50 ans d'indépendance du Nigeria : un rêve et beaucoup de cauchemars

Lagos. 1er mai 2010. Les Nigérians réclament un salaire et un travail décents lors de la manifestation traditionnelle du 1er-mai.
© Reuters/Akintunde Akinleye

Géant économique de l’Afrique, le Nigeria est aussi un immense champ de trafics que ses élites ont pillé sans mesure, faisant de cette plate-forme pétrolière un condensé des maux du continent, entre dictature, rapacité, antagonismes ethniques et religieux, et incurie économique… le tout avec la complicité intéressée d’une communauté internationale qui, des voisins africains où fleurissent les trafics transfrontaliers, aux majors occidentales du pétrole, s’entend à tirer avantage du capharnaüm nigérian.

Composée de 36 États, cette république fédérale est le pays le plus peuplé - 140 millions d’habitants selon le recensement controversé de 2006 - et l’un des plus vastes du continent, avec 923 768 km2. Sa population est très hétérogène, comptant 450 langues et 250 communautés liées à 4 ethnies principales : Haoussas et Peuls (Foulanis) établis au nord, Yoroubas (sud-ouest) et Ibos (sud-est).

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

Délimité à l’ouest par le Bénin, au nord par le Niger, à l’est par le Tchad et le Cameroun, au sud par l’Océan atlantique, sur lequel sont situés les ports de Lagos, la capitale économique, et de Port-Harcourt, le Nigeria anglophone évolue dans un environnement francophone (le français a été déclaré 2e langue du pays, puis langue étrangère prioritaire) ; si ses aspirations à exercer un leadership régional n’ont guère été concrétisées en raison de l’instabilité politique, son rôle au sein de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) n’a cessé de se renforcer ces dernières années.

Avec 45% de musulmans (les chrétiens seraient 40 %), le pays constitue un baromètre de la situation de l’islam en Afrique auquel les observateurs sont très attentifs, notamment en raison de l’activité de groupes intégristes.

Des militaires encore des militaires

Constitué à partir de grands royaumes ( Kanem au nord, d’Oyo au sud), les territoires sont unifiés dans la nouvelle colonie du Nigeria en 1914.
Le 1er octobre 1960, le pays accède à l’indépendance. Le nouvel État est en proie à de vives tensions inter-régionales pour le contrôle du pouvoir central et des ressources pétrolières, qui vont entraîner pendant près de trois décennies une instabilité politique chronique, et une succession de régimes militaires et civils.

Un premier coup d'État, en 1966, porte au pouvoir le lieutenant-colonel Yakubu Gowon. Entre 1967 et 1970, celui-ci fait face à une guerre civile consécutive à la tentative de sécession de la province orientale du Biafra, qui fait plus d’un million de morts.

Delta du Niger. Station de pompage de Benisede (1998). Shell, société pétrolière d'origine néerlandaise, a longtemps pollué les cours d'eau de ses zones d'exploitation, contribuant à détruire des terres autrefois fertiles. © © Malcolm Linton/Getty Images

En 1975, un nouveau coup d'État installe au pouvoir le général Murtala Mohammed, assassiné quelques mois plus tard. Le général Olusegun Obasanjo lui succède, avant de remettre, en 1979, le pouvoir à un président démocratiquement élu, Alhaji Shehu Shagari.

Réélu en 1983, Shagari est renversé par le général Mohamed Buhari, écarté à son tour en 1985. Le général Ibrahim Babangida prend la tête de l’État, mais une crise politique consécutive à l’annulation de l’élection présidentielle du 12 juin 1993, l’oblige à démissionner. Un gouvernement civil intérimaire est renversé trois mois plus tard par le général Sani Abacha, qui instaure un régime dictatorial.

En 1995, le pays est mis au ban du Commonwealth après la pendaison de l’écrivain Ken Saro Wiva et de huit autres membres du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (MOSOP). À la mort de Sani Abacha, en 1998, le général Abdulsalami Abubakar, chef d'État-major des armées, le remplace, et rend un an plus tard les rênes du pouvoir aux civils, avec l’élection d’Olusegun Obasanjo à la présidence.

Ce retour à la démocratie n’empêche pas la persistance de tensions entre communautés, très difficilement gérées par le pouvoir fédéral.

