-à-dire la croissance à 7 % dans laquelle nous étions –, fait que je n’ai pas à regretter quoi que ce soit.

M.M. : Tous les actes que vous avez posés en tant que Président, les reposeriez-vous ? S’il fallait recommencer…

H. K.B. : Naturellement, le temps avance et le pays évolue. Donc, tout n’est pas forcément d’actualité. Mais les problèmes fondamentaux demain et les solutions essentielles que nous avons esquissées sont toujours valables. A savoir le progrès pour tous.

M.M. : Etes-vous confiant en allant à ces élections, et si oui, qu’est-ce qui vous permet de l’être ? Avez-vous le sentiment d’avoir le meilleur parti derrière vous, la meilleure organisation ?

H. K.B. : Absolument. Nous avons le meilleur parti, le plus grand parti. Le parti le plus implanté, le plus grand nombre d’adhérents, le plus grand nombre, donc, d’électeurs. Ce sont les électeurs qui décident.

M.M. : Merci, M. le Président.

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