Djibo Hamani : «Si les élections avaient été libres, le Niger aurait voté non au référendum gaulliste de 1958»


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Djibo Hamani est historien et professeur, chercheur à l'université Abdou Moumouni de Niamey. Spécialiste de l'histoire pré-coloniale, il a consacré divers ouvrages à la question touarègue. Pour lui, l'indépendance des pays africains n'est pas acquise et il manque encore beaucoup d'éléments pour se forger un avenir.

RFI : Où étiez-vous en août 1960 ?
Djibo Hamani : Vraiment, je ne sais pas exactement. J'étais au collège, ça c'est sûr. Cette année-là, j'ai participé à un concours inter-africain, réservé aux anciens de l'AOF (Afrique occidentale française) et donc, j'ai passé mes vacances en France ou au Niger... Je ne me souviens absolument pas.

RFI : Vous aviez quel âge ?
D.H. : J'avais 16/17 ans. Je n'avais pas d'ambitions précises. Je voulais faire médecine ou agronomie. Je ne songeais pas à l'histoire.

RFI : À 17 ans, que retenez de cette période ? Avez-vous un souvenir fort du passage de votre pays à l'indépendance ?
D.H. : Je ne me préoccupais pas de cela. Je n'étais pas conscient de ce que cela représentait en réalité. À cette époque-là, il y avait eu une certaine évolution qui faisait qu'il y avait une certaine liberté et une inconscience politique. Nous étions très intéressés par les problèmes politiques mais nous n'étions pas réellement conscientisés. Nous, on était à Niamey à l'internat. On était ensemble, donc entre nous, très peu en ville. La première chose que l'on fait quand les vacances arrivent,  c'est de fuir et de rejoindre nos différentes familles. Moi, j'étais à 550 km de Niamey, à Tahoua. La seule chose qui nous intéressait, c'était les cours, avoir de bonnes notes en classe, être performants, être félicités, recevoir des prix.

RFI : La France représentait quoi pour vous ?
D.H. : J'étais en vacances en France à ce moment-là. C'était quelque chose d'extraordinaire, de formidable. Mais nous avons une certaine chance aussi : il y avait beaucoup de Français [au Niger] non seulement les professeurs mais aussi les élèves. Donc, ce n'était pas quelque chose de lointain. Aujourd'hui, les Français qui sont ici sont dans les cours du lycée la Fontaine [lycée français de Niamey], et ils ne sont pas dans les écoles nigériennes. Avant, on était ensemble. Il y avait plusieurs France : celle qu'on a connu à l'école, dans les chants, les récitations, les poèmes et les romans. Quelque chose de lointain, merveilleux, puissant,  et celle qu'on voit à Niamey, avec des personnes sympathiques ou pas, une France variée. La seule chose qui nous a peut-être marqué : c'est l'indépendance du Congo. Il y avait des chansons, il y avait Lumumba. Evidemment, on était tous pour Lumumba contre ses adversaires. Mais nous n'avions pas de formation politique. On l'a eu après, plus tard, quand on était étudiant.

RFI : Je fais appel non pas aux souvenirs du collégien, mais à l’analyse de l’historien. Cette indépendance, elle a été vécue comment au Niger ? Comme le début d’une ère nouvelle, comme un passage naturel, comme un passage obligé, comme une séparation ?

