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Arrêté lundi 11 avril 2011 à la résidence présidentielle de Cocody, Laurent Gbagbo est détenu depuis le 30 novembre 2011 à La Haye aux Pays Bas, dans l'attente d'un procès devant la Cour pénale internationale. Pour ses pourfendeurs, il est celui qui a mis le pays à genoux et provoqué la guerre en refusant de quitter le pouvoir après le second tour de la présidentielle du 28 novembre 2010. Pour ses partisans, il est, au contraire, le véritable vainqueur de cette élection et la victime d'un complot, ourdi par l'actuel président Alassane Ouattara, la France et plusieurs pays de la région, avec la complicité des Nations unies. Retour sur son parcours.

Laurent Koudou Gbagbo est né le 31 mai 1945, à Mama, près de Gagnoa, dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire. Après un passage par le petit séminaire de Gagnoa, il décroche son baccalauréat au lycée classique d’Abidjan puis une licence d’histoire à l’université d’Abidjan en 1969. Il effectue ensuite un court séjour à l’université de Lyon où il rencontre sa première épouse française puis il obtient à l’université de Paris-Sorbonne une maîtrise d’histoire.
 
En Côte d’Ivoire, c’est le « mai 1968 à l’ivoirienne ». La contestation gronde à l’université d’Abidjan. Des étudiants et élèves sont emprisonnés pendant quinze jours au camp militaire d’Akouédo à Abidjan. Parmi eux, Laurent Gbagbo, déjà actif au sein de l’Union nationale des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire (UNEECI). En 1970 et 1971, il enseigne l’histoire au lycée classique d’Abidjan. Mais il est à nouveau pris dans la tourmente qui secoue son pays.
 
Le 31 mars, Laurent Gbagbo, toujours dans les activités syndicales, est contraint « aux fins de redressement » d’effectuer près de deux ans de service militaire dans des conditions très dures, aux côtés notamment de Djeni Kobena, qui fondera 25 ans plus tard le Rassemblement des républicains (RDR).
 
A son retour à la vie civile, Laurent Gbagbo devient chercheur à l’Institut d’histoire d’art et d’archéologie de l’université d’Abidjan (IHAA), puis soutient une thèse de doctorat, en 1978, à l’université Paris VII sur le thème « La Côte d’Ivoire : économie et société à la veille de l’indépendance ». En 1980, il devient directeur de l’IHAA.
 

© AFP/Pascal Guyot

A ces quelques années de calme, succède une nouvelle période agitée. En 1981 et 1982, les mondes scolaires et universitaires sont à nouveau en ébullition. Laurent Gbagbo est au cœur du mouvement à la direction du SYNARES (Syndicat national de la recherche et de l’enseignement supérieur), avec notamment Simone Ehivet, sa future épouse en seconde noce, et Pierre Kipré, actuel ambassadeur de Côte d’Ivoire à Paris. Laurent Gbagbo émerge alors comme celui qui ose résister à Houphouët-Boigny. En 1982, il fonde dans la clandestinité le Front populaire ivoirien (FPI), puis part en exil en France.
 
Pendant six ans, il mène une vie spartiate, hébergé à plusieurs reprises par son ami Guy Labertit, qui sera plus tard « monsieur Afrique » du Parti socialiste français. A cette époque, avoir sur son territoire l’opposant au « meilleur ami de la France » n’arrange ni le président socialiste François Mitterand, ni Jacques Chirac. D'autant que devenu Premier ministre en 1986, ce dernier fait revenir Jacques Foccart, célèbre conseiller aux affaires africaines du général de Gaulle et proche d’Houphouët-Boigny.
 
Le « vieux » tentera à plusieurs reprises de gagner à sa cause le bouillant opposant. En 1986, le quotidien Libération, révèle ainsi comment un commissaire de police français fait part à Laurent Gbagbo d’une proposition de rentrer en Côte d’Ivoire sans représailles en échange de son ralliement. Ce qu’il refuse. Il profite, par ailleurs, de ces années en France pour écrire, notamment Côte d’Ivoire : pour une alternative démocratique (L’Harmattan, 1983).

Le 13 septembre 1988, il rentre tout de même en Côte d’Ivoire, mais refuse la traditionnelle cérémonie de pardon télévisée, à laquelle se sont soumis d’autres opposants à leur arrivée. Et il entend bien continuer à combattre le parti unique.
 

