Faustin Linyekula : « Bérénice » de Racine me déchire


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En promettant « Pour en finir avec Bérénice » au Cloître des Carmes à Avignon, le chorégraphe congolais essaie d’aller encore au-delà de sa version violente de « Bérénice » de Racine qui avait fait fureur à la Comédie Française. Une histoire d’un étranger chassé à l’image de Bérénice constamment menacée d’expulsion. Né en 1974 en Zaïre, accueilli dans les années 90 en France en résidence, Faustin Linyekula est retourné en 2001 en Congo et revient régulièrement au Festival d’Avignon. Jusqu’au 24 juillet, les spectateurs attend le regard sans concession d’un Congolais sur l’un des chefs-d’œuvre du répertoire français et Faustin Linyekula révèle ô combien la langue française le déchire. Dans sa pièce résonne le discours du 30 juin 1960, jour de l’indépendance du Congo et le souvenir reste très présent dans ses pièces : « Il ne faut pas oublier le passé, parce qu’il n’est jamais mort. Il peut toujours nous rattraper. » Entretien.

Il y a comme un déchirement. C’est une langue que j’adore, mais en même temps, je me sens aussi démuni.
Faustin Linyekula, chorégraphe
16-10-2013 - Par Pascal Paradou

RFI : Que reste-t-il de Racine dans ce spectacle Pour en finir avec Bérénice ?

Faustin Linyekula : Peut-être 40% de ce que l’on entend dans le spectacle restent encore des vers de Racine. Et le reste, c’est comment Racine ou cette histoire avec les questions que je me pose à partir de cette histoire, comment on réinscrit cela dans un contexte congolais. Cela commence en tout cas avec une inscription dans l’histoire. Cela se passe en 1960, deux jours avant l’indépendance du Congo, parce que les Belges n’avaient pas construit des théâtres à Stanleyville, qui aujourd’hui est Kisangani. Et c’est seulement un professeur de français à l'Athénée royal, qui était une école réservée aux Congolais blancs (donc les indigènes n’y avaient pas accès), qui avait monté une première troupe avec ses élèves. Alors, ils n’ont pas monté Bérénice, mais on s’est dit qu’en 1960, sentant la pression des indépendances, ils pouvaient peut-être monter Bérénice parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre qu’on dise qu’ils sont étrangers là-bas.

Alors on a retrouvé ces traces de Bérénice et c’est notre point de départ, mais cinquante ans plus tard, qu’est-ce qu’il en reste de ces questions ? Et comment on se réinscrit là-dedans avec cette question du français et notre rapport à notre histoire, mais aussi le français, c’est l’héritage colonial. Aussi, je suis venu par bateau. Et quel rapport on a avec cet héritage dans ces années du cinquantenaire des indépendances.
 
RFI : La place de la musique est très présente dans vos spectacles. Cette fois-ci, c’est de la musique enregistrée, mais elle est quand même centrale. Parce que la musique est centrale dans les cultures africaines ou c’est votre goût personnel ?
 
F.L. : Parce que la musique me permet un espace de respiration. C’est quand même lourd tout ça. Quand j’ai la chance de côtoyer un guitariste comme Flamme Kapaya, je me dis qu’est-ce que je peux faire avec lui ? Juste parce que Flamme Kapaya, pendant dix ans, c’était quand même le guitariste de Werrason qui est l’un des plus grands noms de la pop congolaise, et qui nous a fait danser. Je l’ai invité sur ce spectacle comme il était déjà d’ailleurs à la Comédie française où il avait composé de la musique. Je me disais que sa guitare me permettrait d’ouvrir un peu d’autres espaces. Et pour la même raison, dans ce spectacle, il y a six comédiens et moi-même comme danseur là-dedans parce que l’espace de la danse aussi ouvre autre chose.
 
Les Congolais me disent souvent : ‘c’est le français qui a tué ce pays’.
Faustin Linyekula, chorégraphe
16-10-2013 - Par Pascal Paradou
RFI : Justement, est-ce que c’est du théâtre ? Est-ce que c’est de la danse ? Est-ce que c’est un concert parce qu’on dit quand même de vous que vous êtes un chorégraphe. A l’origine, vous êtes un chorégraphe ?
 
F.L. : A un moment, la question ne se pose plus trop pour moi. Ce qui m’intéresse, en tout cas, c’est de raconter des histoires ou du moins d’essayer de les raconter. Et après j’utilise les moyens qui sont à ma disposition pour le faire. Il s’agit du corps, un corps qui peut parler, qui peut chanter, qui danse…
 
RFI : …tous les moyens sont permis.
 
F.L. : Voilà.
 
 

Faustin Linyekula, chorégraphe
16-10-2013 - Par Pascal Paradou

Né en 1974 à Kisangani, au Zaïre (aujourd’hui nord-est de la République démocratique du Congo), Faustin Linyekula doit fuir ce pays traversé par la guerre civile. C’est au Kenya qu’il s’installe pour poursuivre sa formation avant de revenir à Kisangani pour ses études littéraires et théâtrales. En 1997, il crée avec le mime Opiyo Okach et la danseuse Afrah Tenambergen « Gàara », la première compagnie de danse contemporaine de Nairobi. A la fin des années 1990 il est accueilli en tant que chorégraphe en France en résidence aux centres chorégraphiques de Régine Chopinot et Mathilde Monnier. En 2001, il retourne au Congo : « Je me suis rendu compte, que les histoires qui me faisaient avancer, n’étaient pas des histoires d’exil. Même si je suis très sensible à la question d’exil,  ce n’était pas cela qui me faisait avancer le plus. Si je voulais être honnête avec une certaine démarche, il fallait retourner au Congo. »Faustin Linyekula mêle le théâtre, la danse et la musique, il avait déjà été programmé en Avignon, en 2003, mais pour cause de grève des intermittents, son spectacle avait dû être annulé. Il est régulièrement invité dans des festivals du monde entier et il enseigne en Afrique, aux Etats-Unis et en Europe. Depuis 2006, il a construit une base de travail à Kisangani où il a mis en place les Studios Kabako et développe un réseau pour lier trois centres culturels autour des arts vivants, de la musique et de l’image. En 2007, il a été invité au Festival d’Avignon avec Dinozord : The Dialogue Series III et Le Festival des mensonges. Il est le seul artiste d’Afrique subsaharienne invité pour cette 64e édition du Festival d’Avignon 2010.

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