Extraits des Actes du Colloque international de Yamoussoukro. 1986


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Ce texte est tiré de RDA 40 ans, Actes du Colloque international de Yamoussoukro 18-25 octobre 1986. Editions CEDA/Hatier. Les extraits, utilisés dans l'émission La Marche du monde, ont été replacés dans la chronologie initiale du colloque.  

Je romps aujourd’hui avec le silence. Je vais vous apporter ma modeste contribution dans l’effort admirable que chercheurs et historiens ivoiriens accomplissent pour faire connaître l’histoire authentique du RDA, évitant ainsi les histoires (rires et applaudissements).

Je voudrais avec un petit recul en arrière pour faire comprendre pourquoi nous avons créé le RDA. En 1945, beaucoup de chercheurs n’étaient pas nés. En 1945, après la grande promesse qu’il avait faite à Brazzaville en 44, je nommais le général de Gaulle, ce grand homme qui a beaucoup fait pour notre pays et nous ne saluerons jamais assez la mémoire. Le général de Gaulle avait promis de conduire les peuples dont la France avait la charge jusqu’à la liberté de gérer démocratiquement leurs propres affaires. C’est la raison pour laquelle, pour la première fois dans l’histoire de la République française, nous, territoires colonies françaises de l’Afrique, avons été sollicités pour envoyer des représentants au Parlement français alors que seul avant 1947 était représenté le Sénégal.
Ce que vous devez savoir, c’est que les candidats suscités par la colonisation, appuyés par la colonisation, ont tous été battus dans tous les territoires africains. On avait trié sur le volet la liste de ceux qui pouvaient voter : les chefs de canton, les fonctionnaires, les quelques employés de commerce, les anciens combattants. On a cru qu’on pouvait influencer ceux-là. Mais dans un sursaut de conscience, ils ont dit non et ils ont voté pour les véritables défenseurs de l’Afrique. Nous voici à Paris sur le bord de la Seine. Une poignée de jeunes gens venant défendre la liberté confisquée par la colonisation, notre dignité -vous avez oublié cela- piétinée par eux. Mais nous étions dans une assemblée de plus de 627 membres une infime minorité. Force nous est de rechercher des alliances. Or en 1945, et de Gaulle était encore au pouvoir, il y avait trois formations politiques, qui se partageaient les responsabilités du pouvoir à savoir le Parti socialiste, le MRP (Le Mouvement républicain populaire) et le Parti communiste. Notre doyen d’âge, notre cher doyen, Lamine Gueye, l’élu du Sénégal, nous avait proposé de nous apparenter tous à son parti la SFIO dont il était depuis longtemps membre, la Section française de l’internationale ouvrière devenue aujourd’hui le Parti socialiste. C’est moi le plus jeune, représentant la benjamine des colonies françaises de l’ex-AOF. J’avais demandé à la mienne de ne pas insister. Nous avons besoin de voix concertées et massives de ces trois formations au pouvoir. J’ai demandé à ce que nous nous répartissions entre ces trois formations pour que chaque fois que nous aurions à défendre les justes inspirations de nos peuples, ces voix nous apportent leur concours massif. Mes amis ont accepté, mais tous immédiatement se sont empressés, qui de s’inscrire au Parti socialiste, qui au MRP. Il me restait moi seul. Saisissez ce point de notre histoire. C’est moi qui ai demandé que nous nous inscrivions, nous nous associions aux trois formations politiques. Que faire ? Il n’y avait pas un seul inscrit au Parti communiste.

Donc nous n’étions pas directement apparentés au groupe communiste, encore moins au Parti communiste ; mais uniquement au Parti progressiste de d’Astier de la Vigerie. C’est eux qui nous ont amenés à l’apparentement avec le groupe parlementaire communiste. De 1945 à l’avant-veille du congrès historique de Bamako en octobre 1946, nous avons travaillé dans une union totale, l’union dans la diversité. Tous les élus, comme un seul homme, soutenaient les causes que les uns et les autres présentaient au nom de l’Afrique. C’est ainsi que quand j’ai présenté la loi abolissant le travail forcé et qu’on a voulu retarder ce vote en me proposant des décrets, vite révocables, mes amis comme un seul homme m’ont soutenu dans mon entêtement de faire voter une loi, et non pas un décret. Mais nous avons travaillé la main dans la main, confiants les uns dans les autres, et nous avons obtenu pendant la première Constituante des résultats inespérés.