Il y a eu un bourrage des urnes et des bureaux de vote fictifs.
Laurent Gbagbo
10-10-2013 - Par Archives RFI
Laurent Gbagbo est candidat à l'élection présidentielle d'octobre 1990 contre le président sortant Félix Houphouët-Boigny. Il perd face à ce dernier mais obtient le siège de la circonscription de Ouaragahio, sa ville natale, aux élections législatives de novembre 1990.

L’année 1990 est décisive pour Laurent Gbagbo. Un grand nombre de pays africains sont secoués par une vague de revendications démocratiques. La Côte d’Ivoire n’y échappe pas. L’agitation sociale bat son plein. L’opposant réclame plus que jamais la fin du parti unique. Félix Houphouët-Boigny fait d’abord la sourde oreille, qualifiant cette demande de « vue de l’esprit ». Mais le 30 avril, il finit par accepter l’instauration du multipartisme. Le 16 septembre, une fois son parti légalisé, Laurent Gbagbo annonce qu’il sera candidat contre Félix Houphouët-Boigny à la présidentielle du 28 octobre. A l’époque, la démarche est un défi, tant l’idée de tenir tête au « vieux » semble incroyable pour de nombreux Ivoiriens.
 
Le leader du FPI n’obtient que 18,3% des suffrages, mais sa réputation d’opposant irréductible est faite, ce qui lui vaudra une grande popularité dans la jeunesse.  Il obtient, par la suite, une tribune de choix en étant élu député, avec huit autres membres de son parti. Pour autant, le discours ne s’adoucit pas. Mais Laurent Gbagbo a face à lui un  nouvel interlocuteur, un certain Alassane Dramane Ouattara. Ce technocrate de 48 ans, gouverneur de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, a été nommé Premier ministre - le premier depuis l’indépendance - le 7 novembre 1990.
 
Laurent Gbagbo arrêté

Les lois de la République seront appliquées avec toute la fermeté nécessaire.
Alassane Ouattara s'exprime sur les arrestations
10-10-2013 - Par Jean-Karim Fall
Le 18 février 1992, le Premier ministre Alassane Ouattara fait arrêter Laurent Gbagbo, leader des manifestations estudiantines. Il est condamné le 6 mars à deux ans de prison. Il sera libéré le 1er août suivant.

Tout les sépare. Alassane Ouattara est un libéral, formé aux Etats-Unis, chantre des réformes du Fonds monétaire international, dont il est issu, et est de surcroît choyé par Houphouët-Boigny. Laurent Gbagbo est un enseignant, baigné depuis des années dans le militantisme syndical, social-démocrate certes, mais hostile aux privatisations, et, bien sûr,  adversaire infatigable du « père de l’indépendance ». Leurs relations seront houleuses. Le 18 février 1992, une manifestation, à l’appel du FPI et d'autres organisations, dégénère. Laurent Gbagbo est arrêté et condamné à deux ans de prison avec d’autres personnes, dont son épouse Simone, en vertu d’une nouvelle loi « anti-casseurs », élaborée par Alassane Ouattara. Ils seront finalement libérés au mois d’août suivant. 

Il est impossible aujourd'hui d'avoir 40 ans et d'être né Ivoirien puisque la nationalité ivoirienne n'a que 35 ans.
Laurent Gbagbo
10-10-2013 - Par Monique Mas
En 1995, le FPI s'allie avec le Rassemblement des républicains (RDR, libéral) d’Alassane Ouattara parmi ses membres, pour former le «Front républicain». Cette coalition organise alors le «boycott actif» de la présidentielle de 1995, destiné à faire annuler l'instauration, en 1994, d'un code électoral qui édicte des conditions strictes de nationalité pour être candidat à la présidentielle, et qui vise indirectement Alassane Ouattara.

