Sept questions à Alain Mabanckou


©

« Demain, j’aurai vingt ans » est un des livres majeurs de cette rentrée littéraire. Et le 8e roman d’Alain Mabanckou, cet auteur talentueux qui s’est imposé comme le chef de file de sa génération. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il évoque notamment sa fierté d’être le premier Africain francophone à être publié dans la prestigieuse collection « Blanche » chez Gallimard.

Alain Mabanckou était l'invité de l'émission "Culture vive" sur RFI
16-10-2013 - Par Pascal Paradou

RFI : Roman ? Récit d’enfance ? Mémoires ? Comment qualifier votre nouvel opus ?

Alain Mabanckou : Le mot « mémoires » me fait peur ! Trop grave, trop solennel ! Je ne suis ni Chateaubriand ni De Gaulle. Je n’ai pas l’impression d’avoir vécu des événements extraordinaires qui ont changé le cours de l’histoire et dont je pourrais nourrir mes livres, comme l’ont fait ces grands mémorialistes. Par ailleurs, il faut être vieux pour écrire des mémoires censés établir le bilan de toute une existence et je n’ai pas encore 50 ans. Qui plus est, je suis un modeste romancier. La fiction est la forme que je maîtrise le mieux. Le roman offre une liberté que l’on ne trouve pas dans les autres genres. On peut prendre des poses, exagérer, désorganiser l’ordre, voire même mentir tout en restant dans l’esprit des événements qu’on veut évoquer. C’est pourquoi lorsque j’ai voulu raconter mon enfance au Congo dans les années 1970, la fiction m’a semblé être le genre le plus approprié pour restituer la saveur et la couleur de l’époque, sans respecter nécessairement la chronologie du réel. Pour répondre donc à votre question, Demain, j’aurai vingt ans est bel et bien un roman.

RFI : Mais un roman autobiographique, dans la veine par exemple de L’Enfant noir de Camara Laye ?

A. M. : Oui, L’Enfant noir, comme d’autres récits autobiographiques de l’époque, m’ont servi en quelque sorte de modèles pour mon nouveau roman. Alors que Camara Laye évoquait son vécu de jeune Africain des années 50, moi, je raconte les années 60 et 70. Peu de romanciers de ma génération ont raconté leur enfance. Que faisaient-ils à 10-12 ans ? Que lisaient-ils ? A quoi jouaient-ils ? Que savaient-ils du monde ? C’est à ces questions que j’ai tenté de répondre en évoquant mon enfance dans le Congo postindépendance, mes jeux, mes inquiétudes. Enfin, si L’Enfant noir a été un modèle pour moi, il a été un modèle lointain dans la mesure où le monde dans lequel mes personnages évoluent est très éloigné de cette Afrique ancestrale, traditionnelle que Camara Laye décrit. J’ai grandi dans un univers de classe moyenne, urbanisé, ouvert sur le monde.

RFI : D’où sans doute les références récurrentes à l’histoire contemporaine ?

A. M. :
Au Congo, dans les années 70, plus que les journaux, c’est la radio qui nous informait de la marche du monde. La radio était une fenêtre ouverte sur le grand large. Mon père qui avait l’oreille collée au poste, écoutait particulièrement Voice of America. A table, il partageait avec nous les drames politiques que rapportait sa radio préférée, de sorte que les Shah d’Iran, Valéry Giscard d’Estaing, Bokassa, Yasser Arafat, Henri Kissinger, principaux acteurs de la vie internationale de l’époque, avaient fini par devenir des figures incontournables de notre quotidien. Ils émaillaient notre existence. Sur le plan de l’écriture, ces références sont utiles car elles renforcent ce que les théoriciens appellent les « effets de réel ». Le récit devient plus crédible car il s’inscrit dans l’Histoire avec un grand « H », dans une chronologie organisée.

RFI : Sur ce décor composé de la grande histoire et du quotidien familial, préside la figure de Pauline Kengué, la mère du narrateur. A-t-elle été inspirée par la personnalité de votre propre mère ?

A. M. : Pauline Kengué n’est plus une inconnue pour mes lecteurs. Tous mes romans lui sont dédiés. Pourquoi ? Parce que si je suis devenu écrivain, c’est beaucoup à cause d’elle. Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais elle a tenu à ce que j’apprenne. Elle pensait qu’avec l’instruction, je deviendrais quelqu’un, et ainsi que je pourrai prendre la revanche sur la vie qui ne lui avait pas fait de cadeaux. Je suis venu en France en 1989. Je ne l’ai plus revue.

RFI : En faisant revivre et agir votre mère dans Demain j’aurai vingt ans, vous donnez à Pauline Kengué une épaisseur romanesque dont elle sera prisonnière à tout jamais. Est-ce le monument définitif ?

A. M. : Je ne sais pas si c’est le monument définitif mais je me suis certainement senti libéré en la ressuscitant, en lui donnant la parole. Je n’ai pas inventé un personnage, j’ai dépeint ma mère telle qu’elle était dans la vie, coléreuse, obsessive, contradictoire. On est loin de la conception pieuse de la maternité d’un Camara Laye. Dans mon livre, ma mère est présente telle qu’en elle-même. Elle a sa propre existence et, du coup, elle n’a plus besoin de moi pour exister. De mon côté, je pourrai désormais écrire tout ce qui me passe par la tête, sans me demander chaque fois si ma mère apprécierait.

RFI : Il y a Camara Laye, mais aussi Mongo Béti et Chinua Achebe dans ce roman. Derrière la nostalgie de l’enfance, pointent la critique sociale et la dénonciation du monde des adultes.

A. M. : Il était difficile de vivre dans l’Afrique postindépendance sans être conscient de la misère sociale, de l’inégalité, du décalage entre la promesse des hommes politiques et la réalité de la condition des gens. Pour en parler, j’ai choisi la fausse naïveté, l’innocence du narrateur-enfant. L’enfant pose des questions : « Pourquoi faut-il appeler le président « L’Immortel » même s’il n’est plus vivant ? » ; « Comment peut-on se réclamer comme communiste, quand on est riche ? » Ces questions me semblent être plus révélatrices des dysfonctionnements que de longues dénonciations plates et explicatives. Pour autant, je n’ai pas voulu écrire un roman réaliste. La critique sociale est ici secondaire à la magie de l’enfance, à l’apprentissage de la vie dans la joie et dans l’appréhension réussie du réseau complexe de croyances et de convictions dont tout humain fait partie.

RFI : Demain j’aurai vingt ans est le premier roman africain francophone à paraître dans la prestigieuse collection « Blanche » de Gallimard. Est-ce une réussite personnelle ?

A. M. : C’est bien sûr un objet de fierté pour moi de voir mes livres côtoyer ceux des plus grands écrivains du monde. Mais mon entrée dans la collection « Blanche » est avant tout la reconnaissance de la qualité et de la maturité de l’ensemble de la littérature africaine francophone. D’autres auteurs francophones méritent d’y figurer autant que moi.

Demain, j’aurai vingt ans, par Alain Mabanckou. Paris, Gallimard, 2010. 384 pages.