Seydou Badian Kouyaté : «Pour notre développement, ne comptons pas sur l'Europe, mais sur la Chine.»


© © Pierre Collet

Seydou Badian Kouyaté est l’auteur de l’hymne national du Mali. Ecrivain, homme politique, proche du premier président malien, Modibo Keïta, il a tenu différents portefeuilles au cours de sa législature jusqu'au coup d'État en 1968. Déporté et emprisonné à Kidal, il est libéré pour raisons de santé. Par la suite, il réside au Sénégal  Pour lui, l'Afrique et la Chine ont des destins liés.

"Le Mali"
17-09-2010

RFI : Seydou Badian Kouyaté, Souvenir ! Souvenir ! 22 septembre 1960 ?
Seydou Badian Kouyaté : Bien sûr c’était la proclamation de l’indépendance du Mali, par le président Modibo Keïta. C’est une date charnière dans notre pays. Ce jour-là, l’indépendance a été proclamée donc. C’est une indépendance totale, sans lien avec qui que soit. Nous avions décidé de bâtir le pays, avec une idéologie socialiste….

RFI : Dans ce contexte, pour votre pays, vous réalisez l’hymne national.
S.B.K.
: C’est probablement l’une des rares fois que je parle des circonstances dans lesquelles je suis devenu l’auteur de cet hymne. Nous étions dans la Fédération du Mali avec le Sénégal. L’hymne de cette fédération avait été composée par le président Léopold Sédar Senghor. Et quand la Fédération a éclaté, nous somme revenus ici sans rien. Même le drapeau, on ne l’avait pas.
Modibo Kéita quelques mois avant, était de passage dans une localité que j’habitais. Il m’a dit : «Écoute, est-ce que tu peux faire un chant pour que la jeunesse n’oublie pas Mamadou Konaté, une figure historique du Mali.» C’est là que j’ai réalisé le chant Ô jeunesse, c’est le jour de l’Afrique, belle espérance…  Ensuite il m’a appelé pour me dire «Maintenant , il y a l’hymne, tu peux essayer quelque chose». Alors, j’ai fait une esquisse, et nous l’avons chanté ensemble, et il m’a dit «Très bien». Mais auparavant, il y avait un pianiste européen résidant à Bamako, qui avait proposé quelque chose, mais Modibo a dit non. Il voulait quelque chose qui sente l’Afrique, le Mali. C’est pourquoi, j’ai aménagé cet air qui date du XIIIè siècle, de l’empire mandingue.

RFI : Et cinquante ans après comment se porte le Mali ?
S.B.K.
: Il y a eu des efforts faits par des présidents. Mais le coup d’État de 1968 a mutilé le Mali. Le Mali d’aujourd’hui malgré les efforts n’est pas le nôtre. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Et le sens de l’honneur, de la dignité n’est plus le même. Modibo était un homme extraordinaire. Il était incorruptible,  il était intègre et patriote.

RFI : Modibo Keïta, c’était quand même le parti unique ?
S.B.K.
: Vous savez, je ne suis pas d’accord avec les Européens. J’ai dit que les militaires ont mutilé le Mali, mais les Européens ont mutilé l’histoire de l’Afrique, du Mali. C’est comme un fleuve dont on a détourné le cours d’eau. Parti unique ? Le sol de l’Europe, on le doit au pluralisme ou aux monarques. Bien sûr, aux monarques. L’Europe crie aujourd’hui «Pluralisme». Ca ne règle rien. On aurait pu trouver une formule, qui respecte la dignité humaine, mais qui tienne compte de notre histoire. René Dumont que j’ai connu disait que l’Afrique est mal partie. En fait, elle n’est pas partie du tout. Vous savez de ma génération, nous sommes quelques uns encore, on va partir bientôt. J’ai peur pour la génération à venir. Ces jeunes gens ici  au Mali ne s’en sortiront pas facilement, il faut retrousser les manches.