Le 7 décembre 1993, Félix Houphouët-Boigny meurt. Le contexte politique va, pendant un temps, rapprocher Gbagbo et Ouattara. Henri Konan Bédié a succédé au père de l’indépendance. Alassane Ouattara est désormais l’ennemi numéro 1 du nouveau chef de l’Etat et le leader du FPI le soutient lorsque, fin 1994, un code électoral est voté pour écarter l’ancien Premier ministre de la présidentielle de 1995. Laurent Gbagbo noue, d'autre part, une alliance - le Front républicain - avec son vieil ami Djeni Kobena, qui a fondé le Rassemblement des Républicains (RDR). Né d’une scission au sein du PDCI, l’ex-parti unique, Alassane Ouattara en deviendra plus tard le président. Celui-ci renonce finalement à être candidat et Laurent Gbagbo décide, pour sa part, de boycotter la présidentielle d’octobre 1995 qu’Henri Konan Bédié, privé de véritable adversaire, remporte avec 96,44% des voix.

Le coup d'Etat de Noël

Le 24 décembre 1999, Henri Konan Bédié est renversé, à la suite d’une mutinerie qui tourne au coup d’Etat. Le général Robert Gueï, ancien chef d’état-major de l’armée tombé en disgrâce, est porté à la tête d’un Conseil national de salut public (CNSP). Laurent Gbagbo « prend acte » même s’il se dit « opposé aux coups de force ». Le 12 janvier suivant, le FPI fait son entrée, aux côtés du RDR, au sein d’un gouvernement de transition, chargé d’organiser l’élection présidentielle d’octobre 2000. A mesure que les relations entre le général Gueï et Alassane Ouattara se tendent, s’effritent aussi les liens avec Laurent Gbagbo. Le nouveau leader du Rassemblement des républicains devient, en effet, son plus sérieux concurrent dans la course à la magistrature suprême.
 
Comme Alassane Ouattara, le leader du FPI appelle à voter « oui » au référendum constitutionnel des 23 et 24 juillet. Mais contrairement à son adversaire, il ne proteste pas contre le controversé article 35 de la nouvelle loi fondamentale qui exige que les candidats à la présidence de la République soient de père et de mère ivoiriens d’origine et ne se soient jamais prévalus d’une autre nationalité. Alassane Ouattara l'accusera, du coup, de surfer, au même titre d’ailleurs que le général Gueï, sur le concept d’ivoirité et la xénophobie, développés sous le régime du président Bédié.

« L'opposant historique » au pouvoir

Quoi qu’il en soit, lorsque les candidatures d’Alassane Ouattara, comme Henri Konan Bédié, sont rejetées par la Cour suprême le 6 octobre, « l’opposant historique » maintient la sienne et se retrouve, de facto, seul réel challenger du général Gueï. Au soir du vote du 22 octobre, il sait qu’il est aux portes du pouvoir. Mais le lendemain, alors que la Commission électorale indépendante (CEI) a commencé à livrer les premiers résultats à la radio et à la télévision, le décompte est brusquement interrompu. Le soir même, Robert Gueï intervient à la télévision nationale pour s’autoproclamer vainqueur.

Laurent Gbagbo
10-10-2013 - Par Ghislaine Dupont
Laurent Gbagbo est proclamé président de la République dans la soirée, au terme de trois journée chaotiques. Le 23, le décompte des voix a été interrompu et le général Gueï s’est autoproclamé vainqueur. Le 24, à l'appel du leader du FPI, des centaines de milliers de civils descendent dans la rue. Le 25 et le 26, le RDR mobilise à son tour ses militants. Des affrontements sanglants entre partisans du RDR et du FPI se déroulent dans le pays. La gendarmerie puis l’armée se rallient finalement à Laurent Gbagbo.

Le lendemain, de son siège de campagne dans le quartier Deux-Plateaux, le leader du FPI se déclare vainqueur et appelle les Ivoiriens à descendre dans la rue pour faire tomber le général Gueï. Dès le milieu de l’après-midi, une marée humaine envahit le centre d’Abidjan. Des manifestants armés de simples lance-pierres s’attaquent à la garde rapprochée du chef de la junte près de la présidence et tombent sous les balles. Les manifestations se poursuivent le lendemain, alors que la gendarmerie, puis l’armée, commencent à basculer en faveur de Laurent Gbagbo.
 
Mais à son tour, le RDR, lance ses militants dans la rue. Des affrontements meurtriers entre manifestants des deux bords se déroulent jusqu’au jeudi 26 octobre. Ils feront plus de 300 morts. Un charnier contenant 57 corps est découvert en bordure d’une forêt dans le quartier de Yopougon.

