Madagascar, la démocratie de crise en crise

21 juin 2009. Johannesburg. Sommet extraordinaire de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) sur la crise malgache. Madagascar est suspendu des activités de la SADC depuis mars 2009.
© © Alexander Joe/AFP

Aux marges de l'Afrique, mais proche de l'Asie par une partie de sa population, Madagascar a été monarchie durant deux siècles, puis une colonie française à partir de 1895, et un territoire d'outre-mer en 1946. Après une sanglante rébelllion, matée par une brutale répression, elle opte pour le statut de république au sein de la Communauté française en 1958. L’île - une fois l’indépendance recouvrée en 1960 - a été tour à tour social-démocrate (Ière République), nationaliste et révolutionnariste* (IIe), puis libérale, populiste et chrétienne (IIIe).

Bien que l’île partage une même langue et culture, et que la population soit issue d’un vaste métissage, les clivages régionaux ont été utilisés par l’occupant colonial, et par certains des régimes malgaches. Ils opposent surtout une élite économique et politique au sein de la population merina et betsileo des Hauts Plateaux, de lointaine origine asiatique, à des communautés plus africaines, dans les provinces côtières, qui ont le sentiment d’être délaissées. 

L’actuel homme fort du pays, Andry Rajoelina a promis d’instaurer «la vraie démocratie», mais son régime peine à rassembler les énergies pour respecter les valeurs du fihavanana (dialogue et harmonie).

De l'autocratie à la démocratie

Didier Ratsiraka, officier de marine originaire de la côte Est, intelligent et ambitieux, porté au pouvoir par les militaires, instaure entre 1976 et 1991 un régime d’inspiration socialiste (parti unique et police politique) et tiers-mondiste. Dans les années 80, le pays en état de faillite est contraint d'appliquer les réformes économiques imposées par le FMI. La situation économique se dégrade. Après l'éclatement du bloc soviétique, en mai 1991, le pouvoir en place fait face à une grève générale illimitée.

La contestation est menée par le comité des Forces Vives qui réclament une réforme constitutionnelle et la démission du président. Le 10 août 1991, la Garde présidentielle tire sur les manifestants. Il y a plusieurs morts et des centaines de blessés. Il faudra attendre le 31 octobre pour que les Forces Vives et leur leader, Albert Zafy, signe un accord avec le gouvernement de Didier Ratsiraka. 

Albert Zafy assure la période de transition et est élu président de la IIIe république en 1993. Trois ans plus tard, il est destitué.

Didier Ratsiraka revient en «sauveur» en 1997, avec une politique «humaniste et écologique» et rejoint le petit club des «dictateurs sortis des urnes». L’amorce de redressement économique qui s’ensuit, fortement appuyé par la communauté internationale, n’est cependant pas venue à bout du ressentiment exprimé à l’égard de l’amiral Ratsiraka par les églises, et de larges secteurs de la population, notamment sur les Hautes Terres.

La crise de 2002, partie de la contestation des résultats de l’élection présidentielle de décembre 2001, débouche sur un double pouvoir – deux présidents, deux gouvernements, deux armées– et menace durant quelques mois l’unité nationale.

En quête d’un cinquième mandat, le président sortant - pour tenter de sauver son siège - n’hésite pas à pousser à un soulèvement des provinces contre la capitale, ou à monter sur le tard une dérisoire opération de mercenaires.

La mobilisation de la population dans la capitale et quelques grandes villes fait pencher la balance en faveur de Marc Ravalomanana, homme d’affaires et homme d’église.

En dépit de l’incompréhension manifestée par l’OUA [devenue l'Union africaine en 2002. NDLR] et par la France, restée son principal partenaire, Madagascar donne l’exemple d’un mouvement de protestation pacifique d’une ampleur exceptionnelle, orchestré par la Fédération des églises chrétiennes.
Fortement déconsidéré, l’ancien président Didier Ratsiraka s’exile en France, comme une partie de son entourage.

Un Berlusconi tropical


Marc Ravalomanana
, issu de la bourgeoisie de la capitale dont il a d’ailleurs été maire à partir de décembre 1999, a mis en exergue son profil de self made man : ce Berlusconi* tropical, propriétaire de la société agro-alimentaire Tiko ainsi que de plusieurs radios et d’une télévision, s’est proposé de gérer le pays comme une entreprise, tout en y restaurant une morale chrétienne à laquelle il est attaché en tant que vice-président de la Fédération protestante. Adepte d’un prophétisme qui le rapproche du président américain contemporain Georges W. Bush, il veut «faire des pasteurs des agents du développement». Il est accusé par une partie de la classe politique de vouloir instaurer un régime théocratique, tout en favorisant l’implantation du Tiako i Madagasikara (Tim), un parti taillé sur mesure, et en continuant par ailleurs de réserver un régime privilégié à son groupe Tiko.

Le président malgache Marc Ravalomanana avec ses partisans à Antananarivo, le 15 mars 2009. © © AFP

Dans le souci d’échapper à un partenariat trop exclusif avec la France, Marc Ravalomanana a renforcé la coopération avec les États-Unis, la Grande Bretagne et l’Allemagne. À l’actif également de son régime : une relance de l’éducation et de la santé gratuites pour les familles les plus démunies, la réhabilitation des routes, le lancement d’une campagne anti-corruption, le libellé des pièces et billets en monnaie pré-coloniale (l’Ariary). Deux énormes chantiers miniers sont mis en route à l’Est et au Nord. Au-delà des conséquences écologiques, les investissements et les redevances restent encore aujourd’hui parmi les principales ressources du pays.

