Mackjoss : «On a eu des ponts, des universités, des hôpitaux, mais les artistes n'ont bénéficié de rien du tout»


© © Boussougou Levis

Derrière le pseudonyme de Mackjoss, se cache Jean-Christian Mboumba Makaya, une des icônes de la musique gabonaise avec Pierre Claver Akendengué et Hilarion Nguéma. Le Boucher, chanson datant de 1966 est son grand succès. Jusqu'à ce jour, jamais un concert de lui sans Le Boucher. Imitation de la rumba congolaise, Le Boucher a intéressé Franco du Tout-Puissant Ok Jazz qui lors d'un concert à Libreville a tenu à rencontrer l'artiste. En guise d'encouragement, Franco avait envoyé à l'artiste gabonais un don de matériel de musique.

Le Boucher, de et par Mackjoss sur YouTube.

RFI :  Mackjoss quel âge aviez-vous et où étiez-vous le jour de la proclamation de l’indépendance du Gabon, le 17 août 1960 ?
Mackjoss : Je suis né le 20 juin 1946 à Mimongo, dans le Sud du Gabon. Je suis arrivé à Libreville au collège classique et moderne Félix Eboué en 1959, donc un an avant l’indépendance du Gabon. J’ai donc vu le ministre André Malraux et le président Léon Mba à l’Assemblée nationale qui se trouvait actuellement en face de la présidence de la République. Nous étions dehors parce que, à mon âge [14 ans. NDLR], je ne pouvais pas être dans la salle de l'Assemblée. Nous étions dehors mais il y avait des haut-parleurs qui étaient installés de part et d’autre de l’Assemblée. Donc on a entendu le ministre André Malraux, comment dirais-je-... donner l’indépendance au nom du général de Gaulle et de la France au président Léon Mba pour le Gabon. Je ne savais vraiment pas ce que c’était l’indépendance pour moi parce que, au collège où nous étions, nous avions des amis européens qui étaient avec nous et on n’avait pas de grandes, grandes différences. C’était la convivialité entre nous. Maintenant que l’indépendance était là, on se demandait ce que ça allait nous donner parce que moi je passais en cinquième. Vous comprendrez que pour moi, l’indépendance ne signifiait pas grand-chose en ces temps là.

RFI : Au lendemain de la proclamation de l’indépendance, est-ce que vous avez même senti quand même un changement dans votre vie quotidienne à l’école et autre ?
M
. : À  l’école, le changement que j’ai tout de suite perçu, c'est celui du nom du collège classique et moderne Félix Eboué. On l’avait changé en lycée national Léon Mba. Si c’est ça l’indépendance, alors c’est une bonne chose parce que Félix Eboué, c’était l’ancien gouverneur de l’Afrique équatoriale française. Maintenant que nous sommes indépendants, qu’on donne le nom de notre président à notre établissement, nous étions fiers, fiers d’appartenir à cet établissement-là. Et c’était ça notre première fierté.

RFI : Il y avait aussi le drapeau national et l’hymne national ?
M.
: Oui, il y avait le drapeau national qui était vert, jaune et bleu, et l’hymne national, c’était la Concorde, la Concorde qu’on avait même commencé à apprendre dès la rentrée scolaire de septembre-octobre 60.

RFI : Après l’indépendance, il y a eu cette motion de censure en 1960, fin novembre. Avez-vous le souvenir de cet évènement ?
M. : La motion de censure concernant quoi ?
 

RFI : La motion de censure qui avait été déposée à l’Assemblée nationale pour faire tomber le gouvernement de Léon Mba ?
M. : Ca c’était le coup d’État de 1964. [Le coup d'État a lieu suite à la dissolution de l'Assemblée nationale par Léon Mba. NDLR]