Entre-temps, l’armée a définitivement basculé dans le camp du chef du FPI. La CEI reprend son décompte et déclare Laurent Gbagbo vainqueur avec près 60% des suffrages contre environ 33% à Robert Gueï, mais une participation d’à peine 37%. Le soir même, le nouveau chef de l’Etat  prête serment au palais présidentiel d’Abidjan. « Nous ne réécrirons pas une nouvelle Constitution, et nous ne ferons pas une autre élection présidentielle », précise-t-il lors de son discours, à l'attention d'Alassane Ouattara qui réclame un nouveau scrutin.

Le 1er décembre suivant, la candidature d’Alassane Ouattara aux législatives du 10 décembre est invalidée par la Cour suprême. Le RDR choisit le boycott et appelle à une manifestation violemment réprimée, tandis que des membres du parti sont arrêtés. La tension ne retombe pas. Dans la nuit du 7 au 8 janvier 2001, une tentative de coup de force est déjouée, dont la responsabilité est attribuée à mots à peine couverts par le camp présidentiel à des partisans d'Alassane Ouattara. Le RDR nie catégoriquement.

L'article 35 de la Constitution est fait pour éliminer Alassane Ouattara. [...] Cette Constitution a été votée au moment où le problème Ouattara devenait empoisonnant pour tout le monde.
Laurent Gbagbo
10-10-2013 - Par Claude Cirille
Un Forum de réconciliation nationale réunissant tous les responsables politiques reconnaît la nationalité ivoirienne d'Alassane Ouattara ainsi que la légitimité du gouvernement de Laurent Gbagbo.

Le 14 janvier, des élections législatives partielles se tiennent dans plusieurs circonscriptions où elles n’avaient pu avoir lieu en décembre. L’abstention est très forte. Au final, le FPI détient 96 sièges de députés sur 225, le PDCI 94. Dans ce contexte, la France annonce, le 31 janvier, la reprise de sa coopération avec la Côte d’Ivoire, interrompue pendant la transition militaire. Une bouffée d'oxygène pour un chef de l'Etat qui peine à s'imposer en Afrique de l'Ouest. 
 
Pour faire baisser la tension, Laurent Gbagbo organise un Forum de réconciliation nationale, censé réunir tous les acteurs de la vie politique ivoirienne du 9 octobre au 18 décembre 2001. Au terme de longues tractations, il obtient la participation d’Alassane Ouattara, Robert Gueï et Henri Konan Bédié, même si le président déchu et son tombeur s'évitent soigneusement. Le Forum s’en remet à un « comité de juriste » pour régler le contentieux sur l’article 35 de la Constitution, il recommande qu’un certificat de nationalité soit délivré à Alassane Ouattara.
 
En janvier 2002, Laurent Gbagbo rencontre les trois leaders à Yamoussoukro. Chose inimaginable, quelques mois plus tôt, Henri Konan Bédié et Robert Gueï se serrent la main. La question de l’article 35 reste toutefois suspendue à un projet de colloque visant à « préciser » certaines dispositions de la loi fondamentale. 
 
Le 29 juin, la justice ivoirienne délivre un certificat de nationalité à Alassane Ouattara et le 5 août, le RDR fait son entrée au gouvernement. Pour autant, le contexte reste très tendu. Des rumeurs de coup d’Etat courent depuis plusieurs mois. Le 1er août, de nombreuses spéculations accompagnent l’assassinat à Ouagadougou de Balla Keita, ancien ministre de l’Education d’Houphouët-Boigny, devenu l’un des conseillers de Robert Gueï. Le 27 août, 2 milliards de francs CFA sont volés au cours d'un casse spectaculaire dans l’enceinte de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, à Abidjan.


Laurent Gbagbo face à la guerre

Les 19 et 20 septembre 2002, une tentative de coup d’État, en l’absence du président Gbagbo en voyage en Italie, dégénère en soulèvement armé. Dès les premières heures, le général Robert Gueï et le ministre de l’Intérieur Emile Boga Doudou sont assassinés, Alassane Ouattara, craignant pour sa vie, se réfugie à l’ambassade de France. Le président ivoirien rentre précipitamment en Côte d’Ivoire. « Mon pays est attaqué, mon devoir est de faire front », déclare-t-il. 
 
