Le Nigeria: géant sans complexe du continent africain

Sur l'arrière d'un camion, au Nigeria. En haut, "taille royale" et autour du lion, "la ville sainte de Okoh". Agnès Okoh (1905-1995) est la fondatrice de la Sainte Eglise internationale du Christ, créée en 1947.
© © pjotter05/flickr

Ancien bastion britannique, «cerné» par des voisins francophones, le Nigeria cultive son particularisme : littérature, musique, cinéma, expression orale, politique. Tout en regardant du côté de la Tamise, le pays a développé une identité décomplexée, assumée et dotée d'une dynamique propre.

De notre correspondante à Lagos,

Bien sûr, il y a les matches des clubs de football anglais de Chelsea et Arsenal, qui réunissent des milliers de Nigérians devant le petit écran. Bien sûr, il y a aussi les Jeux du Commonweatlh, le polo et le cricket sans oublier la bière, la fameuse Guiness qui s’affiche en «4x3»* dans tout le pays. Mais sorti du sport et de la boisson, quid de la relation à l’ancienne puissance coloniale ? « Ce n’est pas compliqué, il y a une blague qui résume tout », ironise Ben, un journaliste basé à Abuja. « La scène a lieu à l’aéroport londonien d’Heathrow.

© © Javier Soriano/AFP

Un Ghanéen passe à la douane. Son visa a expiré la veille. L’agent britannique l'interpelle :
- Mais qu’avez-vous fait, c’est inadmissible !
Le Ghanéen se confond en excuses. Arrive ensuite un Nigérian. Son visa a expiré depuis un an. Le douanier s'énerve :
- Non mais qu’est ce que c’est que ça !
Le gars ne s’excuse pas et  s’emporte :
- Et alors, je rentre chez moi ! Quand vous êtes venus au Nigeria, vous êtes restés des années sans papiers, est-ce que les gens se sont plaints ? Non ! Là, je suis resté un an, tu ne sais même pas où j’étais et je rentre chez moi. Il est où le problème ?» 

Les Nigérians seraient-ils  donc si décomplexés à l'égard de l'ancienne colonie ?  La remarque fait sourire Ishola Williams, général à la retraite et directeur du Panafstrag, un institut panafricain de recherche politique. «C’est grâce aux moustiques» s'amuse-t-il, l’oeil goguenard. «On a oublié de les mettre sur notre drapeau, mais ils nous ont servi. Le Nigeria était une terre très inhospitalière. Et les Britanniques l’ont vite compris. Ils savaient que leur temps ici était révolu, si bien qu’à la différence de pays comme le Kenya ou l'Afrique du Sud, on n’a pas eu vraiment de colonisation».

Outre la taille relativement réduite de la communauté britannique en poste, la politique coloniale basée sur l'administration indirecte et les écoles missionnaires permet rapidement l'émergence d'une élite lettrée qui n'hésite pas à demander une plus grande participation dans la gestion politique et économique de leur pays.

À voir, à écouter
Max Pol Fouchet. "Lecture pour Tous (19/4/1961). Léopold Sédar Senghor, la négritude. © © INA

Dans le sillage des mouvements indépendantistes, puissants dès le milieu des années 1930, des écrivains font progressivement leur apparition. Intransigeants vis-à-vis du colon, ils sont aussi acteurs. Amos Tutuola écrit ainsi en «broken english» L'Ivrogne dans la brousse en 1952. Chinua Achebe fait paraître Le Monde s'effondre en 1958 qui connaîtra un succès mondial. 

Loin de l'idéologie idéalisée de la négritude développée par le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor, les romanciers nigérians proposent une lecture sans complaisance du passé et des réalités post-indépendance à l’image de La Danse de la forêt de Wole Soyinka. Le premier Africain prix Nobel de littérature (1986) ironise sur les tenants de la négritude avec cette phrase restée célèbre: «le tigre n'a pas besoin de proclamer sa tigritude, il bondit [sur sa proie. NDLR]». Sous-entendu, il faut agir au lieu de se complaire dans une vaine rhétorique d’affirmation de l’identité noire.**

Conversations with History : Wole Soyinka
© Cliquer sur l'image pour accéder à la vidéo.