RFI : Il y a eu le coup d’État de 1964. Avez-vous des souvenirs à propos de ce coup d’État ?
M. : Je commençais ma vie musicale. Trois ans après l’indépendance, j’ai commencé ma vie musicale. Je me trouvais donc du coté de Lambaréné, au centre du Gabon. Quand j’ai vu arriver, sur le bac entre Adouma et Lambaréné, le président Léon Mba entouré de quatre militaires. Et dans les quatre militaires, il y avait un métis. Donc je me suis demandé avec mes amis, nous étions ensemble, on se demandait... c’était de bonne heure le matin aux environs de 8h30-9h. On a vu le président arriver dans une jeep accompagné de quatre militaires dont un métis. Et on se demandait pourquoi le président était dans une jeep accompagné de militaires. On ne savait pas qu’il y avait un coup d’État. Ce n’est que dans la soirée que nous avons appris par la voix des ondes qu’il y avait eu un coup d’État du côté de Libreville et on se demandait à quoi ça allait aboutir.

RFI : Le coup d’État a été maté par l’armée française. Le président Léon Mba est décédé, et il y a eu l’instauration du parti unique. La création du parti unique a été accompagnée par une grande phase de propagande. Est-ce que vous, en tant qu’artiste, vous avez été sollicité ?
M. : J’avais été sollicité par le président Léon Mba. En 1967, après qu’ils ont gagné leur plébiscite [les élections ont eu lieu en mars 1967. NDLR] auprès des Gabonais parce que le président Léon Mba avait pour colistier le vice-président Albert-Bernard Bongo. Et j’avais fait une chanson qui avait pour titre Les Grands Guides. Et donc le président Léon Mba m’a envoyé une carte depuis Paris où il était écrit : «Mon fils, j’ai écouté ta chanson. Elle est bien. Attends mon retour». Malheureusement pour moi, il est arrivé les deux pieds devant.

RFI : Un petit mot sur les principales paroles de cette chanson Les Grands Guides ?
M.
: Dans Les Grands Guides, je disais «Bientôt traversera nos forêts, ce chemin de fer tant attendu. Et dans notre vaste estuaire construit le grand port d’Owendo, pour vous Gabonaises, il a consolidé l’unité nationale. Pour vous élever au rang des citoyennes il a supprimé la dot, pour que le Gabon continue sur la voie du progrès, unissez Albert Bongo au grand guide Léon Mba. À l'isoloir, Gabonais, sachez que vous mettrez dans l’urne votre avenir en votant Léon Mba et Albert Bongo». Voilà, c’était ça la chanson.

RFI : C’était une chanson à la gloire de Léon Mba et Albert-Bernard Bongo pour la campagne ?
M.
: Pour la campagne électorale.

RFI : Et donc vous avez fait la campagne en tant qu’artiste ?
M.
: En tant qu’artiste, j’étais le seul artiste gabonais qui avait accompagné le vice-président Bongo dans tout le Gabon. Je dis bien dans tout le Gabon, dans les coins et recoins de tout le Gabon. C’est moi qui accompagnais le vice-président Bongo pour la campagne. La toute première campagne, la seule qui s’est passée au Gabon.

RFI : Et donc pendant cette période de monopartisme, les artistes aussi devaient être alignés ?
M.
: Sûr et certain. Mais moi je n’étais pas encore allié au PDG (Parti démocratique gabonais). Parce que bon, le parti... J’étais mieux là où j’étais,  c’est-à-dire libre de mes mouvements. Je n’avais pas encore de carte d’adhésion au PDG.

RFI : La conférence nationale arrive en 1990. Qu’avez-vous comme souvenir de cette conférence nationale ?
M.
: La conférence nationale est arrivée en 1990. Là j’étais militaire. Donc pour nous, nous étions neutres, l’armée était neutre. Seuls les officiers avaient peut-être un petit droit de regard assez tendre. Assez tendre, je veux dire parce qu'étant militaire, nous n’avions pas droit à nous immiscer dans les histoires politiques. Moi étant sous-officier, vous comprendrez que ça nous disait absolument rien, sauf quand on nous disait d’aller monter la garde quelque part, on y allait sans autre forme de procès.