D. H. : Je pense que l’indépendance au Niger a été différente de tout ce qui s’est passé dans les autres anciennes colonies françaises. C’est quelque chose de tout à fait spécifique parce qu’il y avait quelque chose d’assez (rires),  d’assez peu ordinaire. Il est certain qu’en 1958, si les élections avaient été libres, le Niger aurait voté non au référendum gaulliste. Mais il se trouve que le parti au pouvoir n’avait pas véritablement de pouvoir sur le plan administratif. Le parti au pouvoir a commis beaucoup d’erreurs. La France était en guerre en Algérie et le parti au pouvoir a soutenu le mouvement de libération en Algérie; il a montré beaucoup de velléités et il avait même des amis à lui, même des amis français qui lui ont dit «écoutez, de Gaulle est décidé à ne pas accepter la victoire du non au Niger et même si vous votez non, c’est le oui qui sortira des urnes». Ensuite, c’est ce que Guy Mollet aurait dit à Djibo Bakary qui était chef, une sorte de président du Conseil. Ensuite, le parti au pouvoir était allié à la chefferie, ce qui était déjà quelque chose d’assez spécial parce que un parti de gauche allié à la chefferie..... Ensuite, il y avait d’autres alliés parmi les intellectuels qui étaient pro français depuis toujours. Ce qui fait que petit à petit, comme dans un de nos contes, ces gens-là l’ont abandonné. Mais il est absolument certain qu’il avait su et d’ailleurs, dans les archives, on voit que l’administration coloniale française était consciente justement de l’impact du discours de ses partisans sur la population et donc que la population lui était acquise. Mais il ne fallait surtout pas qu’un parti au sud de l’Algérie et soutenant la lutte du FLN [Front de libération nationale] arrive au pouvoir au Niger. Le parti au pouvoir avait été suffisamment averti mais malgré cela, il a décidé de voter pour le non. Il n’a pas eu la plasticité d’un certain Modibo Keita [le père de l’indépendance au Mali]. Et donc il a voté pour le non. Et évidemment, tous les moyens ont été mis en œuvre pour que le non ne passe pas. Et le non n’est pas passé.

RFI : Qu’est-ce qui s’est passé concrètement ? C’était en 1958 donc ?

D.H. : C’était en 1958 et ce qui s’est passé, c’est que pendant ces deux années là, le parti RDA (Rassemblement démocratique africain) qui était un parti minoritaire surtout ancré dans l’ouest du pays, et ce parti, avec l’appui de l’administration coloniale, s’est allié aux anciens alliés du parti Sawaba qui était le parti qui prônait l’indépendance immédiate, et avec un appui solide de l’administration, est devenu le parti majoritaire. Il y a eu des fraudes massives : les chefs des cantons sont venus habillés de jaune dans les salles de vote pour montrer aux gens quelle couleur il fallait prendre (rires). Léopold Sédar Senghor, qui tout en votant oui était de la même fédération des partis que le parti nigérien de Sawaba , a dit qu’au vu du résultat du référendum au Niger, «tous les chameaux du Niger se sont tordus la bosse de rire». Donc effectivement, c’était prévu d’avance et ce sont des élections qui ont été truquées. D’ailleurs il y a eu, je crois, un quart des personnes qui se sont déplacées pour le vote.

RFI : Et ça veut dire qu’à la suite de cela, les partisans du non ont été durement réprimés ?

D.H. : Ils ont été très durement réprimés. Les quelques chefs qui sont restés fidèles à ces partisans du non ont été destitués; les gens ont été emprisonnés et d’autres ont été obligés de fuir. Certains sont morts etc… Il y a eu une répression féroce,  effectivement au sein du parti au pouvoir. Il n’était que l’un des partis qui prônait le oui mais il a fini,  avec l’appui de Houphouët-Boigny*,  par phagocyter tous les autres partis et par devenir le parti majoritaire. Et ils ont réprimé sérieusement d’autant plus qu’il n’avait pas beaucoup d’assise dans beaucoup de régions.

RFI : Cela signifie que l’indépendance en 1960 a été un ouf de soulagement. Enfin, on arrivait à sortir de cette ornière du colonisateur. C’était ça ?

D.H. : L'indépendance, bien sûr dans l’absolu, c’est une bonne chose mais enfin,… Je ne peux pas vous dire exactement quels étaient les sentiments puisque moi je ne l’ai pas vécu, je ne peux pas vous dire de façon consciente. Et puis, d’autre part,  les élèves, les étudiants n’étaient pas réprimés, c’est-à-dire qu'on acceptait plus facilement leur opposition. Même lorsque, par exemple,  on a institué l’obligation d’avoir la carte du parti qui était devenue plus importante que la carte d’identité, à nous on ne nous la demandait pas. Ce sont les gens qui s’intéressaient à la politique surtout qui étaient réprimés. Sinon, au niveau du peuple, hier comme aujourd’hui, la préoccupation essentielle de notre peuple, c’est de se nourrir. C’était au jour le jour. Les combats politiques, c’est souvent une petite minorité qui les mène. Le peuple s’intéresse à autre chose.

RFI : Djibo Hamani, vous, cinquante ans plus tard en tant qu’historien, mais aussi en tant que citoyen, quel bilan faites-vous de cette indépendance ? Est-ce que le Niger a acquis sa pleine autonomie sur le plan institutionnel ?