Nous avons si bien travaillé qu’à la première Constitution, au titre VIII [modification du statut des colonies. NDLR], nous avons obtenu l’augmentation de la représentation des Territoires d’outre-mer. Malheureusement, cette Constitution a été rejetée sur la demande du général de Gaulle ; non pas contre nous, mais à cause de la partie concernant la république française.
Les colons se sont ressaisis. Ils ont été surpris par ce sursaut de conscience qui nous a fait déjouer tous leurs plans. Ils se sont réunis en Etats généraux de la colonisation à Douala avec à leur tête Jean Rose, le plus raciste des Français de Côte d’Ivoire. Et ils ont envoyé une délégation à la suite de leurs délibérations pour attirer l’attention des parlementaires français qu’ils ne doivent pas se laisser abuser par une minorité d’élus africains, des bourgeois qui veulent remplacer les Européens, les Français, dans l’exploitation et la surexploitation de leurs propres frères. Leurs arguments ont porté. Et nous avons vu avec beaucoup de tristesse Herriot descendre de son siège présidentiel pour prendre la parole et demander le rejet du texte le titre VIII qui nous avait donné tant d’espoir. Il a conclu son discours par ce mot que nous n’oublierons jamais : «La France ne veut pas devenir la colonie de ses colonies». Ceci a été salué par un tonnerre d’applaudissements et le titre VIII a été rejeté. Alors, nous nous sommes réunis pour tirer la leçon de ce débat. Nous nous sommes dit : «Avec une apparence de raison, ils ont dénoncé le fait que nous étions élus seulement par une minorité d’Africains.» Or ce n’était pas nous qui avions établi le collège électoral. C’était les colons, qui voulant avoir un nombre restreint facile à influencer, ont trié sur le volet la liste des électeurs au niveau de nos Territoires d’outre-mer. Nous avons donc demandé à ce que nous soyons appuyés par un grand mouvement africain, un grand mouvement populaire, qui pourrait soutenir notre action au Parlement français, prolonger l’action que nous-mêmes nous venions de mener dans la diversité, nous étions les uns avec les communistes –Fily Dabo Sissoko et moi- les autres avec la SFIO, d’autres avec le MRP, d’autres avec le Parti radical socialiste. Donc nous avions un mouvement populaire en Afrique, indépendant de toute formation politique métropolitaine sur l’union de ceux-là et dont les élus seront autorisés pour plus d’efficacité dans leurs actions à s’inscrire dans telle ou telle formation politique française. Voilà les raisons qui ont motivé la création du RDA, le Rassemblement démocratique africain.

Mais nous avions compté sans les impénitents de la division, les éternels diviseurs.
(…)
On aura perdu dix ans dans la division. On ne se battait plus contre le colonialisme. On se battait contre les RDA (le Rassemblement démocratique africain), partout !
(…)
Gaston Defferre était à l’Outre-mer, moi j’étais à la présidence du Conseil, chargé des problèmes des étudiants. Mahtar M’Bow [Directeur général de l'Unesco. NDLR]vous l’a rappelé l’autre jour et à d’autres témoins, des témoins chargés aussi de travailler avec Defferre. Defferre connaissait ses amis. Il devait vaincre leurs réticences. Je connaissais mes frères africains qui ont trop souffert et qui étaient pressés d’en finir. Ils voulaient qu’on avance plus vite. Mais il fallait avoir les voix nécessaires pour faire voter le texte. Les socialistes et les communistes étaient d’accord pour nous soutenir. Les autres formations étaient quelque peu réticentes.

Félix Houphouët-Boigny répond à Papa Seck, chercheur en sciences politiques du Sénégal. Après avoir noté que Félix Houphouët-Boigny faisait partie d’un milieu privilégié et éduqué à l’école coloniale, en quoi sa formation a pu déterminer en lui un sens de la justice sociale et de l’égalité en Afrique.