RFI  :Pour le Mali, quel est votre vision du développement ?
S.B.K.
: En 1957 déjà,  je le dis pour la première fois, Modibo Keïta le savait, on était pas encore indépendant, j’ai été clandestinement en Chine. J’ai été accueilli par un  aréopage de généraux et maréchaux. J’ai parlé avec Mao. J’ai senti tout de suite qu’il y a avait quelque chose qui se préparait et que ce pays allait surprendre. À l’époque, je me souviens Senghor me traitait de «pro Chinois». Il me disait : «Seydou,  fais attention, ces gens sont trop nombreux …» et Senghor nous a fait un coup. En juin 1960, on fête l’indépendance de la Fédération du Mali. Senghor me sort «A malien, malien et demi»*. Je lui dis «Oui, patron !». En fait il n’aimait pas la Chine. En fait, les Africains ne connaissent pas la Chine.  La Chine est tout autre chose. Je suis allé au total 34 fois en Chine. Un haut responsable chinois m’a dit récemment «Dites à nos frères africains, de ne pas bricoler avec nous. Nous avons de gros moyens. Il faut qu’ils nous demandent. Il ne faut pas qu’ils se gènent». Le Mali peut s’inspirer de la Chine. Surtout que ce pays le dit clairement : «Nous voulons un partenariat gagnant-gagnant».

RFI : Mais la Chine au Mali, c’est aussi les lupanars, des petits restaurants..
S.B.K.
: Ces Chinois qui tiennent des maisons de passe, ne sont pas de vrais Chinois.
La Chine, c’est la technique, c’est le savoir faire, et il faut que le Mali s’en inspire. C’est un pays généreux. Ils construisent actuellement gratuitement un troisième pont à Bamako. Ils ont construit des hôpitaux, des ouvrages, tous gratuitement. Vous voyez un autre pays faire ça ?

RFI : Il y a la Libye…
S.B.K.
: Avez-vous une autre question ?

RFI :  Donc pour vous, l’avenir pour le Mali, c’est le modèle chinois
S.B.K. : Oui ! D’abord, la Chine a connu ce que nous avons connu, le sous-développement. Je me souviens d’une phrase prononcée par Mao. Il m’a dit exactement ceci : «Le jour où la Chine s’écartera de l’Afrique, elle courra à sa perte, parce que l’Afrique est son allié naturel. Tôt ou tard on s'en rendra compte».

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

RFI : Si vous devez donner un conseil aux Maliens pour les 50 prochaines années, ce serait quoi ?
S.B.K. : Reprendre l’éducation des enfants au Mali. Depuis l’enfance. Ensuite, le travail, et avec l’extérieur. J’ai fait mes études en France. Mais pour le développement, il faut l’éducation. Il faut que le Mali remobilise ses enfants..À l’époque, c’étaient les boat people qu’on voyait sur des radeaux en train de fuir le communisme. Aujourd’hui ce sont les Africains qui meurent en mer parce qu’ils tentent de rejoindre illégalement les côtes européennes. Pour notre développement, ne comptons pas sur l'Europe, mais sur la Chine.
Il faut que nos cadres à l’extérieur puissent revenir travailler. Imaginez qu’il y a plus de médecins béninois à Paris et dans sa banlieue que dans tout le Bénin. Il nous faut une politique de recrutement de cadres confirmés. À notre époque, nous courrions après les cadres maliens à l’étranger. On essayait vraiment de les ramener.  Le général de Gaulle m’a dit un  jour : «J’aime  bien le Président Modibo, mais a-t-il les cadres pour ses ambitions ? Sans cadre, un pays ne se développe pas». Je n’ai pas oublié ça. Retrouvons le passé de la grandeur, et un avenir radieux.

RFI : Plus personnellement, qu’elle image voulez vous qu’on garde de vous ?
S.B.K.
: Un homme qui a toujours aimé les autres et son pays, le Mali. Un homme qui croit dur comme fer que, sur le plan économique, le Mali peut sen sortir. Nous sommes indépendants depuis 50 ans. Il faut maintenant se réveiller.
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À lire de Seydou Badian Kouyaté :

La Saison des pièges. Présence Africaine.
Noces sacrées. Edition Présence Africaine. (Le protagoniste essentiel de ce récit est un masque, le grand N'tomo).
Le Sang des masques. Edition Robert Laffont.
Les Dirigeants africains face à leurs peuples. Edition Maspero. 
Sous l'orage/La mort de Chaka. Edition Présence Africaine.

 

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