L'exposition "Fleuve Congo", du 22 juin au 3 octobre 2010 au musée du quai Branly à Paris, démontre les liens artistiques existant entre les oeuvres produites en Afrique centrale par diverses populations de langue Bantou.
© Musée du quai Branly

L’exposition « Fleuve Congo » au musée du Quai Branly ne parle pas de la géographie, mais littéralement du cœur de l’Afrique centrale. Pour la première fois est démontré qu’on peut retrouver la même civilisation sur un immense territoire depuis le sud de Cameroun, la Guinée équatoriale, le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa et une partie de l’Angola. Près de 170 masques et statues d’exception dégagent une puissance surnaturelle et cernent les « Arts d’Afrique centrale » comme le promet le sous-titre.

Masque heaume anthropo-zoomorphe de l'ethnie Suku (RDC) © Musée du quai Branly

Jamais une exposition sur l’art Africain n’a eu autant de cœur. Déjà, à l’entrée de Fleuve Congo, un masque facial anthropomorphe nous accueille en forme de cœur en bois et métal avec des pigments. La légende nous explique que le porteur de masque est souvent recouvert de feuilles et réveille la mémoire collective accompagné des chants, danses et musique.

Chez la tribu des Punu, les masques en forme de cœur recouvrent quinze groupes différents : les statuts, les objets, les idées… Une seule culture pour une région qui est huit fois plus grande que la France ? « En général, on ne parle pas d’une culture? souligne François Neyt, le commissaire de l’exposition. On parle de multiples cultures, mais d’une civilisation. C’est précisément l’un des objets de cette exposition : montrer l’unité culturelle qui relie ces populations entre elles – depuis la tribu Fang près de l’Atlantique jusqu’a la tribu Lega près du Lac Tanganyika vous avez plus de 500 000 kilomètres carrés et vous retrouvez les mêmes formes en visage de cœur dans toutes ces groupes différents. »

Un moine bénédictin en Afrique

François Neyt, ethnologue et commissaire de l'exposition "Fleuve Congo" © sf

En plus de la zone extrêmement vaste, il s'agit d'étudier l'évolution d'une civilisation née entre 3 000 et 2000 avant J.-C. ! Le commissaire semble à la hauteur de ses ambitions. L'ethnologue François Neyt est aussi philosophe, archéologue et historien d’art. Il est né à Jadotville en République démocratique du Congo (RDC) et il a vécu pendant 20 ans en Afrique. Il est moine bénédictin du Monastère Saint-André de Clerlande et il a travaillé en tant que scientifique au Zaïre, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Nigeria et en RDC. « Le fait que je sois né en Afrique m’a sensibilisé, pas seulement aux cultures africaines, mais à tout l’environnement naturel de l’Afrique. J’y étais en tant qu’enfant, j’y étais en tant que professeur et j’ai fait des recherches dans différents groupes ethniques pour les arts africains. »

Le cœur protège contre les forces occultes de la vie

© sf

La question de savoir pourquoi ces formes en cœur sont apparues (et pourquoi en Afrique centrale...) reste jusqu’à aujourd’hui énigmatique, mais François Neyt a déniché quelques pistes : « La première explication qu’on peut donner : ces peuples ont traversé les forêts équatoriales et ils ont peut-être eu des liens entre eux. En même temps s’exprime à travers ces formes en image de cœur leur manière de se protéger contre les forces occultes de la vie. »

Derrière la forme du cœur se cache une réalité complexe : elle représente d’abord le visage et ses traits essentiels. Des traits qu’on retrouve chez l’humain et l’animal, aussi bien sur un masque anthropomorphe ou sur un masque hibou. Le visage en cœur est présent dans la forêt équatoriale, mais il est en même temps universel. Au fil du parcours d’autres formes surgissent, comme des reliquaires convexes chez les Kota, les masques blancs des Punu, les sculptures féminines dans les royaumes de la savane qui incarnent les esprits ancestraux.

Masque facial Aduma fait de bois, pigments et plumes de touraco, haut de 71 cm (Haut-Ogooué, Gabon) © Collection particulière © photo Hughes Dubois

Le patrimoine de l’Afrique noire est unique au monde

Masque facial anthropomorphe de l'ethnie kwese fait de bois, pigments et métal (RDC) © Collection particulière © Speltdoorn, Bruxelles

Une diversité qui ne met pas en danger l’unité culturelle, affirme le commissaire : « L’exposition est innovatrice à double titre : d’abord on veut montrer les correspondances et les mutations entre les formes au sein de tous ces groupes. C’est à dire les relier entre eux. Ceci n’était pas habituel. On étudiait un groupe à côté d’un autre. Mais on n’a pas fait le rapprochement. C’est même un peu audacieux de ma part de mettre tous ces peuples sous le même chapeau. Ici, le plus important, c’est de montrer les archétypes, les manières de sculpter la personne, l’être humain, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans l’histoire de l’humanité. Le patrimoine de l’Afrique noire est unique au monde et mérite d’être connu - sur le plan esthétique mais aussi sur le plan humain. »

Sur les cimaises de l’exposition on aperçoit une photo noir et blanc avec un prêtre tsogho interrogeant du regard l’effigie du Bwiti. Une scène qui en dit long sur la relation intime et intériorisée entre la sculpture, l’art et la religion. « En Afrique traditionnelle un objet n’est jamais vu pour le côté esthétique. Il a une fonction religieuse et un but : concilier les esprits des ancêtres ou les esprits de la nature et de leur parler. Les yeux de ce prêtre sont tournés vers cette statue dans laquelle il croit. »

Une statue a plusieurs vies 

"Muzidi", statue-reliquaire masculine en tissu, composée de coton, de fibres végétales et d'éléments du corps du défunt (Congo) © Collection particulière © Nicolas Bruant

Pourtant, le fait d’exposer ces sculptures africaines dans un musée occidental ne les dénature pas, insiste François Neyt : Mettre ces objets ici, c’est d’abord être simplement le passeur de civilisations anciennes. Plutôt de parler de dénaturer, je dirais qu’une statue a plusieurs vies. Elle a une vie dans son village, elle a une vie quand elle est montrée dans une exposition ou dans une collection européenne; elle a une autre vie aujourd’hui. Petit à petit ces objets acquièrent leur dimension universelle et contribuent au patrimoine de l’humanité. C’est vrai, les masques ne dansent plus, mais si ils inspirent Picasso, si ils exercent une influence sur l’art contemporain, on peut dire que les valeurs que porte ce masque, se transmettent d’une autre manière. »

Très surprenant et spectaculaire sont aussi les statues reliquaires en tissu. Chez les Boyo-Bembe près du Congo Brazzaville et du Congo Kinshasa, il y a des mannequins dans lesquels on met les ossements des ancêtres. Ces « sculptures-cercueils » en tissu vont jusqu’à trois mètres et on les fait voyager dans le village au moment des funérailles.

Reste à savoir si la richesse et l’originalité de l’exposition réussissent à changer le regard des visiteurs sur les cultures de l’Afrique noire. « Cette exposition met en valeur une civilisation dans ses œuvres et ses sculptures les plus importantes. La première intention est qu’elles soient appréciées et le public peut les voir. Mon rêve : qu’un jour cette exposition puisse circuler sur le continent africain. »

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