Au passif, une dépréciation de 85 % de la monnaie nationale par rapport à l’euro en 2004, doublée d’une forte inflation (14 %); de fortes hausses en 2005 sur les prix du riz, de l’électricité, du pétrole; la question de l’amnistie au titre des évènements de 2002, non réglée; l’insécurité persistante...
La population ne ressent guère les effets de la croissance du PIB, du redémarrage de la zone franche, des remises totales de dettes, ou du régime préférentiel dont Madagascar bénéficie aux États-Unis (Agoa, Compte du Millénaire). Les deux tiers de la population vivent en dessous du seuil critique calculé par les organisations internationales; un tiers des enfants de moins de 5 ans sont victimes de malnutrition ; l’espérance de vie moyenne est de 50 ans, et de 40 ans pour la catégorie de population la plus exposée.

Régulièrement félicité à Washington pour sa «bonne gouvernance», Marc Ravalomanana est réélu dès le premier tour en 2006. Il semble alors basculer, ses atouts devenant des handicaps. Son intransigeance transforme nombre de ses plus proches collaborateurs en farouches opposants; les avantages que s’arrogent le groupe Tiko étouffent les autres opérateurs économiques; sa foi et son engagement auprès de l’église réformée malgache insupportent les catholiques; sa méfiance vis-à-vis de la France devient viscérale.

Fin 2007, le régime reçoit un premier avertissement : lors de l’élection municipale, le jeune Andry Rajoelina qui a créé l'association Tanora MalaGasy Vonona (en français, Jeunes malgaches prêt**) est largement élu à Antananarivo contre le poulain du régime [Hery Rafalimanana. NDLR].

"TGV"

Andry Rajoelina, catholique et francophile, s’est notamment engagé pour sauver ses intérêts économiques dans la capitale, où ses marchés publicitaires sont menacés. Le jeune maire de 33 ans se présente d’abord comme un indépendant, mais le président Marc Ravalomanana a vite fait de le jeter dans les bras de l’opposition. Pendant un an, le pouvoir central multiplie les humiliations et, en décembre 2008, une goutte d’eau fait déborder le vase : suite à la diffusion d’une intervention de Didier Ratsiraka, Viva, la chaîne de télévision appartenant à Rajoelina, est interdite du jour au lendemain.

Antananarivo. Ville basse. Ville haute. © (CC) Bernard Gagnon

Décrédibilisée et désunie, l’opposition se range comme un seul homme derrière le maire, qui se présente d’abord comme un héraut de la liberté d’expression, puis élargit ses revendications sur des thèmes porteurs : l’opacité de la cession à une entreprise sud-coréenne de 1,3 millions d’hectares (alors que la terre est sacrée à Madagascar) ou l’achat d’un nouvel avion présidentiel, Force One 2, pour 60 millions de dollars…

Le 26 janvier 2009, la contestation explose : les locaux de la télévision et de la radio nationale sont saccagés, et les centrales d’achats du groupe Tiko pillés. Les manifestations se poursuivent, et quand le 7 février, Rajoelina veut installer son Premier ministre «insurrectionnel», la Garde présidentielle tire sur la foule, faisant une trentaine de morts. Un mois plus tard, la mutinerie d’une partie de l’armée sonne le glas de Ravalomanana. Le 17 mars, celui-ci remet son pouvoir aux militaires, qui le transmettent immédiatement à Rajoelina.

Crises en série

Depuis lors, Madagascar est dans une situation extraconstitutionnelle. À Maputo puis à Addis Abeba, des accords sont signés pour partager le pouvoir entre les «mouvances» de Andry Rajoelina et de Marc Ravalomanana, mais aussi des anciens présidents Didier Ratsiraka et Albert Zafy, remis en selle. Ils ne seront jamais appliqués. Au contraire, Rajoelina annonce unilatéralement qu’il va organiser des législatives, puis changeant son fusil d’épaule, un référendum, en août 2010, puis d’une présidentielle, en novembre.

Malgré la promesse de Andry Rajoelina de ne pas être candidat à ce scrutin, l’opposition ne désarme pas, continuant inlassablement d’exiger l’application des accords signés en 2009. La communauté internationale a, dans sa grande majorité (à l’exception notable de la France, entre autre), la même position. Les bailleurs de fonds ont d’ailleurs quasiment tous suspendu leur aide – alors que le budget de l’État était financé à 70% par l’extérieur.

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

À la crise politique se superpose ainsi une crise économique (l’arrêt de l’Agoa a directement provoqué la mise au chômage de dizaines de milliers de travailleurs), qui devient chaque jour plus insupportable pour la population.
Cinquante ans après son retour à l’indépendance, Madagascar donne ainsi l’image d’un pays au potentiel humain, agricole ou minier énorme qui n’a pas su exploiter ses richesses. L’expression que l’on prête au général de Gaulle, «Madagascar est un pays d’avenir… et le restera», est ainsi toujours d’actualité.

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* révolutionnariste : qui préconise la révolution, comme unique moyen de transformation de la société (Le trésor informatisé de la Langue française)
** du nom de Silvio Berlusconi, chef du gouvernement italien, homme d'affaires et propriétaire de plusieurs média.

*** L'association TGV est devenue un parti. "TGV" serait aussi l'acronyme d'une bande de jeunes Troup Gun 's Val à laquelle aurait appartenu Andry Rajoelina et est devenu son surnom, en référence aussi au Train à grande vitesse français. L'ascension de Rajoelina vers le pouvoir ayant été plutôt rapide.
 

Source : Les 100 clés de l'Afrique. Philippe Leymarie et Thierry Perret. Co-édition Hachette Littératures/RFI. 2006. Actualisation, juin 2010

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