Quand on a déclenché la campagne contre nous, nos enfants, jeunes, enthousiastes comme le sont tous les jeunes, voulaient créer un moment de lutte, la Jeunesse de la RDA. Si je les avais appuyés, parce qu’on attendait que je les appuie, ils auraient été tous renvoyés de l’école. Qu’est-ce que nous aurions gagné ? Nous aurions perdu. Nous voulions que ces jeunes gens… nous n’avions pas d’écoles secondaires en Côte d’Ivoire. Banny [Jean Konan Banny, maire de Yamoussoukro. NDLR] en a fait mention dans son discours si éloquent, quand nous lui avons demandé de créer un lycée pour la Côte d’Ivoire. Il a répondu à la Chambre de commerce, quand il était le président, qu’il préfèrait «quelques kilomètres de rails Decauville à un lycée pour nègre». Et on n’a pas accepté de construire de lycée. Nous avons été obligés d’envoyer nos enfants à Paris, des jeunes collégiens. Le gouverneur qui a accepté de répondre à notre attente, malgré les grands services qu’il a rendus à la colonisation, a été limogé. C’était André Latrille. Donc, nous restons égaux à nous-mêmes. Notre raison d’être, c’est la jeunesse. Et il faut mettre la jeunesse dans une situation telle qu’elle puisse consacrer tous ses efforts à forger les vraies armes de l’indépendance. (…) Tant que nos jeunes ne seront pas suffisamment formés pour transformer sur place tout ou partie de nos matières premières, nous amuserons la galerie en disant à ces hommes qui vivent précisément de cette spéculation [le bas prix offerts aux produits agricoles et miniers. NDLR], que, si elle continue, si son esprit continue dans nos relations, elle ne nous permettrait pas à nous autres d’avancer.

Félix Houphouët-Boigny répond à Jean-Marie Koné (Mali) qui lui demande des précisions sur la tentative d’arrestation dont il a fait l’objet à Yamoussoukro. A-t-il été tenté de se rendre à la Justice ?

On avait fusillé mes frères à Bouaflé. Je m’étais rendu pour consoler -puisque je ne pouvais faire que cela- les parents de victimes. À mon retour à Yamoussoukro, arrivait dans ma cour, le juge Pautrat avec deux inspecteurs armés de révolvers, des Européens. Je sors de ma maison, ils me disent :
- Nous venons vous arrêter au nom de la loi.
Je dis :
- De quelle loi ?
- De flagrant délit.
Je dis :
- Comment ? Quel flagrant délit ? Même chez vous, je suis député. Chez vous, même quand il y a flagrant délit, il y a un débat à l’Assemblée Nationale avant qu’on ne vous autorise si les preuves de flagrant délit sont administrées à arrêter. Vous êtes venus. Je ne vais pas avec vous. Vous ne pourrez pas m’arrêter.

Mais messieurs, je tiens à vous dire et je voulais vous rappeler que je ne veux pas verser du sang humain et que je prie toujours Dieu qu’on ne verse pas du sang humain à cause de moi.
Mais je dis à Pautrat et à ces deux inspecteurs européens :
- je n’irai pas, c’est mon cadavre peut-être que vous emporterez mais il n’y aura pas un seul [autre] cadavre
Il a eu peur. La population s’est ameutée , qui avec sa sagaie, qui avec… et d’Abidjan jusqu’à Yamoussoukro, il y a eu des barrages. Tout le peuple s’est rassemblé pour les empêcher de passer. Ils ont eu peur. Ils sont venus. Pautrat a payé parce qu’il n’a pas réussi à me faire arrêter, on l’a limogé mais il a dit à Ernest Péchoux [Laurent Elysée Péchoux, gouverneur de Côte d'Ivoire (1948-1952). NDLR] «j’aurais voulu vous voir à ma place à Yamoussoukro» (rires). Non je n’ai pas accepté et je n’aurai jamais accepté de me faire arrêter. Jamais ! Ils ont reculé. Dieu est avec nous et c’est pour ça que je n’en parle pas. Ce n’est pas seulement là qu’on a essayé d’attenter à ma vie. À Gagnoa, on a essayé d’attenter à ma vie et j’ai échappé de justesse. Guy Mollet venait de m’appeler me demandant toutes affaires cessantes, de rentrer à Paris. Un avion m’attendait. Alors que je devais me rendre le lendemain matin à partir de Yamoussoukro sur Gagnoa où devait venir me rejoindre un autre cortège dirigé par Ladji Sidibé et Hamaciré [Hamaciré N'douré. NDLR] qui était avocat. Il est là dans la salle. Je n’ai pas annoncé à mes frères qu’il s’agissait de la dernière partie de notre campagne électorale qui allait récupérer toutes les régions qui nous ont échappé à la suite des fraudes électorales. Donc le matin, sont partis de Yamoussoukro pour aller assister à la conférence contradictoire à Gagnoa. Et Ladji Sidibé et Hamaciré : ils viennent de Gagnoa. Ils arrivent à Gagnoa, ils ne me voient pas. Ils disent : «on a dû retarder le président sur le chemin de Oumé» et ils viennent à ma rencontre. A sept kilomètres de Gagnoa, il tombe sur une barricade, un barrage et on tire sur eux parce qu’on a cru que c’est moi qui revenait de Gagnoa. Deux sont morts, deux de nos frères. Hamaciré a été blessé. C’est Capri Djédjé [Victor qui dirigeait ce combat là pour m’assassiner, j’ai oublié. J’ai pardonné. Aujourd’hui, c’est un de nos militants du RDA.
J’arrive dans la même année à Sinématiali (rires) chez Fologo (rires et applaudissements). Un autre attentat sur la place publique. En 1957, on voulait m’assassiner sur la place publique. J’ai dû la vie à Palenfo, le père de l’actuel colonel. On leur a demandé d’aller constater le décès, les gendarmes…. Mais quand ils ont vu la furie avec laquelle des gens de Sinématiali nous attaquaient -ils frappaient tout ce qui était autour de moi- ils ne m’ont pas touché. Ils ont dit : «Nous n’allons pas laisser tuer notre bienfaiteur». Dès qu’ils sont arrivés, tous se sont sauvés. J’ai été sauvé par Dieu, une fois encore. Je pourrais vous citer plusieurs cas. Mais voyez-vous, mieux vaut chercher un refuge en l’Eternel, en Dieu, que de se confier dans l’homme. C’est ce que j’ai toujours fait. Vous m’avez souhaité tous «longue vie» à l’occasion de mes 81 ans. J’ai dit que je donne aux jeunes les 8 dizaines, ça veut dire les huit dizaines des 80 ans, et je ne retiens qu’1 : l’unité. J’ai désormais 1 an (rires).