Les rebelles prennent Korhogo, dans le nord, puis Bouaké, deuxième ville du pays, au centre-nord. Le 21, des quartiers pauvres, peuplés majoritairement d’immigrés ouest-africains sont partiellement incendiés. Certain que l’insurrection est soutenue de l’extérieur, notamment par le Burkina Faso, Laurent Gbagbo en appelle à la France, en espérant faire jouer les accords de défense. Paris promet un soutien logistique et procède à l’évacuation de ressortissants étrangers. Mais l’armée française n’interviendra par la suite que pour s’interposer entre les belligérants, le long d’une ligne de démarcation qui sépare la Côte d’Ivoire entre une zone gouvernementale, au sud, et une zone sous contrôle rebelle, au nord, avec Bouaké pour « capitale ». Des milliers de personnes, qui deviendront autant de déplacés intérieurs, fuient le nord, tandis que de nombreux étrangers ouest-africains, victimes d’une flambée de xénophobie, quittent la Côte d’Ivoire.
 
Très vite, les rebelles se présentent sous la bannière du MPCI, Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire. Le 1er octobre, ils posent leurs revendications : le départ du président Gbagbo et la réintégration des militaires partis en exil, en 2000 et 2001, à la suite de tentatives de coup d’Etat. Le 6 octobre, des gendarmes loyalistes et des membres de leurs familles sont massacrés par des insurgés à Bouaké. Le 17, les rebelles signent à Bouaké un accord de cessation des hostilités. Le président Gbagbo l’accepte et demande à la France de contrôler le cessez-le-feu.
 
Le 8 novembre, le frère de Louis Dacoury-Tabley, ancien compagnon de Laurent Ggagbo passé au MPCI, est retrouvé criblé de balles. L’opposition évoque l’existence d’escadrons de la mort, démentie par la présidence.

Le 28, dans une stratégie de contournement du cessez-le-feu, apparaissent deux nouveaux mouvements rebelles, le Mouvement populaire ivoirien du grand ouest (MPIGO) et le Mouvement pour la justice et la paix (MJP), qui revendiquent la prise de Man et Danané, à l’extrême ouest du pays. Le 5 décembre 2002 , un charnier de 120 cadavres est découvert par l’armée française à Monoko-Zohi, toujours dans l'ouest. Un massacre commis, selon Human Rights, par les forces gouvernementales.

Le 15 janvier, les belligérants et les représentants de l’ensemble des partis politiques ivoiriens se retrouvent en France à Linas-Marcoussis, en région parisienne, dans le camp de base de l’équipe nationale de Rugby. L’objectif est de réunir tout le monde à huis-clos, sous l’égide de l’ancien ministre gaulliste Pierre Mazeaud.

Le 24 janvier, est signé l’accord de Linas-Marcoussis. Il prévoit le maintien au pouvoir de Laurent Gbagbo et un gouvernement ouvert à toutes les parties, y compris les trois mouvements rebelles. Les 25 et 26 janvier, l’accord est validé à Paris, au centre de conférence Kléber, en présence de plusieurs chefs d’Etat. Le président Gbagbo nomme Seydou Diarra Premier ministre, déjà à ce poste sous la transition militaire et ancien président du Forum de réconciliation nationale.

Mais la machine se grippe. Le secrétaire général des Forces nouvelles, Guillaume Soro, annonce que son mouvement a obtenu les portefeuilles clés de la Défense et de l’Intérieur. La nouvelle provoque la fureur des partisans du président Gbagbo. Des manifestations anti-françaises éclatent à Abidjan, à l’appel des « jeunes patriotes », partisans inconditionnels du chef de l’Etat menés par Charles Blé Goudé. Laurent Gbagbo dément avoir accepté un tel compromis. Guillaume Soro assure qu’il l'a fait devant témoins. Le président laisse entendre qu’on lui a forcé la main. « Ne vous inquiétez pas à Marcoussis ce qui s’est dit ce sont des propositions », déclare-t-il devant ses partisans.

A partir de ce moment, Laurent Gbagbo se présente comme un résistant face à une ancienne puissance coloniale cherchant à le renverser. « Je n’ai jamais fait mystère de l’implication de l’Etat français, à travers les personnes de Jacques Chirac et Dominique Villepin, de leur implication dans la tentative de renversement de mon régime », répétera-t-il, sept ans plus tard, sur RFI.

