Sahara occidental: assaut de l’armée marocaine contre un camp de contestataires


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Certains le surnommaient déjà le camp de la liberté. C’était la plus grande manifestation sociale au Sahara occidental depuis 1975. Depuis près d’un mois, entre 15 000 et 20 000 personnes vivaient sous des tentes dans un campement improvisé à 15 km de Laâyoune, la capitale de la région, pour protester contre le Maroc et réclamer leurs droits. Lundi matin 8 novembre, le campement a été démantelé de force par l'armée marocaine. Onze personnes ont été tuées, 723 blessées et 159 sont portées disparues. Le jour  même une nouvelle session de négociations informelles entre le Maroc et le Front Polisario sur l'avenir du Sahara occidental s'est ouverte sous l'égide des Nations unies, dans la banlieue de New York.

De notre envoyée spéciale à Laâyoune

L’intervention a eu lieu tôt lundi matin, vers 7h00. Selon des sources jointes par téléphone dans le campement, les forces de l’ordre à pied et en voiture sont entrées dans le campement puis dans les tentes pour expulser ses résidents de force. Des hélicoptères ont également projeté de l’eau. « C’était la panique », raconte un résident sous couvert d’anonymat. « Ils nous ont frappés violemment et nous ont obligés à partir sans même nos affaires ».

A Laâyoune, la situation est extrêmement tendue. Les magasins et les écoles ont fermé et selon un confrère journaliste sur place, des policiers anti-émeutes quadrillent le centre-ville. Depuis lundi des manifestations ont éclaté dans différents quartiers de la capitale. « Les Sahraouis jettent des pierres, ils brûlent le drapeau marocain et ils demandent au Maroc de quitter leur territoire », témoigne Ahmed, joint par téléphone.

Nous n'avons pas de chiffres concernant les morts mais nous savons qu'il y a des centaines de blessés.
Isabel Terraza
10-10-2013 - Par RFI
Nous n'avons pas de chiffres concernant les morts mais nous savons qu'il y a des centaines de blessés.

Une grande partie des Sahraouis à Laâyoune avait au moins un membre de leur famille dans ce campement. Son évacuation lundi matin a donc suscité une montée de colère. Les quartiers le long de la route de Smara où vivent les Sahraouis ont été bouclés par la police. Ils sont inaccessibles aux journalistes. Des bombes lacrymogènes sont régulièrement lancées par la police.

Pourtant ces 7000 tentes, de grandes khaïmas blanches typiques de la région, avaient été montées en signe de contestation pacifique. « On est allé à l’extérieur de Laâyoune, pour montrer que c’est un acte pacifique et parce qu’on sait qu’en ville les manifestations sont systématiquement réprimées », m’expliquait Mohamed Bourial, l’un des quinze organisateurs de ce campement, il y a encore une semaine. Tout autour, les Marocains avaient sécurisé la zone en construisant un muret de sable de 5 km bien gardé par une centaine de véhicules de l’armée et de la gendarmerie. Une seule entrée était accessible, gardée par les forces de l’ordre jour et nuit. Avant cela, il y avait trois barrages pour empêcher les fauteurs de troubles éventuels mais aussi les journalistes ou visiteurs étranger d’entrer.

Pendant près d’un mois, entre 15 000 et 20 000 Sahraouis, selon les organisateurs, ont vécu dans ce campement improvisé pour réclamer leurs droits. Les revendications sont multiples : droit au travail, au logement, droit à la dignité et à l’expression libre de ses idées. Pour la plupart, c’est la persistance du chômage et les difficultés économiques chroniques qui ont motivé ce retour au désert. « Chez la plupart des Sahraouis il y a une seule personne par famille qui travaille, vous pensez que c’est normal ? », interroge Aïcha, une jeune diplômée de droit de 22 ans, installée sous une tente en train de siroter un verre de thé. « Je sais que je suis compétente et pourtant je ne trouve pas de travail ! », ajoute la jeune fille.

