Adame Ba Konaré : « Les Maliens sont profondément fédéralistes »

Adame Ba Konaré, historienne et ancienne première dame du Mali.
© DR

Adame Ba Konaré, grande historienne malienne, épouse de l'ancien président du Mali, Alpha Oumar Konaré est l’invitée de RFI, ce 22 septembre 2010, date du 50e anniversaire de l'indépendance du Mali. De nombreuses personnalités sont invitées aux festivités à Bamako dont notamment le ministre français de l'Intérieur, Brice Hortefeux. Evidemment, la lutte contre le terrorisme d’al-Qaïda sera au cœur des discussions, mais l'histoire du Mali, c'est aussi celle du combat contre la dictature.

RFI : L’indépendance du Mali s’est faite en deux temps. Il y a eu d’abord la Fédération du Mali où cohabitaient le Sénégal et votre pays et, quelques mois plus tard, au terme d’une rupture douloureuse entre Léopold Sédar Senghor et Modibo Keïta, il y a eu la naissance de votre pays. Est-ce que les Maliens gardent la nostalgie de ces quelques mois d’unité entre Bamako et Dakar ?

Adame Ba Konaré : Je pense que les Maliens sont profondément fédéralistes dans la mémoire collective. Et de plus en plus, on se rend compte qu’en Afrique que le salut de ce continent passe justement par les structures de fédération. C’est bien dommage qu’il y ait eu l’éclatement de cette Fédération du Mali.

RFI : En 1968, quand les militaires ont renversé Modibo Keïta, la société s’est coupée en deux. Beaucoup de quartiers populaires ont applaudi, les élites ont pleuré. Avec le recul, quelle est la principale erreur que le père de la nation malienne a commise ?

A.B.K. : Moi, je pense que certainement, il y a eu des erreurs commises mais, dès le départ, l’indépendance du Mali a été plombée. Le général de Gaulle n’a jamais montré ses sentiments vis-à-vis de Modibo, il ne l’aimait pas beaucoup. Et on sait également tout le rôle joué par la France dans l’éclatement de cette Fédération du Mali. Donc il y a eu une crispation au niveau du président Modibo Kéïta suite à cet éclatement. Et puis, tout de suite, il s’est orienté vers les pays du bloc soviétique. Et il a posé aussi, à mon avis, des actes majeurs de souveraineté telle que la création de la monnaie malienne pour marquer vraiment son affranchissement de la tutelle coloniale. Malheureusement il était entouré de voisins soutenus plus ou moins par la France. Donc en 1967, on a eu cette dévaluation de 50% du franc malien. Finalement, c’était devenu intenable mais incontestablement, il est le père de l’indépendance, le père de l’affirmation du nationalisme malien et même africain.

RFI : Après vingt-trois ans de pouvoir, les militaires ont été renversés à leur tour. Ce fut l’insurrection populaire de 1991, la transition ATT (Amadou Toumani Touré) et puis l’élection de votre mari. Tous les Maliens s’en félicitent mais beaucoup disent que le pays était moins corrompu du temps des militaires et de Moussa Traoré ?

A.B.K. : Il faut dire que les époques ne sont pas les mêmes. Et il ne faut pas non plus évacuer cette question de la corruption qui gangrène notre société actuelle. Mais tous les régimes se sont essayés à la lutte contre la corruption. Le phénomène est socioculturel également. Je ne veux pas du tout défendre ça, mais je me dis que ça demeure un problème difficile.

  RFI : ATT l’a répété sur nos antennes ce week-end : le président ne modifiera pas la Constitution pour se représenter en 2012. Beaucoup de chefs d’Etat de la sous-région s’éternisent au pouvoir. Pourquoi le Mali fait-il exception ?

A.B.K. : Moi, je m’étonne qu’on dise que le Mali fait exception. Au contraire, ce sont ceux qui modifient la Constitution qui font exception. Nous avons gagné cette victoire du 26 mars 1991, au prix du sang, mais je pense que nous sommes quand même un peu plus forts, nous sommes passés par une phase révolutionnaire, ne l’oublions pas.

RFI : Donc, pour vous, la révolution de 1991 est un acte fondamental ?

A.B.K. : Oui, c’est un acte fondamental, vraiment le peuple s’est battu dans la rue et il a arraché, au prix du sang, cette victoire sur la dictature.

RFI : Le Mali n’a jamais réussi à régler son problème avec les rebelles du nord. Hier, les touaregs. Aujourd’hui, al-Qaïda. A quoi cela tient ?

A.B.K. : C’est vrai que le désert est difficilement contrôlable. N’oubliez pas, après 91 d’ailleurs, il n’y avait pratiquement pas d’administrations dans ce nord du Mali. Donc il a fallu tout reprendre. C’est vrai que cette rébellion est là de façon endémique. C’est une passoire qui est propice effectivement à toutes les incursions.

RFI : Et lors des négociations des années 1990 avec les rebelles touaregs, l’Etat malien a accepté de démanteler un certain nombre de postes militaires au nord. Est-ce qu’aujourd’hui, ils n’en payent pas le prix ?

A.B.K. : Je ne crois pas qu’ils en payent le prix. Et moi, j’ai le sentiment qu’on n’a pas davantage mis l’accent sur le processus de décentralisation. On n’a pas poussé jusqu’au bout toute cette logique qui permettait de mettre le nord dans une situation de normalité du point de vue économique.

RFI : Mais quand on voit des militaires mauritaniens ou français opérer sur votre territoire. N’est-ce pas le signe qu’il y a des défaillances au niveau de l‘Etat malien ?

A.B.K. : C’est déplorable. C’est vrai qu’en tant que républicains, on considère que c’est une attaque grave à notre souveraineté et quand on entend même le président français déclarer qu’il va livrer la guerre contre al-Qaïda au Mali, je pense que c’est quand même une déclaration très très grave qui sape absolument notre indépendance, notre souveraineté. Il y a de quoi être inquiet.

RFI : Mais en même temps, est-ce que cela arriverait s’il y avait un Etat fort à Bamako ?

A.B.K. : Bon (rires). Non, même s’il n’y a pas d’Etat fort, je ne pense pas qu’une autre puissance étrangère doit pour autant se substituer à l’Etat du Mali. On fait avec les moyens du bord. Ce n’est pas à une autre puissance, encore moins à l’ancienne puissance coloniale, de venir gérer nos problèmes. Ce n’est pas acceptable.

RFI : Pour 2012, beaucoup d’hommes politiques se préparent à être candidats. Est-ce que vous-même, vous y pensez Adame Ba Konaré ?

A.B.K. : Moi, je n’y pense pas. Votre question me surprend d’ailleurs (rires). Je ne pense pas à moi, est-ce que vous, vous pensiez à moi ? (rires).

RFI : Et est-ce que votre mari pourrait y penser alors ?

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

A.B.K. : Je ne crois pas. Vraiment, on ne discute pas de ça à la maison. On discute beaucoup politique. Jusqu’à présent en tout cas, on n’a pas envisagé cette éventualité.

Son livre : Petit précis de remise à niveau de l'histoire africaine à l'usage du Président Sarkozy, Editions La Découverte, 2008.

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