Dès lors, les accords se succèdent (Accra, Pretoria), comme les Premiers ministres (Charles Kona Banny, après Seydou Diarra), mais Laurent Gbagbo veillera toujours jalousement à conserver ses prérogatives. L’élection présidentielle, prévue pour 2005, sera reportée à six reprises. Ses adversaires, qui le surnomment « le boulanger », lui en font porter la responsabilité, estimant qu’il « roule dans la farine» l’opposition et la communauté internationale pour éviter une confrontation électorale avec Alassane Ouattara. Le président ivoirien dément et renvoie la faute aux rebelles, accusés de refuser de désarmer et de vouloir conserver les privilèges et les prébendes acquises dans la zone nord.

Laurent Gbagbo et « deuxième indépendance »

Signature des accords de Ouagadougou le 4 mars 2007. De gauche à droite : le président ivoirien Laurent Gbagbo, le président burkinabé Blaise Compaoré et le leader des rebelles Guillaume Soro © AFP/Issouf Sanogo

Au bout du compte, c’est le jour où le président ivoirien prendra langue directement avec son homologue burkinabé Blaise Compaoré, qu'il considère comme le « parrain des rebelles », qu’une solution à la crise deviendra possible. Le 4 mars 2007, le camp présidentiel et les Forces nouvelles signent un accord politique à Ouagadougou, sous l’égide du chef de l’Etat burkinabé devenu médiateur. Chose inimaginable, Laurent Gbagbo nomme ensuite Guillaume Soro au poste de Premier ministre qui forme un nouveau gouvernement de transition. Ce sont des retrouvailles, puisque les deux hommes ont été proches lorsque Guillaume Soro était leader de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (1994 à 1998). Entre-temps, bien sûr, Soro est passé par le RDR avant de prendre la tête du MPCI puis des Forces nouvelles. La cohabitation est un exercice d’équilibrisme. A plusieurs reprises, l’improbable couple exécutif semble au bord de l’éclatement. Mais il tient.

Laurent Gbagbo savoure aussi une autre victoire. Lui à qui, en septembre 2002, personne ne donnait plus de quelques mois de survie face aux pressions internes et externes, voit Jacques Chirac quitter le pouvoir avant lui, en mai 2007. En outre, le président ivoirien rompt peu à peu son isolement diplomatique. Ses adversaires ont beau rappeler les crimes commis en zone loyaliste, les émeutes anti-françaises de novembre 2004 ou les accusations contre son entourage dans le meurtre du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, Laurent Gbagbo redevient « fréquentable ». La realpolitik, la cohabitation avec Guillaume Soro, mais aussi les révélations sur les nombreuses dérives également constatées dans les zones tenues par les ex-rebelles y sont pour quelque chose.

Pour Laurent Gbagbo, il reste alors à remporter la présidentielle du 28 novembre 2010 pour obtenir une légitimité incontestable, dix ans après être arrivé au pouvoir lors d’une élection qu’il décrit lui-même comme « calamiteuse ». Cette légitimité tant souhaitée est déjà lourdement remise en question, après la proclamation de sa victoire par le Conseil constitutionnel, le 3 décembre. Victoire contestée le jour même par le représentant spécial de l'ONU en Côte d'Ivoire, qui reconnaît celle d'Alassane Ouattara. Les sanctions pleuvent, un pression internationale inédite est exercée sur Laurent Gbagbo pour le

Capture d'écran de la TCI, télévision pro-Ouattara, montrant Laurent Gbagbo après son arrestation, le 11 avril 2011, aux côtés du commandant Wattao des FRCI (pro-Ouattara) © AFP/TCI

pousser à accepter de quitter le pouvoir, jusqu'à une intervention militaire de forces onusiennes et françaises, appuyant les forces pro-Ouattara. Mais le président sortant, retranché dans sa résidence présidentielle résistera jusqu'au bout, jusqu'à ce 11 avril 2011 où il est arrêté avec son épouse Simone. Est-ce par les Forces spéciales françaises, comme le soutiendra Laurent Gbagbo lui-même devant les magistrats de la Cour pénale internationale,  ou lors d'une action conjointe des Français et des forces pro-Ouattara, voire ces dernières seules? En tous cas, il quitte définitivement le pouvoir alors que son pays est plongé dans le chaos. 

(Avec la participation de Latifa Mouaoued et de la sonothèque de RFI)