Même bouillonnement sur la scène artistique. Des sculpteurs tels Uche Okeke ou Felix Idubor enrichissent la culture yoruba, tandis que la scène musicale voit l’apparition de nouveaux genres tels que l'afro beat, savant mélange de jazz, de soul, de highlife et de juju music (version électrifiée des rythmes traditionnels yorubas). Le musicien le plus charismatique est le saxophoniste Fela Anikulapo Kuti, fils de classe moyenne qui s'affirme à l'encontre des conventions. Il fonde une communauté, la république de Kalakuta, qui regroupe une centaine de personnes membres de son groupe et de sa famille. Le Black Président Fela épouse 27 femmes. La marijuana circule. Lien logique, ses albums sont quasiment tous des discours politiques mis en musique. «Même la langue qu’il a choisie était contestataire», raconte Kunle Tejuoso, producteur et fondateur à Lagos de la librairie musicale Jazzhole. Fela chante en pidjin (créole nigérian) pour atteindre les Nigérians non-lettrés. Un pied-de-nez. « Les Ghanéens vont essayer de parler un anglais très propre, parfait. Nous ? On s’en fout ! On brutalise l’anglais, on le remodèle à notre sauce», estime Femi Kuti, l'un de ses fils musiciens

À lire :
Littérature
. Essor et renouveau dans la littérature anglophone d'Afrique
(article RFI 1/4/2008)
. Wole Soyinka honoré en France
(article RFI 23/10/2007)
Musique
. Indépendance et musique : Ghana, Nigeria, les années dorées (article RFI 7/4/2010)
. L'envolée de Seun Kuti (article RFI 1/5/2008)

À écouter :
. De Femi à Lo Jo. Entretiens avec Femi et Seun Kuti. (émission RFI Musiques du monde 13/03/2009)
. Nigeria/Abuja : colloque de la CEDEAO (Reportage Afrique 5/10/2010)

 À voir :
Shrine TV
(les vidéos du Shrine, le club animé  par Femi Kuti à Lagos)

 

Le Nigeria a également développé son industrie cinématographique. Après Hollywood (États-Unis), Bollywood (Bombay, Inde), il y a désormais Nollywood, qui produit des centaines de fictions en vidéo. Des images qui inondent l'Afrique au point que dans certains pays, les expressions nigérianes sont entrées dans le langage commun. Depuis 2007, la nouvelle scène musicale pop-hip hop a pris le relais. Des groupes comme P-Square, 2Face Idibia, D'Banj passent en boucle dans les boîtes de nuit de la région. Une nouvelle génération d'écrivains aussi prolifiques que prometteurs*** (Chimamanda Ngozi Adichie, Chibundu Onuzo, Segun Afolabi, E.C. Osondu) remporte régulièrement les plus prestigieux prix littéraires britanniques.

Envers du décor, ill n'y a pas que la création artistique qui propulse le Nigeria sur la scène internationale. La jeunesse, sortie des universités, ne trouve pas d'emploi. Surtout depuis la crise de la fin des années 80, qui a laissé de nombreux diplômés sur le carreau. Et seule une minorité de la population a bénéficié des effets du boom pétrolier et du dynamisme du secteur bancaire. Beaucoup sont partis à l'étranger pour exercer leurs talents. D'autres, au chômage, se sont reconvertis dans la criminalité, organisant des trafics (drogue, être humains...) ou des escroqueries à grande échelle, grâce au développement des outils technologiques. Les «yahoo-yahoo boys», comme on les appelle ici,  excellent ainsi dans les arnaques Internet. (voir  Online Scams create "Yahoo Millionnaires ", article Fortune Magazine 1/06/2006)

En outre, malgré toutes les difficultés, la corruption et les conflits internes, le Nigeria se positionne comme le leader économique et politique de l'Afrique de l'Ouest. Il place ses hommes et ses femmes aux postes clé de la Cedeao et revendique un siège permanent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies avec un argument de poids : il est le 4e«fournisseur» mondial de casques bleus dans les opérations de maintien de la paix. Ses dirigeants gardent le verbe haut, même à l'égard de leurs pairs continentaux : en mars 2010, suite aux propos du très respecté guide libyen, Mouhamar Khadafi, suggérant une scission du pays pour résoudre les problèmes religieux endémiques du Nigeria, le président du Sénat avait rétorqué : «ce type est fou (...) avec tout mon respect, il ne mérite pas qu'on l'écoute».                                                                                               

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* panneaux publicitaires de 4 m sur 3 m.

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

** Par la suite, Wole Soyinka déclare dans un entretien à RFI : «Ma réflexion sur la question de la négritude a beaucoup évolué à partir du moment où j'ai compris que la libération des Africains francophones passait nécessairement par l'affirmation de l'identité noire. Les Senghor, les Césaire, les Damas étaient les produits typiques de la colonisation française, qui, en voulant faire de l'élite noire des Français à part entière, ont déclenché ce mouvement de rébellion intellectuelle et poétique(...) Les Anglais, pour leur part, s'étaient toujours gardé de s'immiscer dans la vie culturelle de leurs sujets africains tout simplement parce qu'ils les croyaient incapables de s'adapter à la culture britannique, nécessairement supérieure
*** Young Writers start a New Chapter in Nigeria Literary's History (article CNN 1/10/2010).

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