D.H. : Non. Les pays africains qui sont pleinement indépendants se comptent sur les doigts de la main. Ce n’est pas le Niger seulement et puis le Niger n’est pas du tout un pays indépendant : juridiquement, il l’est, comme les autres. Il est aux Nations unies. Il est reconnu partout. Il  a son drapeau. Il a son président. Il  est respecté sur le plan international. Mais quand on regarde quels sont les critères de l’indépendance, il n’y a presque pas de pays africains qui sont indépendants.

La première des indépendances, c’est d’abord de se nourrir et de ne pas attendre de l’extérieur qu’il vous aide pour nourrir votre population. Je peux comprendre qu'un pays totalement désertique soit obligé d’acheter la nourriture à l’extérieur, mais un pays qui a des possibilités agricoles et qui ne nourrit pas sa population, évidemment on ne peut pas l’appeler un pays indépendant. Ce qui se passe aujourd’hui le prouve, c’est que nous attendons de l’extérieur qu'il nous aide à nourrir la population parce que nous sommes totalement dépendants de la pluviométrie. Pendant les cinquante ans, nous n’avons rien fait pratiquement pour la maîtrise de l’eau, des eaux souterraines. Il n’y a rien pour les barrages, il n’y a absolument rien du tout. Ça c’est le point de départ. Ensuite, en ce qui concerne les produits qu’on consomme depuis les produits textiles jusqu’à les produits de consommation, des ustensiles de cuisine ou autres, tout est importé.
Ce n’est pas un pays indépendant. S’il était indépendant, nous n’aurions pas eu la tutelle du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Sur le plan de l’éducation, il est absolument certain que le gouvernement Diori Hamani, le premier président qui a passé 15 ans au pouvoir, a réalisé beaucoup plus que la colonisation en 60 ans. Mais en fin de compte, cette éducation doit être conforme aux possibilités et aux activités du pays. On forme des cadres pour des usines qu’on crée, des entreprises qu’on crée, des services qu’on crée, et non pas des cadres qui vont au chômage. Malgré le très faible niveau de scolarisation au Niger, nous avons énormément de gens qui finissent leur maîtrise ou leur doctorat, et qui sont au chômage. On a développé l’éducation, mais pour quoi faire ? Pour faire des chômeurs, est-ce que c’est ça qu’il faut faire ?

Le problème n°1 après la question de la production agricole, c’est le problème de la croissance, du développement des autres secteurs de l'économie, pour que les jeunes qui arrivent trouvent du travail. Aujourd’hui, on forme des gens mais pas en rapport avec la physionomie économique ou la configuration économique du pays.

RFI : Professeur,  qui est responsable de tout cela ?

D.H. : Nous. Ça fait cinquante ans que nous sommes indépendants, nous n’avons plus à rejeter la faute sur quelqu’un.

RFI : Comme la plupart des pays francophones, le Niger a copié les institutions politiques, juridiques de la France. Est-ce que le Niger n’a pas perdu un peu de sa force et de son âme dans cette copie, dans ce copier-coller des institutions de la puissance coloniale ?

D.H. : Bien sûr, c’est une aberration, c’est une extraordinaire aberration… Moi, il m’est arrivé à plusieurs reprises de leur dire: «Écoutez, les gens qui ont fait la Constitution française sont des gens qui ont reçu la même formation que vous. Vous avez été en France, vous avez étudié avec ces gens-là. On vous a donné le savoir nécessaire pour que vous puissiez conduire les affaires de votre pays. Et vous savez très bien qu’une constitution, c’est d’abord le reflet de l’histoire, des traditions, et des aspirations d’un pays. Alors faites la même chose ! Ne copiez pas !». Mais la première chose qu’ils font, c’est de se précipiter pour savoir ce que la Constitution française dit, de l’apprendre et de l’apporter ici et puis de faire quelques adaptations. J’ai lu dans une revue de la faculté des sciences juridiques, qu'un professeur -je ne sais pas si c’est un Français ou un Belge- en tout cas un francophone, disait qu’à chaque fois, il répétait aux Africains : «Élaborez vos textes en fonction des réalités de vos pays. Ne cherchez pas à copier quelque chose». C’est pour ça que je dis que s’il y a quelqu’un qui est responsable, c’est nous. Ce n’est pas quelqu’un d’autre.