Félix Houphouët-Boigny répond à une question de l’historienne ivoirienne Henriette Diabaté sur la conception que le PDCI ou le RDA a de l’action des femmes dans le parti.

Les femmes ont toujours été à la pointe de notre combat. Elles ont toujours été désintéressées. Et nous disons communément «ce que femme veut, Dieu le veut». L’assurance que je peux vous donner est que vous devez rapporter fidèlement à nos sœurs, à nos mères, à nos filles, c’est qu’au fur et à mesure de leur formation, qui a suivi un certain retard par rapport à celle des hommes, au fur et à mesure de leur formation, je vous donne là le plus bel exemple, vous professeur madame Diabaté, nous associerons aux postes de responsabilité nos femmes. Nous avons commencé avec deux ministres, je ne sais pas combien il y en a dans le gouvernement français et nous allons poursuivre. Ce n’est pas seulement au niveau ministériel. Les femmes ont donné l’exemple de la bonne tenue de la mairie qu’elles occupent, toujours désintéressées. De plus en plus, il y aura des femmes à la direction de nos affaires. Soyez patientes.

 
En 1945, ce que vous ignorez, les communistes dans les élections représentaient 25 à 27% des voix. Donc dans l’armée, on pouvait compter un soldat communiste sur quatre. Est-ce qu’ils ont sympathisé avec les Algériens qui luttaient ? Avec les Indochinois ? Non. Ils sont Français et ils avaient raison. Si on les a écartés, c’est uniquement parce qu’ils ne voulaient pas voter le budget de l’Indochine mais et ils sont restés Français. Et c’est l’ensemble des Français qui constituaient la puissance coloniale dont nous voulons nous séparer, dans l’amitié, mais dont nous voulons absolument nous séparer. Donc j’ai eu du mal à faire accepter cela par mes frères, comme j’ai eu du mal, je viens de vous le rappeler, en 46 à Bamako, à soustraire notre mouvement de l’obédience communiste. J’ai eu du mal. Il y a dans cette salle des militants qui ne m’ont pas suivi dans le désaparentement mais j’ai tenu. Ils ont été arrêtés. Innocents, certains de nos braves militants jetés en prison. Je les ai faits défendre par les communistes, par des avocats, des brillants avocats communistes. J’ai payé. Ce n’était pas gratuit (rires). Mais ils ont été condamnés parce qu’ils ont été défendus par des communistes. J’ai dû attendre. Et le désaparentement n’a pas été facile parce que où aller ? C’était facile de dire que je quitte l’apparentement mais nous ne pouvions pas constituer un groupe parlementaire. Nous devions donc nous apparenter à d’autres groupes français. Et nous avons commencé par nous adresser à nos frères, dits «indépendants d’Outre Mer», présidés par Senghor. Ça a été un refus. Nous étions des pestiférés. Ils ne pouvaient pas nous accepter. Ils ont même demandé, eux qui représentaient une petite unité, un petit groupuscule, demandé à ce que nous venions à leur groupe, sollicités les uns après les autres, en renonçant au sigle du RDA. C’est une fin de non-recevoir qui nous a été signifié.
….. Hier, je vous ai donné les raisons pour lesquelles nous avons créé le RDA, les difficultés que nous avons rencontrées au départ, mais je n’ai pu préciser les actions du RDA au niveau des différentes sections. Le RDA, ce n’est pas Abidjan. Le Rassemblement démocratique africain ne se limitait pas au seul pays de Côte d’Ivoire. Il s’étendait, c’était son ambition de rassembler les Africains pour une lutte commune en vue de l’émancipation sociale, politique, de notre cher continent. Nous avons eu des sections dans presque tous les pays francophones de l’ex-AOF (Afrique occidentale française) et l’ex-AEF (Afrique équatoriale française). Nous avons même été plus loin. Nous avons créé une section à Djibouti et le président actuel de Djibouti était notre secrétaire général.