RFI : Est-ce que vous pensez que le Gabon a réalisé des progrès pendant les cinquante ans écoulés ?
M.
: Il faut avoir quand même une mémoire assez courte pour ne pas le reconnaître. Même si ça n’a pas marché sur des roulettes, il faut savoir que le président Léon Mba n’a fait que sept ans de magistère. Mais celui qui a beaucoup travaillé, je dirais que c’est le président Bongo parce qu’il y a eu des ponts qui ont été construits, les ponts de Lambaréné, les ponts de Kango...Avant, vous partiez de Libreville pour Lambaréné et il fallait parfois mettre deux jours pour 300 km. À chaque fois qu’il y avait un bac, le bac s’arrêtait à 18h pour la traversée, il fallait dormir là-bas. On a eu aussi l’université qui a été construite, on a eu des hôpitaux, on a eu le boom pétrolier, mais franchement nous n’avons pas vu ce que nous avons fait avec notre boom pétrolier. Peut-être le chemin de fer qui a été construit avec cet argent ? Qu’est-ce qu’il y a eu encore ? Nous avons eu dans le domaine des transports  la compagnie nationale Air Gabon, nous avions eu Sotraville [La société de transport de Libreville. NDLR] qui est morte de sa propre mort.
Il y a des routes qui ont été construites, un peu bitumées et il reste encore beaucoup à faire en ce qui concerne le domaine routier. C’est dans le sud et dans le sud-est qu’il reste beaucoup à faire.

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

RFI :  En tant qu’artiste, votre situation s'est-elle améliorée au cours de ces cinquantes dernières années ?
M. : Les artistes n’ont vraiment bénéficié de rien du tout. En1975, on nous a coupé l’herbe sous les pieds, la Sacem a été interdite au Gabon.  [La Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, société française de gestion des droits d'auteurs, a voulu encaisser  au nom des artistes des droits sur les diffusions des musiques dans les boîtes de nuit.  En réaction, les propriétaires de boîte de nuit ont menacé de fermer les établissements. Les représentants de la Sacem ne sont jamais revenus au Gabon. NDLR]. Nous n’avons ni droits d’auteur, ni salles de spectacle. C’est vraiment lamentable pour les artistes gabonais que nous sommes. Pas de salles de spectacles dignes de ce nom, même une salle de 250 places, nous n’en avons pas hormis l’État français qui a son cercle… le CCF. Le Centre culturel français qui a une salle d’une capacité de 2 ou 300 places. À la cité de la Démocratie, il y a une grande salle mais ce n’est pas fait pour les artistes que nous sommes. Quand il y a des grandes manifestations, des conférences internationales, les gens y vont en costume et tout et tout… Il nous faut une salle en pleine ville, une grande salle. Une grande salle à côté même du stade Omar Bongo, une salle de 1 000 et même 2 000 places, pourquoi pas ? Mais la volonté politique n’y étant pas…

RFI : Vous pensez que, sur le plan culturel, les cinquante premières années du Gabon, c’est un petit gâchis ?
M.
: En tout cas, les cinquante dernières années du Gabon ne nous ont rien apporté, rien apporté sur le plan artistique, musical. Je vous parle d’un exemple probant : le défunt président Mobutu avait payé aux artistes congolais de Kinshasa 150 orchestres et il a payé du matériel pour  tous les 150 orchestres congolais. Mais chez nous, jamais une chose pareille ne pourrait se faire. Moi, on m’a promis du matériel mais jamais j’ai reçu 100 francs pour ce matériel. Rien du tout. À Libreville, c'est écoeurant, si vous n’allez pas en boîte de nuit, il n’y a rien.  Moi à mon domicile à moi, j’ai fait un petit troquet,  où j’ai un orchestre qui joue mais cela ne suffit pas. Dès qu’il y a une quarantaine, une cinquantaine de personnes, c’est fini tout est déjà plein. S’ils peuvent, dans la mesure du possible, octroyer à de vieux musiciens comme Hilarion Nguema, Pierre-Claver Akendengué, comme à Mackjoss, du matériel, on embaucherait des jeunes compatriotes qui ne demandent que ça parce que le travail, ce n’est pas seulement aller travailler dans un bureau, c’est aussi ce qu’ils veulent faire dans l’art. C’est tout ça le travail dans une République. Il n’y a pas que les bureaux, il y a aussi les loisirs qui sont là, qui peuvent contribuer à l’émergence d’un pays.

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