L’art et l’audace des « Regards sur l’Ethiopie »


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La culture éthiopienne contemporaine ? « Regards sur l’Ethiopie » - on en a besoin. Et le pluriel est de rigueur. Pour la première fois, l’Ethiopie est ainsi mise à l’honneur avec une exposition, des colloques, des concerts et des rencontres jusqu’au 26 juillet. La Fondation Alliance Française nous fraye un accès à la richesse culturelle de ce deuxième pays d’Afrique par sa population. Un événement qui rayonne par sa volonté d’élargir le dialogue.

Connaissez-vous le nom d’un artiste éthiopien ? A cette question, c’est souvent un désert culturel qui s’étend dans les esprits. Dans les meilleurs cas, quelques vagues souvenirs reviennent par rapport à Lucy, notre ancêtre vieux de 3,2 millions d’années, découvert en 1974 à Hadar, sur les bords de la rivière Awash.

La culture éthiopienne contemporaine ? Comme les archéologues, si on creuse on trouve, même en dehors de l’exposition parisienne Regards sur l’Ethiopie : le chef-d’œuvre cinématographique Teza a été réalisé par l'Ethiopien Hailé Gérima. D’autres noms surgissent : le jazzman Mulatu Astatke ou l’actrice et mannequin Liya Kebede, rôle titre de « Fleur du désert » de Sherry Hormann.

Une culture contemporaine riche et méconnue

Autrement dit : le berceau de l’humanité dispose d’une culture contemporaine riche, mais souvent méconnue. « Je suis extrêmement content, confie Denis Charles Courdent, l’initiateur de l’exposition, le délégué général des Alliances Françaises en Ethiopie, qu’on puisse enfin parler de l’Ethiopie autrement que dans les clichés habituels : pays de guerre ou de sécheresse, ce qui n’est pas vrai. Addis-Abeba est une ville verte à 2 500 mètres d’altitudes, et il ne fait pas chaud. Et la guerre, c’est fini depuis très longtemps. Maintenant, c’est un pays prospère, avec une croissance de plus de 10% et 80 millions d’habitants. C’est le deuxième pays d’Afrique en termes d’habitants, et je pense qu’il faut voir l’Ethiopie maintenant d’un regard différent. »

« Ils ont la culture et l’argent aussi »

Cela représente mon état d'esprit actuel.
Abi Gediyon, peintre
16-10-2013 - Par Siegfried Forster
Sur les cimaises de l’Alliance française, Mickael Bethe Selassié saisit notre regard avec des sculptures étonnantes en papier mâché très colorées. L’artiste éthiopien travaille depuis 1974 en France, et il expose ses œuvres intitulés Le clown, Le magicien ou Offrande dans les collections de musées internationaux.

Abi Gediyon a 30 ans. Ses peintures acryliques sur des toiles d’un mètre carré mélangent des silhouettes figuratives devant un fond abstrait. Des oeuvres sans titres. Une de ses couleurs préférée est le blanc, et il déteste parler du résultat visible de son travail. Pendant quatre ans, il a étudié à l’Université des Beaux-Arts à Addis-Abeba. A la sortie de l’école, il a loué un studio avec quatre autres peintres, mais avec les difficultés financières croissantes, il s’est retrouvé seul peu après.

Depuis deux ans il habite en France, mais il y a toujours des Ethiopiens qui achètent ses œuvres : « Oui, cela m’arrive souvent. La plupart des acheteurs sont des étrangers, mais il y a des Ethiopiens. La plupart, ce sont des gens qui ont fait des études, qui ont une culture ou des gens qui ont vécu longtemps à l’étranger. Comme ils ont la culture et l’argent aussi, pour eux, c’est plus accessible. »

Etre peintre en Ethiopie, c’est considéré comme un métier normal ?  « Je pense, maintenant, ça va. C’est bien vu. Au début, ce n’était pas clair. Les gens ne comprennent pas comment on peut vivre avec la peinture. Culturellement, depuis très longtemps on a une histoire de la peinture. Mais les gens n’ont pas la culture pour apprécier la peinture. »

Une iconographie chrétienne très ancienne

L’histoire de la peinture éthiopienne vient d’une iconographie chrétienne très ancienne. L’Ethiopie était au IVe siècle le premier royaume chrétien de l’Afrique, et le monastère d’Abba Garima abrite la plus ancienne Bible illustrée du monde (330-650 après J.C.).

L’art contemporain se mesure aux grands yeux noirs, aux grands regards africains historiques : « L’Ethiopie a un art contemporain extrêmement vivace avec des artistes qui ont très peu de moyens » continue Denis Charles Courdent. Les artistes me disent souvent qu’ils ont très peu de moyens pour peindre, peu de couleurs, peu de peintures. C’est difficile, il faut passer les douanes…Même techniquement, c’est difficile. Mais du coup, il ya une créativité immense et une école des beaux arts à Addis qui chaque année forme des étudiants d’une créativité fantastique. »

L’Alliance Française à Addis Abeba, considérée comme le centre culturel de référence en Ethiopie, existe depuis 1907. Avec l’Alliance à Dire Daoua, la ville éthiopienne la plus francophone, les centres français organisent chaque année 500 événements culturels. En 2009, la France a cofinancé dans le sud-ouest de l’Ethiopie un musée pour la préservation des Waka, des stèles funéraires de bois sculpté de l’ethnie Konso.
Trois galeries et six millions d’habitants