Au Sénégal, malgré la très forte opposition de feu Lamine Gueye et de Leopold Sédar Senghor, le RDA s’est fait l’honneur de créer au Sénégal une section territoriale. Celle-ci a mené la lutte pour l’ensemble de notre RDA. Sa lutte ne se limitait pas au seul Sénégal mais à l’ensemble des pays que défendait le RDA. (…) Nous avions donc le Sénégal, la Guinée, le Mali actuel (l’ex-Soudan français), le Niger, le Burkina Faso… Ca va mieux ! (rires). Le Bénin (l’ex-Dahomey), le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Tchad, la République centrafricaine où nous avions une section jusqu’à l’indépendance, et le Tchad. La lutte a été dure. Je vous ai parlé hier de traversée du désert. Elle était pénible. Je ne vous ai pas relaté ce qu’on souffert les autres sections territoriales ailleurs, comme au Sénégal qui bénéficiait de plus de liberté parce que c’était le pays le plus ancien. Trois cents ans de vie commune avec les Français : ils étaient même Français avant les Corses (rires), il y a eu la répression sous une forme discrète mais pénible aussi. Des fonctionnaires ont été révoqués. On a coupé des crédits à nos commerçants sénégalais RDA. Mais les Sénégalais ont tenu jusqu’à l’indépendance. C’est après l’indépendance que je leur ai demandé de se saborder et de rejoindre les rangs pour aider Senghor à bâtir le Sénégal indépendant. Nous avons eu de nos militants, nos braves militants, dans le gouvernement de Senghor : M’baye, M’Bengue. Ils ont été très dignes de notre mouvement. Ils ont été très appréciés au niveau du Sénégal. Nous n’avons pas créé de section au niveau de la Mauritanie bien que deux délégations soient venues nous demander de les aider à créer la section mauritanienne. Nous avons dit : à partir du moment où Ould Daddah, le leader de leur pays, pratiquait la même politique de lutte émancipatrice, il fallait se joindre à Ould daddah pour pratiquer avec lui cette politique que nous menions nous-mêmes au niveau des autres territoires.
Le Niger, pendant la traversée du désert, a souffert. Nous n’avons plus de représentant au Niger, plus de représentant au Gabon ; notre leader a été expulsé du pays, interné en République centrafricaine - j’ai cité feu Léon M’Ba-. C’est après notre arrivée au gouvernement français que j’ai pu le faire revenir dans son pays où , grâce au triomphe du RDA, en 1956, il a pu faire accéder son pays à l’indépendance en même temps que nous autres. Nous avons perdu notre siège au Tchad. On nous a réduit d’une unité notre représentation au Mali. On n’a même pas autorisé nos deux représentants, qui quelques mois plus tard devaient enlever les sièges de la Guinée, à se présenter. Pendant longtemps, nous n’avons même pas eu un seul représentant à l’Assemblée territoriale de Guinée. Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole normale d’instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés.
Malheureusement, dès les premières difficultés, paix à son âme, mon frère Mamba Sano s’est retiré de la lutte. Alors, il y avait un vide qu’heureusement avaient comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madéra Keita du Mali et Ray Autra de la Guinée. Le pouvoir colonial ne s’est pas gêné, il les a mutés purement et simplement au Dahomey, aujourd’hui Bénin, et c’est grâce à eux, Madéra Keita et Ray Autra, que nous avons pu créer la section territoriale du RDA du Bénin.
Le drame du Tchad, vous le savez, c’est que la répression, (…) a été brutale, plus brutale dans l’ex AEF que dans l’ex AOF. Nous avons eu du mal à recruter un responsable au Tchad. C’est Gabriel Lisette, alors administrateur des colonies au Tchad, qui a accepté d’assumer les responsabilités de la direction de notre section territoriale du Tchad avec sa femme, une Française, plus africaine que les Africains.
Le vide guinéen, comment le combler, Madéra et Ray Autra partis ?
Nous avons recruté sur place de jeunes Guinéens vivant en Côte d’Ivoire sous la direction d’un brave jeune Sénégalais, Diagne, et avec l’appui d’un chef de canton de la frontière guinéenne, pour installer une tête de pont en Guinée. En cas de difficultés extrêmes, nous avions la possibilité de les replier sur la Côte d’Ivoire. Mais le grand pays restait vide. La Guinée n’avait pas de cartes du parti. Nous avons envoyé des cartes de Côte d’Ivoire, avec l’éléphant, et en surimpression «Guinée-PDG» ; c’est pour cela que l’éléphant de Côte d’Ivoire est devenu le Syli de la Guinée, il est parti d’ici. Alors un beau jour, on m’a appris qu’il y avait un jeune syndicaliste qui voulait rallumer le flambeau de la lutte RDA, c’est Sékou Touré. Je me suis déplacé. Je l’ai rencontré chez sa grande-tante. Elle me l’a recommandé. Je l’ai fait venir ici à Abidjan avec malheureusement, malheureusement parce qu’il n’est plus, son propre cousin, le petit Touré, époux de ma propre nièce. Celui-là n’est plus. Et voilà comment petit à petit, nous avons pu faire revivre après le départ de Madera et de Ray Autra, notre section territoriale de Guinée. Pas un seul membre du RDA à l’Assemblée territoriale de Guinée. La lutte en Guinée, ce n’était pas une lutte contre la colonisation, c’était une lutte contre le RDA.