Le taux de chômage à Laâyoune -29%- est le plus élevé du pays. La moyenne nationale est à 9%. Beaucoup de Sahraouis ont également le sentiment d’être moins bien traités que les Marocains venus du nord. Environ 2/3 des 500 000 habitants du Sahara viennent de l’intérieur du pays. Pour ce choix, les fonctionnaires touchent entre 25% et 75% de prime de salaire et ont accès à des logements aux loyers modérés. « La majorité des gens qui travaillent dans le phosphate ou dans la pêche ici sont des Marocains ». Autant d’éléments qui ont suscité le ras-le-bol chez ces Sahraouis dont beaucoup n’avaient jamais milité auparavant. A l’image des quinze organisateurs, tous au chômage et inconnus des militants indépendantistes historiques.

« La plupart des gens ici sont des gens de base qui ont quitté la ville dans des conditions très difficiles », analyse Eneema Asfari, militant sahraoui. « C’est le signe de l’échec de toute une politique du gouvernement marocain depuis 35 ans ». Mais si les organisateurs du campement insistaient sur le fait que leurs demandes sont strictement socio-économiques, à l’intérieur des tentes le discours était plus radical. « J’ai été renvoyé de mon école pour avoir manifesté mes idées politiques, qu’est-ce que je peux attendre d’un tel Etat ? », interroge Hyatt, une jeune femme de 19 ans. Sa mère renchérit : « On n’attend plus rien des Marocains », affirme-t-elle alors qu’elle prépare un grand bol de lait caillé. « On veut seulement que les Marocains partent de chez nous, nous rendent notre liberté et l’indépendance, c’est tout ».

Depuis une semaine, des négociations avec la ville de Laâyoune étaient en cours. Les autorités ont proposé des lots de terrain et des subventions mensuelles de 150 euros aux familles les plus pauvres. « Nous voulons une solution plus globale », affirmait Omar Zreibir, membre de l’organisation. Visiblement les autorités ont décidé qu’elles avaient assez attendu. « Cette opération a pour but de disperser une bande qui refusait que les gens quittent le camp après avoir bénéficié des aides de l'Etat », a affirmé une source à l’AFP.

La question du Sahara occidental constitue l’un des plus anciens conflits territoriaux de l’histoire du XXe siècle, hérité de la décolonisation. Le statut du cet immense territoire de 266 000 km² n’a toujours pas été défini par le droit international. Depuis 35 ans, le territoire est revendiqué à la fois par le Maroc - qui l'appelle « Sahara marocain » - et par la République arabe sahraouie démocratique (RASD), fondée par le Front Polisario.

Le Maroc met en avant des liens d’allégeance historiques entre certaines tribus nomades et le sultan, puis le roi. Le Front Polisario, lui, revendique le droit à l’autodétermination. Dans les faits, le Maroc contrôle 80% de ce territoire. Et ce, depuis le 6 novembre 1975, date à laquelle il a organisé la Marche verte pour annexer cette partie du territoire.

Depuis plus de deux ans, les négociations entre les deux parties sont bloquées. Le Front Polisario réclame l’organisation d’un référendum d’autodétermination, inacceptable pour le Maroc qui ne veut pas voir sa souveraineté remise en question, mais qui propose une formule d’autonomie relative pour ce territoire. Une proposition pour le moment rejetée par le Front Polisario. Le bras de fer est politique et économique -car le Sahara est riche en ressources naturelles- mais aussi régional, puisque l’Algérie est le principal soutient du Front Polisario.

Dans ce contexte la marge de manœuvre des Nations unies qui supervisent les pourparlers est minime. Des pourparlers informels reprennaient lundi 8 novembre entre les deux parties. Ils doivent en priorité servir à rétablir la confiance des deux côtés. Une politique des tous petits pas qui cache mal la difficulté de faire avancer ce dossier bloqué depuis 35 ans.