Mgr Bernard Agré : «On est allé jusqu’au fond du trou mais il y a toujours possibilité d'en revenir»


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Premier cardinal de Côte d'Ivoire, archevêque d'Abidjan, Mgr Bernard Agré a été l'un des médiateurs au cours de la crise politique qui secoue le pays depuis une dizaine d'années. Retraité en 2006, il a publié ses mémoires il y a quelques mois.


RFI : Mgr Agré, en 1960, vous aviez 34 ans. Quels souvenirs gardez-vous de ce moment historique ?

Mgr Bernard Agré : J’étais curé d’une grande paroisse, je revenais de Rome, de mes études et ce souvenir... les indépendances sont arrivées, nous attendions… Au moment où l’on a proclamé l’indépendance, je me trouvais à Strasbourg, j’étais en train de compléter mon stage de juriste canonique. Et puis je suis rentré en Côte d’Ivoire. Les lampions n’étaient pas encore éteints de cette grande fête qu'il y a eue, de liesse générale. Et donc les souvenirs ne sont que des souvenirs de joie populaire et je sentais que c’était très très bon parce que c’était la fin du temps colonial. Ce temps était caractérisé spécialement par un nombre de frustrations, de frustrations politique, frustration culturelle, sociale, et même économique. Bon, vous savez, c’est normal quand il y a une colonisation, c’est total, c'est totalitaire. Alors nous étions tout heureux et le peuple a montré, avec ses dirigeants, d’être libérés aux nouvelles pages à écrire. Elle était blanche, elle était belle et nous sommes partis à écrire cette page.

RFI : Ca veut dire que les Ivoiriens ont vécu cette indépendance avec beaucoup d’espérance en l’avenir ?

B.A. : Beaucoup... Justement, la devise nationale  le dit. C’est un peu la discipline à force nous voulions essayer de faire quelque chose par nous-mêmes bien sûr, en gardant les liens avec l’ancienne colonie mais on entendait apporter la marque des dirigeants d’alors, et la marque de toute la population qui attendait cet évènement.

RFI : Vous avez été très proche personnellement du premier président ivoirien, le président Houphouët-Boigny. Plus que jamais actuellement, on le vénère comme le père de la nation ivoirienne. Selon vous, qu’a-t-il fait de cette indépendance ?

B.A. : Le président Houphouët-Boigny... je l’ai fréquenté comme tous les autres évêques. Les gens sont attachés à lui, peut-être pas les intellectuels mais les autres, parce qu’il a posé un acte qui a marqué tout le monde, c’est d’avoir obtenu au palais Bourbon à Paris l’annulation des travaux forcés qu’on imposait à la population. Alors pour rien au monde, les gens voulaient s’en séparer parce que c’était quand même une grande, grande libération. L’époque coloniale était un peu ressentie comme un esclavage. On venait dans les villages, on prenait des gens pour les emmener travailler et quelquefois la famille ne savait même pas où se trouvaient ces personnes. Et il a réussi à faire supprimer cette loi de travaux forcés. C’était un peu le sauveur, le père de la nation, n’en déplaise à certains esprits chagrins qui disent .... Mais non ! On ne peut pas le mettre entre parenthèses. Je ne veux pas en faire l’éloge. Il a fait ce qu’il a pu avec sa grande clairvoyance mais aussi avec ses limites.

RFI : Mais est-ce qu’il a réussi malgré tout à créer une nation ivoirienne ?

B.A. : C’est ce que je lui ai dit une fois «Vous avez réussi, monsieur le Président, à faire un Etat fort, un pays prospère, mais vous n’avez pas réussi à faire une nation». Les Ivoiriens ne se sentent pas aussi appartenant à une nation comme des Sénégalais par exemple, comme des Guinéens juste à côté. Je crois que c’est leur faille et en même temps, c’est leur force. La force de n’être pas replié sur soi-même pour revendiquer la nation. Houphouët a ouvert quand même son peuple aux cultures limitrophes et ça, je crois qu’on ne peut pas lui enlever.

RFI : Mgr Agré, la Côte d’Ivoire a vécu un âge d’or jusque dans les années 70. Avec du recul, les autorités ivoiriennes n’ont-elles pas dilapidé justement ce potentiel économique et de stabilité nationale qui existait en 1960 ?