Ministre, nous avions à présenter Sékou Touré dans la région de Beyla parce qu’il y avait une vacance. Je m’y suis rendu en compagnie du gouverneur général Cornut-Gentille. Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux ; je demandais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise. Je me suis rendu dans la nuit avec le gouverneur Cornut-Gentille dans les campements administratifs du Mont Nimba. (...) Le lendemain, il m’a dit que tout était arrangé, qu’il avait convoqué les administrateurs, qu’il avait donné des instruction et que la neutralité serait absolument respectée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire.

La fraude a écarté Sékou, nous n’avions personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’en 1956 pour obtenir sur l’ensemble des territoires français, africains français, la neutralité de l’administration. Le résultat : nous enlevions deux sièges en Guinée, deux sièges au Mali, deux sièges au Niger. Entre temps, le Burkina Faso a été reconstitué mais les élus sont venus au RDA. Nous avions nos amis du Bénin (Hubert Maga n’était pas avec nous au départ, il était avec les autres et s’il était quelque part embarrassé dans ses déclarations, c’est en raison de cela) (rires). Mais il s’est ressaisi. Il a milité avec le cœur, avec nous. Au sein de l’entente et pendant la lutte pour l’indépendance, nous avons perdu le siège de Tchicaya Félix au bénéfice de l'Abbé Fulbert Youlou, devenu lui aussi membre actif du RDA. Gabriel Lisette a repris sa place au Tchad. Voilà le RDA triomphant. Il fallait compléter cela par les élections territoriales. Là, c’était le raz-de-marée. Nous avons balayé tous les anciens dirigeants de parti nés des fraudes électorales. Nous avons repris la majorité. Et c’est cette majorité qui a conduit à l’indépendance après le départ de Sékou Touré en 1958, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Bénin, le Gabon, le Tchad. Nous n’avions aucune section en République centrafricaine avec Antoine Darlan. J’avais beaucoup d’amitié pour feu l’abbé Boganda. C’est sûr que volontairement, nous n’avons pas développé notre section de Centrafrique. Aujourd’hui, le fils de Darlan coopère étroitement avec le gouvernement centrafricain.

 

 

 

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