L'histoire du RDA, selon Félix Houphouët-Boigny

Felix Houphouët-Boigny rencontre en 1945 à Treichville, une cité ouvrière au sud d'Abidjan, des membres du Syndicat agricole africain (SAA) qi'il a fondé un an auparavant.
© © AFP

Du 18 au 25 octobre 1986, à l'occasion du quarantenaire du Rassemblement démocratique africain (RDA), un colloque d'historiens se tient à Yamoussoukro, dans la ville natale du président Félix Houphouët-Boigny. Celui-ci a 81 ans. Devant un parterre de membres du gouvernement et représentants de l’État, journalistes, chercheurs et universitaires, il revisite l'histoire du parti. La Radio télévision sénégalaise (RTS) enregistre intégralement l'intervention du président. Elle est diffusée en plusieurs épisodes dans l'émission Confidences autour d’un micro, de la journaliste Demba Dieng. La RTS a confié ses archives à RFI qui a transcrit quelques extraits, commentés par Jean-Pierre Dozon, directeur d'études à l'École des hautes études de sciences sociales, à Paris. 

Le long discours prononcé par Félix Houphouët-Boigny en octobre 1986 à l’occasion du quarantenaire du RDA dans son village de Yamoussoukro (dès l’époque métamorphosé par ses soins en cité moderniste et en capitale politique) est remarquable à plus d’un titre, mais surtout au regard de cette année des indépendances africaines.

Par rapport à aujourd’hui, ce discours de 1986 se situe à mi-parcours de l’indépendance de la Côte d’Ivoire durant lequel Houphouët (appelé aussi couramment «le Vieux») a régné sur son pays sans partage, c’est-à-dire en étant à la tête de l’État et de son parti, le PDCI-RDA, dont il a fait depuis 1960 un parti unique.

Houphouët par Houphouët 1/2
06-08-2010
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06-08-2010
(émission diffusée le 17/7/2010)

Il règne donc toujours, mais plus tout à fait avec la même poigne et avec le même assentiment populaire. Car l’on commence à parler de la fin du «miracle ivoirien» (expression employée à qui mieux mieux dans les années 60-70) qui signifie notamment la nécessaire mise en œuvre de programmes d’ajustement structurel, spécialement pour réduire drastiquement les dépenses de l’État. Et, du même coup, se manifeste au sein du peuple ivoirien quelque lassitude à l’égard d’un «Père de la nation» qui fut tout à la fois aimé et craint et qui semble préparer assez mal sa succession.

Quatre ans plus tard, dans la contexte de la chute du Mur de Berlin et de ce qu’on appelera «le Printemps de l’Afrique», il sera vivement contesté (notamment par la jeunesse) et contraint à concéder le retour du multipartisme (qui avait existé dans les années 1940-50) et de la liberté de la presse. Cependant, il tient encore assez bien les rênes du pouvoir, ce dont témoigne ce discours où, malgré son grand âge (il a officiellement 81 ans, mais sa date de naissance en 1905 est sujette à caution, beaucoup estimant qu’il est né un peu avant), il va tenir son public en haleine et faire preuve d’une gymnastique mentale, notamment mémorielle, assez exceptionnelle.

En fait, il est coutumier de ce genre d’exercice, qu’il appelle le dialogue à l’ivoirienne où, seul, pendant plusieurs heures, l’essentiel de l’appareil d’État étant rassemblé, il parle et répond aux questions de tel ou tel, ou de journalistes.

Pour en avoir vu quelques autres à la télévision ivoirienne avant 1986, j’ai été frappé par le net plaisir qu’il avait à exécuter l’exercice, comme si il était un grand acteur conscient de son talent, sachant qu’il allait envoûter son public, capable aussi bien d’être grave, de se se fâcher, que de faire rire.