En plus des centres culturels européens qui font la promotion des artistes sur place, il y a même un centre d’Art contemporain éthiopien à Addis-Abeba, l’ASNI Gallery, fondé en 1996 par l’artiste Konjit Seyoum. Denis Charles Courdent, le délégué général des Alliances Françaises en Ethiopie reste sceptique : « J’étais allé voir la galerie il y a dix jours. Vous avez onze artistes perdus dans un jardin, ils n’ont pas la structure... Avec les centres culturels européens, avec l’Union Européenne, avec l’Ambassade, on essaie de promouvoir ces artistes avec des galeries etc., mais il manque beaucoup.

Addis-Abeba, c’est une ville entre quatre et six millions d’habitants. On ne sait pas exactement. En tout et pour tout il y a trois galeries pour le moment. Et ce sont des centres culturels qui sont porteurs des expositions principales. Je pense que cela manque encore beaucoup. »


La situation de la photographie a changé en Ethiopie

Mais il y a aussi des signes encourageant. La jeune photographe éthiopienne Aida Muluneh a fondé D.E.S.T.A. for Africa (Developing and Education Society Through Art) qui signifie en langue Amharic « bonheur » et son association est en train de mettre sur les rails le Festival international de photographie d’Addis-Abeba, programmé entre le 6 et 11 décembre 2010. Une dizaine de photographes éthiopiens vont participer au festival.

« Une première en Ethiopie et aussi en Afrique de l’est » remarque Thomas Tschiggfrey, le directeur de la production.« La situation de la photographie a changé en Ethiopie. Il y a une ouverture beaucoup plus grande qui accompagne le boom économique. Il y a donc beaucoup plus de place pour des événements artistiques et culturels. » En juin 2010 avait lieu la première édition du premier festival international de courts-métrages Images that matter à Addis-Abeba.

Rimbaud l'éthiopien et d'autres découvertes
16-10-2013 - Par Siegfried Forster
Denis Charles Courdent, le délégué général des Alliances françaises en Ethiopie.
A Paris, Regards sur l’Ethiopie présente le travail photographique et magnifique de l’ethnologue Jean-Baptiste Eczet sur une des tribus du sud de l’Ethiopie, les Mursi. La couleur de leurs ornements corporels est reflétée dans l’exposition par des images très esthétiques en noir et blanc. Paradoxe ? Non. L’ethnologue veut montrer l’humain derrière les ornements.

Il danse 84 danses de tribus dans le monde entier

Le dialogue se poursuit avec uKanDanZ, un groupe français qui joue de la musique éthiopienne avec un chanteur éthiopien et la star de la danse éthiopienne, Melaku Belay. Il mêle la danse traditionnelle avec du rock et du jazz et il se produit en France, Canada, Afrique et Etats-Unis.

Selon ses propres dires, il maîtrise 84 danses de tribus de son pays. « J’essai de rester créatif et de représenter ma culture et mon peuple. J’ai fait de la danse contemporaine avec la seule compagnie de danse contemporaine qui existe en Ethiopie. Mais la population est encore loin de comprendre la danse contemporaine. »

Le succès international de la musique éthiopienne

Contrairement à la peinture ou à la photographie éthiopienne, la musique éthiopienne a réussie à s’imposer sur la scène internationale. Mulatu Astatke, le père de l’Ethio-jazz, a signé en 2004 une partie de la musique du film Broken Flowers de Jim Jarmush.

Le chanteur Mahmoud Ahmed a fait carrière en Europe et aux Etats-Unis, aussi grâce à la collection Ethiopique du label Buda Musique. « Quand on entend pour la première fois la musique éthiopienne, cela provoque un choc culturel » explique Denis Charles Courdent. Je dirais qu’il y a une trentaine de groupes par le monde qui se sont spécialisés dans la musique éthiopienne, aussi bien en France qu’en Belgique, aux Etats-Unis, au Brésil.

Et chaque année, à Addis-Abeba, on réunit tous ces groupes pour le Festival de la Musique Ethiopienne, c’est le neuvième cette année. C’est assez original, tous ces groupes étrangers qui se réapproprient la musique éthiopienne qui en font un jazz nouveau, un groove etc. »

L’Ethiopie est entourée des pays musulmans, mais elle est toujours restée un pays profondément chrétien avec une grande population musulmane. C’est un des rares pays avec des juifs noirs, il y a une minorité animiste et c’est le seul pays africain qui n’a jamais été colonisée. « Il y a une culture dominante, celle du peuple Amhara, celle des hauts plateaux, celle du pays chrétien, explique Denis Charles Courdent. Et il y a beaucoup d’autres cultures en Ethiopie. Traditionnellement, les musulmans étaient en bas des hauts-plateaux, ce sont eux qui faisaient le commerce et il y avait toujours un échange extrêmement respectueux et productif entre les musulmans et les chrétiens. L’Alliance française d’Addis par exemple se situe au confluent d’un quartier qui était anciennement catholique – en face de deux mosquées maintenant et avec une synagogue un peu plus loin. Cela se passe extrêmement bien. C’est un joli modèle à suivre. »