Le combat d’Amely-James Koh Bela contre les réseaux de prostitution en Afrique


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Les réseaux de pédophilie et de prostitution africains en France ne cessent de se développer. La traite humaine à partir du Bénin, du Nigéria ou encore du Cameroun est en augmentation constante. Des réseaux qui bien souvent sont gérés par les Africains eux-mêmes. Une Camerounaise tire la sonnette d'alarme. Amely-James Koh Bela, se bat depuis vingt ans contre les filières de la traite humaine. Elle a créé une ONG, Mayila.

RFI : Depuis vingt ans, Amely-James Koh Bela, vous vous battez contre les réseaux de prostitution et contre la traite des êtres humains. Comment fonctionnent ces réseaux de prostitution en Afrique et entre l’Afrique et le reste du monde ?

Amely-James Koh Bela : Ces réseaux ont une particularité, notamment les réseaux africains, c’est qu’il y a l’implication de la famille et ça fait la différence avec les réseaux d’Europe de l’Est par exemple. Donc derrière chaque fille, derrière chaque enfant qui est exploité, il y a un membre de la famille, un père, une mère, une tante, un frère ou une sœur, et c’est très difficile. Donc c’est ça qui rend un peu compliqué cette filière qui est tellement familiale qu’elle est clandestine. On a trouvé une filière jusqu’en Italie avec 30 000 euros pour les petites filles de moins de huit ans pour la virginité. Pour les petits garçons, on est entre 1 500 et 3 500 euros. Une filière a été démantelée par Scotland Yard, il n’y a pas très longtemps à Londres, qui révèle un trafic des petits garçons vendus dans les réseaux pour sectes sataniques.

RFI : Depuis vingt ans, vous vous battez contre ces réseaux. Est-ce que vous avez noté une évolution dans un sens ou dans l’autre ? Amélioration ou aggravation ?

A-J. K B. : Ca s’est plutôt aggravé parce que l’Afrique, par exemple n’a pas bénéficié des campagnes comme celles qui sont faites en Asie par les milliers d’ONG sur place. C’est donc un terrain vierge. La corruption, la misère psychologique comme économique ont beaucoup aidé à l’implantation de ces réseaux. Il y a eu un bond et aujourd’hui, on est complément dépassé.

RFI : On a l’impression ici en Europe que les trafiquants sont souvent des Européens, des Blancs, et les victimes sont souvent des Africaines, des Noirs ou des Africains. Est-ce que c’est exact ?

A-J. K B. : Non, ce n’est pas exact. Les trafiquants, ce sont des femmes. Ce sont des femmes africaines et les victimes, ce sont leurs nièces, les filles de leurs amies, et c’est encore des Africains. Les Européens interviennent plutôt comme clients. Le problème, c’est que ces jeunes femmes qui font de l’exploitation sexuelle en Europe sont admirées, enviées et présentées chez elles comme des modèles de réussite. Le problème aujourd’hui, est celui d’une société qui a inversé l’échelle de réussite. Et aujourd’hui, la réussite, c’est l’argent. Que vous ayez tué, volé, prostitué, fait de la zoophilie pour l’avoir, peu importe, quand vous rentrez avec de l’argent, vous êtes quelqu’un.

RFI : Vous avez fait durant toutes ces années, un véritable travail de terrain. Vous avez infiltré ces réseaux ? Comment avez-vous fait pour les infiltrer ?

A-J. K B. : Je dois reconnaître que dans certains cas, j’ai bénéficié de la complicité de certaines filiales intérieures comme le réseau Zoophilia dans le Quartier Rouge à Amsterdam où je suis passée par des filles qui m’ont infiltrée, qui m’ont fait entrer. Je changeais mon identité et je me présentais comme quelqu’un qui pouvait leur trouver tous les enfants qu’ils voulaient. Donc je voulais voir comment les enfants sont exploités, comment sont-ils pris, pourquoi les petits garçons, pourquoi les catégories d’âge, pourquoi pas plus de dix ans, pourquoi certains ont plus de dix ans, qu’est-ce qu’on leur fait ? Il fallait que je comprenne tout cela. Donc je suis rentrée avec des identités différentes. Je suis aussi partie dans les réseaux de filles jusqu’en Suisse, spécial femmes poids lourds et tout…Vous hallucinez avec toutes ces choses...

RFI : Et toutes les informations que vous avez réunies, ont-elles abouti chez un juge d’instruction ou dans des brigades policières ?

A-J. K B. : Elles ont toutes abouti dans les services concernés. Ca veut dire dans les ministères concernés. Dans le cadre de la France, j’ai vu la brigade des mineurs, j’ai vu le patron de l’OCRTEH, l’Office centrale de la répression et de la traite des êtres humains, qui est une branche du ministère de l’Intérieur. Au niveau de l’Afrique, dans tous les pays, j’ai envoyé aux ministères qui concernent les femmes, les ministères de la Jeunesse, des enfants, des affaires sociales, j’ai envoyé les documents.

RFI : Est-ce que ce travail a permis de mettre un terme à certains réseaux ?

A-J. K B. : Certains réseaux ont été énormément démantelés car certains ont paniqué quand j’ai sorti le premier livre en 2005. J’avais foutu vraiment un tel souk là-dedans que certains, par panique, se sont dévoilés. Mais c’est quand même très bien structuré. Et puis, comme je dis souvent, que chacun reste à son niveau. Moi j’ai donné les informations aux différents gouvernements pour leur dire « Voilà comment les enfants entrent en France », par exemple : faux tutorats, faux mariages, fausses reconnaissances. Faites donc un effort quand on vient adopter ; contrôlez les papiers parce que c’est comme ça que les enfants sortent des pays. A partir de-là, c’est à ces services de faire ce travail-là. Parce que dans mon travail d’investigation, je me suis prise pour une journaliste et ça a failli me coûter la vie.

RFI : Justement, vous avez pris des risques. Qu’est-ce qui vous est arrivée ?

A-J. K B
: J’ai été battue plusieurs fois, j’ai été frappée dans la rue et dans le métro. Je me suis même retrouvée des armes sur la tempe, braquée par deux mafiosos. J’ai plein de blessures sur le corps, c’est donc très grave quand on n’est pas protégé.

RFI : Est-ce que vous avez le sentiment que les politiques en Afrique ont compris ou ont tout simplement écouté votre message?

A-J. K B : Je ne sais pas s’ils ont écouté ou s’ils ont compris. Pour le moment, ils sont absents. Ils sont complètement absents et ça c’est la plus grosse blessure aujourd’hui parce que ce sont des partenaires dont on a besoin pour continuer. On ne peut pas protéger cette jeunesse. Je pense qu’aujourd’hui, une campagne pour sensibiliser ces jeunes devient un devoir pour le président du Cameroun. Et aujourd’hui, c’est le silence radio. Le but, ce n’est pas de dire aux gens « n’allez pas en Europe », c’est plutôt de dire aux gens « soyez vigilants ! » pour que l’Afrique ne devienne pas un supermarché sexuel avec pour marchandises des enfants et des femmes. Ce n’est pas possible.

RFI : Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?

A-J. K B. : Le fait aujourd’hui que des femmes viennent me chercher, que des jeunes me réclament. Nous avons fait trois conférences dans les universités au Cameroun et c’était un plaisir que ce soit ces jeunes qui viennent me chercher. Ca veut dire que le message passe.


Propos recueillis Olivier Rogez