En fait, il avait manifestement une très haute idée de lui-même, comme s’il se savait détenir une puissance extra-humaine. Ce qu’il exprime très nettement à l’occasion de ce discours de 1986 où il répond à quelqu’un qui lui demande pourquoi il n’a pas écrit ses mémoires, notamment celles qui concernent toute la période du RDA, que d’autres grands hommes n’ont rien écrit (Socrate, Jésus, Mahomet). Ce qui ne les a pas empêchés, dit-il, de marquer durablement l’histoire de l’humanité (le chanteur Alpha Blondy, adorateur d’Houphouët, mettra en musique reggae ce passage de son intervention).

Pour aborder plus précisément le contenu du discours, je dirai qu’il est remarquable par ce qu’il énonce aussi bien que par ce qu’il tait ou évoque très peu. Ce qu’il énonce, et qui montre en effet toute son agilité mentale, concerne la période initiale des années 1945-46, celle où il est député africain, parmi la dizaine qui représente l’Afrique occidentale française (AOF) et l’Afrique équatoriale française (AEF) au Parlement français, où il va y faire voter une loi abolissant le travail forcé et où il va devenir le président du RDA, en même temps que celui du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) qui en est la section ivoirienne.

Tout cela était déjà connu, mais il est intéressant de l’entendre en parler, mentionnant telle ou telle situation où interviennent d’autres leaders politiques africains, comme si il était, face à son public, en train de les revivre. C’est ce qu’il fait tout particulièrement lorsqu’il raconte les événements de Côte d’Ivoire, ceux qui se sont déroulés à la fin des années 1940 et qui ont correspondu, plus généralement, à la reprise en main manu militari par l’État français de son empire (début de la guerre d’Indochine, répression sanglante à Madagascar, etc.).

Ce furent en effet de graves événements puisque, sous la houlette du gouverneur Péchoux et des lobbies coloniaux, le PDCI-RDA, qui était à l’époque apparenté au PCF, fut littéralement pourchassé (il y eut des morts et de nombreuses arrestations dans ses rangs, Houphouët faillit être arrêté, mais il en réchappa sans trop de difficultés). Il insiste beaucoup, et on le comprend, sur cette épisode dramatique et héroïque de l’histoire ivoirienne. D’une certaine façon, outre l’abolition du travail forcé, c’est là où il a puisé et continue en 1986 à puiser sa légitimité politique.

Cependant, dans son discours, il est beaucoup moins disert sur la période qui va succéder à ses événements, c’est-à-dire toute la période des années 1950. Car c’est en fait la période où le président du RDA, proche initialement des communistes, va de plus en plus être lié à la classe politique française (ce qui voudra dire son «désapparentement» avec le PCF) en étant membre de gouvernements successifs de la IV° et V°République. D’abord avec François Mitterand, René Pleven, Gaston Defferre, etc,  ce qui l’amènera à rédiger avec le futur maire de Marseille la fameuse Loi-cadre de 1956 qui donnait une importante autonomie aux territoires africains (depuis 1946 on avait aboli le terme de colonies), tout en les maintenant fortement dans le giron français.

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

Puis avec le général de Gaulle pour lequel il avait manifestement une grande admiration et qu’il va soutenir aussi bien pour l’instauration, par voix référendaire, de la Communauté franco-africaine en 1958 qu’au moment des indépendances qui ne seront justement pas une rupture avec la France, bien au contraire.

En fait, ce qu’il tait ou évoque bien peu, c’est la façon dont il a divisé et fait éclater le RDA qui était un mouvement panafricain et dont il s’est servi pour opérer un rapprochement avec l’État français et faire en sorte que chaque territoire traite finalement avec celui-ci (ce qui s’est appelé à l’époque la “balkanisation” et qui s’appellera par la suite les accords bilatéraux). Dans cette affaire, comme la Côte d’Ivoire était la plus riche des ex-colonies françaises d’Afrique, il put devenir le principal interlocuteur de l’État français et lui faire bénéfier bien plus que tout autre pays nouvellement “indépendant” de ce qu’on appellera l’aide publique au développement. Ce n’est pas un hasard si, pendant deux décennies, on parlera du “miracle ivoirien”. 

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Remerciements à Marthe N’Diaye, responsable du service de la documentation de la RTS.

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