B.A. : Il faut quand même reconnaître que l’indépendance arrivait, c’était l’euphorie. On a beaucoup travaillé et il y a eu quand même un certain progrès et on ne peut pas l’enlever. On a parlé du miracle ivoirien, ce n’est pas un vain mot. Ce n’est pas une vaine expression. Mais ce mirage ivoirien… Quelque fois aussi, certains esprits critiques disent «c’était un mirage... ivoirien» parce qu’il n’y a pas eu vraiment de croissance. Il y a eu beaucoup d’erreurs. C’est un fait. Ces gens qui étaient au pouvoir n’avaient pas réussi à faire une nation auparavant. Ils étaient en apprentissage. Donc on peut leur concéder des erreurs, c'est certain, c’est tout à fait humain. Mais il y a eu quand même un beau travail qui a été fait, qui a fait de la Côte d’ivoire un pays parmi les pays appelés essentiels. Un pays essentiel, peut-être pas très grand, ni très puissant, mais quand il va bien, les pays limitrophes s’en ressentent. Et quand il a des problèmes, ces pays aussi le ressentent. Et ça, c’est le cas de la Côte d’Ivoire. On ne peut pas dire «tout a été mauvais, on a eu que des erreurs». Non, chez vous aussi, il y a eu des erreurs. Et chez nous, il y a eu des erreurs. Ce ne sont pas des saints, ils ont dilapidé mais aussi ils ont consolidé. Ils ont apporté certaines envies de travailler. Ce n’est pas encore, ce n'est pas la perfection du tout.

RFI : Mgr Agré  quand le pays va bien, quand le pays va mal… depuis dix ans, le pays traverse une période chaotique. Le pays a connu un coup d’Etat, une guerre civile, des assassinats politiques ?

B.A. : C’est ce qu’on appelle la crise et cette crise sévit un peu partout. Je ne suis pas en train de défendre le pays: il y a eu beaucoup d’erreurs.Nous avons eu des moments où l’on a eu le choc pétrolier, on a eu ce qu’ils appellent la conjoncture, c’est passé et la crise est venue. L’exception ivoirienne dont on parlait autrefois, c’était qu’il n’y avait pas de coup d’Etat, pas de coups de guerre. Mais maintenant, nous avons perdu cette exception ivoirienne. On a barboté, on est allé jusqu’au fond du trou mais il y a toujours possibilité de revenir.

RFI : Des signes d’espoir, on en attendait un très fort : c’était une date pour une élection présidentielle. On l’attend depuis 2005, les reports ont été nombreux. Le gouvernement ivoirien vient d’annoncer la date du 31 octobre prochain pour la présidentielle. Pensez-vous que cette élection vont bien avoir lieu cette fois et que c’est un ferment important pour l’avenir du pays ?

B.A. : Je ne suis pas aux commandes du pays. Il y a des gens qui sont aux commandes, qui nous disent hier à la télévision, à la radio, devant la population, nous fixant la présidentielle au 31 octobre. Mais faisons confiance en leur disant «surtout ne gâchez pas cet avenir, ne gâchez pas cette espérance». C’est le monde entier qui regarde, mais aussi la nation entière. Les petits comme les grands disent «ils vont tenir parole cette fois». Alors faisons-leur confiance jusqu’au jour ils nous démontrent que c’est du bluff. Pour le moment, nous pouvons quand même espérer qu’ils tiendront parole.

RFI : La Côte d’Ivoire pourrait-elle supporter un nouveau report d’après vous ?

B.A. : Pourquoi parler de nouveau report ? Ce n’est pas encore reporté. Pour le moment, c’est ce que l’on a entendu. Je ne suis pas prophète. Je dis simplement, des gens qui sont au pouvoir avec ce qu’ils appellent la société internationale nous sont revenus et ils ont dit le 31 octobre. Alors travaillons pour que le 31 octobre, il n’y ait pas de fausses notes et que les choses se fassent dans les normes, c’est-à-dire avec une liste électorale fiable, qu’on ne mette pas des gens qui ne sont pas Ivoiriens dedans et qu’on ne classe pas -et je crois que c’est ça qui est important- nous faisons confiance jusqu’à ce que eux-mêmes nous disent «on ne peut pas nous faire confiance».

RFI : Dans votre livre de mémoire qui est paru au printemps, vous écrivez «C’est dans les urnes que se trouve le pouvoir véritable. Il ne doit pas y avoir de dérogation sur ce plan-là». Ce message, il s’adresse à qui ?

B.A. : A tout le monde aussi bien en Côte d’Ivoire qu’au monde entier parce que moi je suis évêque et je ne pense pas seulement à mon pays, je pense à tout le monde. Les coups d’Etat ne se passent pas seulement en Côte d’Ivoire, c’est dans tous les pays du monde. Et c’est jusqu’ici, à partir des urnes que le pouvoir démocratique sort, donc il ne faut pas inventer des coups d’Etat, des coups de force. Ce n’est pas démocratique.