Un pays soumis à de multiples tensions internes

Depuis 2000, des conflits d’origine foncière, politique ou religieuse ont fait plusieurs centaines de morts à travers le pays. La situation est particulièrement tendue dans l’État pétrolifère du Delta où les populations réclament leur part des revenus pétroliers, dans le Nord du pays où 12 États sur 19 ont adopté la charia, la loi islamique, alors que l’État du plateau (Jos) dans le centre du pays est régulièrement secoué par des affrontements ethnico-religieux (article RFI 14/9/2001).

Réélu en 2003, Olusegun Obasanjo souhaite se représenter quatre ans plus tard pour poursuivre ses travaux, mais il révise ses intentions après la décision d’une conférence de ne pas modifier la Constitution. Conséquence de cet échec personnel, l’élection présidentielle d’avril 2007 entraîne un changement de président.

Au terme d’une campagne tendue, marquée la montée de l’insécurité dans le delta du Niger et un scrutin largement entaché d’irrégularités, Umar Yar’Adua, le discret gouverneur de l’État de Katsina et dauphin désigné par Obasanjo au sein du PDP, et son colistier Goodluck Jonathan sont élus. Leur accession à la présidence et vice-présidence le 29 mai 2007 marque alors la première transition civile à la tête du Nigeria depuis son indépendance.

Au pouvoir, mais déjà malade depuis plusieurs années, Umaru Yar’Adua aura à peine le temps de lancer quelques réformes dont le Petroleum Industry Bill (PIB) censée transformer le secteur pétrolier ainsi que le programme d'amnistie dans le delta du Niger. Le président est hospitalisé en Arabie saoudite en novembre 2009. Son absence se prolonge. Le Nigeria traverse alors une grave crise politique qui fait craindre un coup d’État.

Sur la pression de la rue, le vice-président Goodluck Jonathan est finalement investi président en exercice en mars. Umaru Yar’ADua décède le 5 mai sans n’avoir fait aucune apparition publique. Et Goodluck Jonathan devient officiellement président de la république le 6 mai 2010.

Sur le plan diplomatique, le pays tente de s’imposer comme un leader à la fois régional et continental : Olusegun Obasanjo a mené, en tant que président en exercice de l’Union africaine, plusieurs médiations, notamment dans les conflits ivoirien et togolais en 2005. Le même Obasanjo accorde en 2003, l’asile politique à l’ancien président libérien Charles Taylor, accusé de crimes de guerre par la Cour de justice spéciale de Sierra Leone. Il finira par l'extrader trois ans plus tard sous la pression internationale.

Nigeria. Abuja. Immeuble de la Nigerian National Petroleum Corporation © Reuters

Le Nigeria est le premier producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne avec 2,6 millions de barils (le pays espère en produire 4 millions en 2020), et occupe le 8e rang mondial. Après les heures fastes de la rente pétrolière et des investissements effrénés (telle la construction ex-nihilo, à partir de 1975, d’une nouvelle capitale à Abuja) les années 80-90 sont marquées par une longue régression. Porté à partir des années 2000 par l'essor du secteur bancaire et le boom de la téléphonie mobile, le pays connait une croissance soutenue de 7,1% entre 2003 et 2008. Résultat, l'économie nigériane a vu son revenu par habitant passer de 797 dollars en 2005 à 1 370 dollars en 2008, permettant l'émergence progressive d'une classe moyenne. 

Ayant tout misé sur l’exportation du pétrole brut, le Nigeria a négligé son agriculture et peu développé son industrie, et reste très dépendant des cours mondiaux du pétrole. Fortement handicapé jusqu’en 2006 par le poids de sa dette extérieure, -la plus élevée d’Afrique-, la dette extérieure du Nigeria s'élevait à 4 milliards de dollars en 2009, suite à un allégement consenti par le Club de Paris.

Le niveau très élevé de la corruption a été maintes fois dénoncé :  2ème pays le plus corrompu au monde en 2004 selon Transparency international, le Nigeria occupe en 2009, la 50ème place. Conséquence, plus des deux tiers des Nigérians vivraient aujourd’hui avec moins d’1 dollar par jour. L’espérance de vie moyenne n’est que de 44,9 ans, et son indice de développement humain le classe au 158ème rang mondial (2009).

Source : Les 100 clés de l'Afrique. Philippe Leymarie et Thierry Perret. Co-édition Hachette Littératures/RFI. 2006. Réactualisation:  septembre 2010.

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À lire :
Nigeria's niger delta crisis : root causes of peacelessness. Hassan Tai Ejibunu (document pdf). 2007
. Nigerian civil war (Blackpast.org)
 

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