Des historiens amateurs au service de la cause des tirailleurs


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L’un est Camerounais, l’autre est Français. L’un est sans emploi, l’autre colonel à la retraite. Chacun à leur manière, Samuel Mbajum et Maurice Rives sont devenus des spécialistes de l’histoire des tirailleurs africains et de fervents défenseurs de leur mémoire.

«À 86 ans, je suis l’un des derniers tirailleurs sénégalais encore vivants ». C’est ainsi qu’il se présente. Dans son appartement propret de la région parisienne, Maurice Rives se remémore en souriant quarante années de service militaire pendant lesquelles il a combattu dans des régiments de tirailleurs.

Maurice Rives : « Mon pélerinage »
16-10-2013 - Par François-Damien Bourgery

À leurs côtés, il a servi en Indochine puis en Algérie. «Ils observaient avec finesse la civilisation vietnamienne qui est très intelligente et très adroite manuellement. Ils avaient un don pour retenir phonétiquement la langue», se souvient-il. Quand il parle de lui, ce sont d’abord eux que Maurice Rives évoque.

Un surtout : Bourama Dieme, héros de la Seconde Guerre mondiale et commandeur de la Légion d’honneur. Quand il le retrouve en 1989 à Sarcelles, en région parisienne, malade et avec à peine de quoi survivre – sa pension d’ancien combattant a été cristallisée – le colonel Maurice Rives est révolté.

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En parallèle de ses recherches sur l’histoire des tirailleurs qu’il a commencées à sa retraite en 1982, il entame alors un long combat pour la défense des droits des anciens tirailleurs. En 1993, est créé le Conseil national pour les droits des anciens combattants et militaires d’Outre-Mer. Vêtu d’un boubou de lin blanc, Maurice Rives arpente les couloirs du Sénat et de l’Assemblée nationale pour mobiliser les politiques. «On me prenait pour un illuminé. Une fois, une conseillère de François Mitterrand qui avait fait l’ENA, m’a demandé si j’étais sûr que des Africains avaient combattu pour la France. Je lui ai répondu : “Ah oui madame, j’en suis sûr, j’étais avec eux” », raconte-t-il en riant. À force d’acharnement, Maurice Rives parvient tout de même à rassembler un noyau dur de députés et de sénateurs acquis à la cause des tirailleurs. Mais en 1997, avec la dissolution de l’Assemblée nationale, tout est à recommencer. «On n’aura jamais réussi à recréer la même dynamique», regrette encore aujourd’hui le colonel.

Historien par hasard

Samuel Mbajum, 63 ans, a préféré ne pas prendre part aux polémiques qui concernent les tirailleurs. Il évite des sujets tels que le fait d'avoir servi dans l’armée coloniale (armée de l'oppresseur) ou le combat pour l'égalité des pensions. Il a décidé de s’en tenir aux faits et d’arrêter ses recherches à l'année 1945. Il a un souhait tout de même : que la France paie sa dette envers les tirailleurs en s’occupant de leurs enfants. Les émeutes de 2005 l’ont marqué et il pense que cela ne serait pas arrivé si l’Etat se préoccupait de l’avenir des jeunes de banlieues.

Je me suis aperçu qu'il y avait une grande différence entre le nombre de tirailleurs africains figurant sur la liste du service des armées et les relevés des cimetières des communes que j'avais contactées.
Samuel Mbajum, historien «amateur»
16-10-2013 - Par Marion Urban

Samuel Mbajum commence sa carrière d’historien amateur par hasard, un jour de 2007. Désœuvré, il lui faut quelque chose à faire. Ce seront les tirailleurs africains. Sans raison particulière. Il a bien un oncle qui était dans les Forces françaises libres, il a bien lu quelques articles sur le sujet, mais ce qu’il veut d’abord, c’est trouver de quoi occuper son esprit. «Quand on ne travaille pas, on commence à avoir des idées noires, à geindre sur son sort». Il se lance dans les recherches en débutant par les bases, les définitions, et découvre peu à peu cette partie encore obscure de l'histoire militaire. Il se fixe alors deux objectifs : mettre un visage et un nom sur chaque soldat africain ayant combattu dans l’armée française et rendre hommage aux Français qui ont défendu leur mémoire.

Il s’adresse d’abord au service de Santé des armées, basé à Metz, pour obtenir la liste des tombes. On lui envoie 750 pages. Samuel Mbajum contacte les communes et s’aperçoit que les listes qu’elles possèdent comportent beaucoup plus de noms que celles transmise par l’Armée. Alors il compare, se rend sur place, répertorie tout ce qu’il peut. Un travail de fourmi, «une idée folle», concède-t-il.

© © Marion Urban/RFI

En même temps, il s’intéresse à ceux qui sont tombés sur les théâtres des opérations extérieures de la Première Guerre mondiale, aux Dardanelles, en Grèce, en Turquie, dans les Balkans. «Je voulais aller là-bas prendre les tombes en photos et les rassembler dans un livre, ou une encyclopédie, pour permettre aux parents de ces tirailleurs de voir au moins leur tombe». Il y a renoncé pour l'instant par manque de moyens financiers.

C’était il y a 3 ans. Depuis, Samuel Mbajum a répertorié 16 500 noms. Il est désormais de toutes les cérémonies commémoratives. Embarqué avec les officiels qu’il a fini par tous connaître, il filme et photographie tout. Dans son ordinateur, pêle-mêle, il a sauvegardé de précieux documents. Il a même rédigé un manuscrit dans lequel il a consigné les faits de guerre, les citations, les anecdotes… Au total 600 pages qu’il promène avec lui et qu’il soumet aux spécialistes de la question en espérant un jour être édité.

Maurice Rives : « Ce que j'ai appris »
16-10-2013 - Par François-Damien Bourgery

Mais écrire prend du temps. Il a fallu 11 ans de recherches avant que Maurice Rives ne publie en 1993, Héros méconnus, considéré comme un ouvrage de référence sur l’histoire des tirailleurs et, 6 ans plus tard, Les Linh Tâp, consacré aux militaires indochinois au service de la France. Il a aussi rédigé une soixantaine d’articles sur l’histoire militaire de la péninsule indochinoise de 1859 à 1899 et a été consulté par Rachid Bouchareb pour la réalisation de son film, Indigènes*. Son épouse, une ancienne institutrice, est admirative. «C’est une vocation. Il a toujours été curieux des autres cultures. Il est passionné. Quand on fait quelque chose, il faut la faire avec passion ou ne rien faire», affirme-t-elle.

Aujourd’hui, après tant d’années consacrées à l’histoire des tirailleurs, Maurice Rives se repose. Samuel Mbajum, lui, vient de créer son association, Afrique debout tirailleurs sénégalais. Sa carrière d’historien amateur ne fait que commencer.

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Petite entorse à l'histoire : le film Indigènes introduit des tirailleurs africains dans l'armée d'Afrique qui ne comprend dans la réalité que des soldats des départements français d'Outre-mer.