RFI : Mais, il s’adresse aussi au président Gbagbo ?

B.A. : A tout le monde, j’ai dit. Le président Gbagbo fait partie du monde.

RFI : La Côte d’Ivoire a connu plusieurs accords de paix. Vous dites dans votre ouvrage que les accords de Marcoussis ont été un hold up et que ceux de Ouagadougou sont une réconciliation... 

Nous étions libérés pour une nouvelle page à écrire, elle était blanche, elle était belle.
Mgr Bernard Agré, Premier cardinal de Côte d'Ivoire, archevêque d'Abidjan
16-10-2013 - Par Christine Muratet

B.A. : La réconciliation est humaine. Il y a des failles dedans. Quant on a lu les accords de Ouagadougou –Ouagadougou, ce n’est pas une parole d’Evangile. Vous remarquerez très bien que dedans il a mis : «C’est le président élu qui va faire le désarmement». Tout n’est pas très (rires)… Le désarmement est-il fait ? n’est-il pas fait ? Nous sommes dans le pays, nous allons voir. Tout le monde désire cette réconciliation et on y travaille, croyez-moi, les hommes politiques aussi mais nous aussi les hommes religieux, nous y travaillons pour changer les cœurs des gens parce que dans les cœurs se trouvent la paix et aussi la guerre. Alors nous pensons que nous allons arriver à quelque chose. Vous savez, madame, je suis quand même un peu âgé, j’ai connu votre temps, le temps où la France a connu sa crise de 39 à 45. Et entre 44 et 45, les temps qui ont suivi, il y a eu des horreurs. Mais la France a tourné la page parce qu’il y a eu des hommes magnifiques qui ont pris les choses en mains. Et aujourd’hui, la France ce n'est pas uniquement la France, c’est toute l’Europe. Ici bien sûr, de loin on dit «les gens ne sortiront pas, il y a ceci...» Ne regardons pas trop. Quelquefois, c’est une tempête vraie et d’autres fois aussi, c’est une tempête dans un verre d’eau. Je crois qu’il faut quand même que nous soyons quand même assez positifs pour dire «ces pays d’Afrique, si on leur laisse la possibilité de le faire peuvent arriver, arrivent dans la paix». Quand je regarde un peu aujourd’hui, je dis effectivement que c’est dans les urnes que l’on peut trouver une démocratie, ce n’est pas dans les coups d’Etat. C’est terminé maintenant, cette époque tumultueuse des coups d’Etat. Tout le monde doit comprendre, et les militaires et les civils,  que c’est dans les urnes seulement. Alors la Côte d’Ivoire dit «Nous allons faire nos élections...» On les encourage ! Et on dit aux gens : «attention aux paroles, attention aux actes». Nous ne sommes pas des gens qui disent toujours «attention, attention». Non, on n’est pas des pompiers ! Mais il faut être aussi des éducateurs.

RFI : Mgr Agré ..

B.A. : Vous ne voulez pas qu’on dise un mot de l’avenir ?

RFI : Nous allons parler d’avenir dans un instant. Vis-à-vis de la France, on a le sentiment que cinquante ans après l’indépendance, c’est aujourd’hui que la Côte d’Ivoire dit non à la France. Comment dire ce sentiment d’éloignement vis-à-vis d’un pays qui a été longtemps très proche de la Côte d’Ivoire ?

B.A. : Madame, celui qui vous parle a été éduqué à la française, je suis francophile. Mais entre temps, il y a eu, depuis les indépendances, des va-et-vient entre Français et Ivoiriens et quand il y a des hommes, il y a toujours des moments d’incompréhension. Mettons tout ce qui s’est passé un peu sous la coupole de l’incompréhension. Certains Français ont pensé que les Ivoiriens étaient devenus francophobes. Ce n’est pas vrai du tout. La jeunesse actuelle n’a pas été élevée en France. Beaucoup ont été élevés en France et sont revenus heureux d’appartenir à cette culture. Et c’est grâce à cette langue française que je peux collaborer, je peux parler avec vous. Je m’en réjouis mais il ne faut pas croire que la France n’a eu que des heures de gloire en Côte d’Ivoire et que les Ivoiriens aussi n’ont eu que des moments d’euphorie vis-à-vis de la France. Il y a des moments où on ne se comprend pas. Et certaines personnes ont pensé malheureusement, et je l’ai dit à l'Elysée, il ne faut pas personnaliser le débat. Ce n’est pas une question du président Chirac et de Laurent Gbagbo, ils sont présidents d’un pays, ils sont présidents de notre pays qu’ils puissent se parler d’une façon paisible comme des collègues, mais qu’on en fasse pas un pugilat entre Gbagbo et le président Chirac. Les choses ont pu changer mais le peuple ivoirien reste encore attaché à la France. Il y a eu des moments très durs ici où on a senti qu’on a fait un retour en arrière. Il ne faut pas non plus mettre les fautes du côté des Français ou bien mettre leurs fautes du côté des Ivoiriens. Leurs torts sont partagés. Il faut reconnaître ça.