RFI : Il faudrait aller puiser les règles dans la tradition, dans ce passé riche d’un pays comme le Niger ?

D.H. : Nous avons un passé très riche. Nous avons des traditions d’organisation de l’État qu’on ne peut pas copier comme ça intégralement, mais dont on doit s’inspirer comme les autres s’inspirent de leurs traditions de leur passé. Si nous rencontrons les mêmes problèmes,  voir comment ils les ont abordés et réglés. Les institutions, c'est de la science humaine. La Mongolie, ce n’est pas le Niger. Le Niger, ce n’est pas l’Indonésie etc…

RFI : Vous parlez de Constitution, de nouvelle Constitution. Le Niger est à un nouveau tournant de son histoire actuellement avec cette période de transition qui a suivi le coup d’État contre le président Tandja. Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour ne pas rééditer les erreurs et faire que le Niger entre dans peut-être une véritable ère d’indépendance totale et de plénitude ?

D.H. : Ce qu’il faut faire d’abord, c’est de ne pas croire que les institutions toutes seules suffisent. Que les beaux textes, bien révisés, théoriquement bons, suffisent pour conduire un pays. Lorsqu’un pays stagne, lorsqu’un pays n’arrive pas à résoudre ses problèmes d’éducation, les problèmes, les contradictions, les frustrations, les révoltes se multiplient de façon exponentielle. Donc, il faut en même temps que les institutions non seulement soient assises sur un principe d’équité absolue pour tous les citoyens, toutes les régions mais en plus, il faut nécessairement que les pays avancent, que les gens aient un peu d’espoir, qu’ils sachent que s’ils souffrent aujourd’hui, demain leurs enfants seront mieux. Mais lorsque l’horizon se bouche, on cherche chaque fois la petite bête. L’État, les responsables sont assaillis par tout le monde.

RFI : Il faut donc revenir aux fondamentaux : que le peuple puisse manger à sa faim, qu’il puisse être éduqué, qu’il puisse être soigné ?

D.H. : Absolument, et il faut que les peuples soient conscients que ceux qui dirigent sont là pour tout le monde. Dans la tradition nigérienne, lorsqu’un roi arrive au pouvoir, il y a des cérémonies qui sont organisées et dans ces cérémonies, d’abord le roi est dépouillé, il est mis presque à demi nu et il est mis dans des conditions d’humiliation. Ensuite il renaît et il y a une cérémonie où il devient comme un marié, avec du henné aux pieds. Il épouse le pays. Ensuite, il y a un discours qui lui est administré où on lui dit maintenant : «Tu as tout oublié. Ceux qui t’ont fait du bien, tu as oubliés. Ceux qui t’ont fait du mal, tu as oubliés», c’est-à-dire que «tu ne peux pas prendre les biens de l’État pour donner à quelqu’un qui t’a fait du bien, et tu ne peux pas en vouloir à quelqu’un et te servir des pouvoirs de l’État pour te venger de quelqu’un qui t’a fait du mal». Il devient en fait  le mari du pays, donc le père de tout le monde. On n'a pas repris cette idée, ni celle de la valeur du travail, celle de se perfectionner ou du respect de la loi et des institutions. Le phénomène de la corruption est un phénomène incandescent. Il apparaît partout, notamment dans l'achat des voix, la politique de l'argent...

RFI : Professeur quel est le Niger dont vous rêvez  ?

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

D.H. : Je rêve d'un pays qui se connaisse. Les dirigeants et les cadres doivent être tout à fait informés des réalités du pays sur le plan économique et social. D'un pays qui s'aime et qui veut s'en sortir et d'un pays réaliste. Qui fait ce qu'il peut faire et qui ne cherche pas à imiter des pays dont le PIB est 100 fois supérieur à celui du Niger. L'objectif est de satisfaire les besoins de la population :  se nourrir, se vêtir, se soigner, s'instruire et avoir de bonnes relations avec tous les pays du monde.

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* Ecouter à ce sujet l'émission La Marche du monde (4 et 17/7/2010). 

À lire : Georges Condat, président de l'Assemblée territoriale : témoignage d'un vétéran de la coloniale et de l'indépendanceLe Sahel. 18/12/2008

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