RFI : Mgr Agré, justement en ce jour du cinquantième anniversaire de l’indépendance de votre pays. Que souhaitez-vous pour votre pays ?

B.A. : Pour mon pays, je souhaite d’abord qu’il y ait une très bonne fête, qu’il n’y ait pas de morts, qu’il n’y ait pas de blessés et que nous ayons une nouvelle conscience que tous les Ivoiriens, tous ceux qui habitent ici, aient une nouvelle conscience de la grandeur, de la beauté de l’avenir de la Côte d’Ivoire et que ces gens, jeunes et adultes, renoncent aux solutions de facilité, qu’ils travaillent un peu plus, qu’ils soient plus disciplinés -c’est leur devise- et que dans ce travail acharné et bien fait, dans un pays aussi riche que la Côte d’Ivoire, on puisse vivre riches. Riches pour pouvoir enrichir ceux qui sont autour de nous et que nous puissions cultiver, les uns et les autres. Mais si vous voulez, les quatre principes, les quatre piliers qui font un pays fort appuyés sur l’éthique, sont le respect de la personne humaine, quelle qu'elle soit, autochtone ou étrangère, nord ou sud, qu’on puisse respecter le bien commun donné par la nature ou bien par le travail des hommes, que l’on puisse respecter nos institutions. Troisièmement, respecter le principe de subsidiarité. Que chacun à son poste accomplisse sa tâche et laisse accomplir sa tâche aux autres qui partagent les responsabilités. Et que les informations circulent. C’est ce que je souhaite... Retenez ce principe que la rétention volontaire d’informations dues est une forme subtile de dictature. Quatrièmement, respect de la solidarité. C’est ça que je souhaite fondamentalement pour le pays.

RFI : Est-ce que l’espérance qui était au cœur du peuple ivoirien en 1960 est toujours là ?

B.A. : Très vivace. Il ne faut pas croire que nous sommes devenus des désespérés en train de regarder uniquement vers la France, de vouloir sortir de Côte d’Ivoire pour habiter la France. La France n’est pas non plus le paradis. Il y a beaucoup de difficultés, nous le sentons tous les jours en écoutant votre radio, d'autres radios aussi. Donc nous voyons les failles en France. Et nos jeunes qui s’en vont chercher fortune là-bas et ailleurs nous disant «écoutez en travaillant un peu plus ici et en nous organisant, nous pouvons réussir» et cette espérance doit être chérie dans nos cœurs. Personne ne peut dire «les Ivoiriens sont des désespérés». Je ne vois pas ça du tout comme ça. Alors en faisant travailler le sol et le sous-sol et en transformant ce que nous fabriquons, nous pouvons vivre très heureux et accueillir encore des gens pour vivre heureux avec nous.

RFI : Donc c’est dans la joie et dans l’espoir et dans l’espérance que va s’ouvrir cette journée du cinquantième anniversaire ?

B.A. : Moi je suis à la retraite mais je reçois constamment du monde et des hommes politiques, et des hommes d’église. Tout le monde, je viens encore de recevoir une commissaire tout à l’heure qui s’en va heureuse de travailler toute la nuit pour qu’il y ait de l’ordre. Et vous voyez, moi je suis optimiste mais pas d’un optimisme béat. Je sais très bien que quand il y a l’homme, il y a toujours des lacunes. Mais cette indépendance doit être le départ d’une nouvelle Côte d’Ivoire où les gens prennent conscience qu’ils peuvent avoir une place de choix dans le Concert des nations.

RFI : Mgr Agré, je vous remercie.
 

Cardinal Bernard Agré, ses grands bonheurs, ses menus secrets, Mémoires.  Entretien avec Lebry Léon Francis. Edition Présence Africaine.

 (Transcription : Patricia Berquin)

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