Nouakchott, une capitale sortie des sables

Nouakchott.
© © Laura Martel/RFI

En juin 1957, le Conseil de gouvernement mauritanien prend sa première décision : rapatrier son chef-lieu, jusqu’alors établi à Saint-Louis au Sénégal*, sur son sol. Créer une capitale en terre mauritanienne est donc le premier acte fondateur de la République islamique de Mauritanie, trois ans avant l’indépendance : cette capitale sera Nouakchott.

5 mars 1958
26-11-2010

Alors même qu’elle est choisie pour être capitale, Nouakchott n’est pas encore une ville. C’est «une dune où n’existent que quelques arbustes rabougris ensevelis sous le sable fin» écrit Moktar ould Daddah, premier président du pays, dans ses Mémoires**. Seule population : quelques centaines d’âmes regroupées autour d’un ancien poste militaire. Alors pourquoi ériger la capitale ici ? «Moktar avait une obsession : créer une capitale qui soit le symbole de l’État à naître», explique sa femme, Mariem Daddah. «Nouakchott, en plus de sa position littorale qui permettait de créer un port et de son climat clément, avait un atout majeur : sa position géographique, au carrefour du nord, majoritairement peuplé de Maures, et du sud, où vivent essentiellement des Négro-mauritaniens. Idéale pour incarner l’unité nationale

La pose de la première pierre, le 5 mars 1958, fonde donc à la fois la ville et l’État. Tout reste à construire.

Quartier Cité-Plage. © © Laura Martel/RFI

La «ville pancartes»

«On surnommait Nouakchott la ville pancartes» raconte Mohamed Ali Chérif, ancien secrétaire d’État à la présidence, «parce que de grandes pancartes indiquaient qu’il y aurait ici une mosquée, là un ministère, mais rien n’était encore bâti».

Quand elle arrive à Nouakchott en janvier 1959, Mariem Daddah, la jeune parisienne, doit vivre quelques temps sous la tente car la «villa» de son mari, alors président du gouvernement provisoire, n’est pas encore terminée. Le Libanais Georges Nassour achète sans le voir un terrain sur le seul goudron en construction, pour découvrir «une crête de dune, que j’ai réussi à aplanir en offrant du sable à des voisins installés, eux, dans le creux d’une dune.» Georges Nassour, alors transporteur, participe au déménagement des fonctionnaires de Saint-Louis à Nouakchott. Certains trainent les pieds, et pour cause.

À gauche: le 12 juin 1957, premier conseil de gouvernement sous la tente avec Moktar Ould Daddah et le gouverneur Albert Mouragues. À droite : novembre 2010. C'est là, entre la maison et le pneu que s'est dressée la tente du premier Conseil. © © Fondation Moktar Ould Daddah et Laura Martel/RFI

Pionniers des sables

«Nous étions un peu des pionniers» explique Mariem Daddah «l’eau venait en camion de Rosso, les générateurs d’électricité étaient capricieux, il y avait de terribles vents de sable et il fallait aimer la nourriture traditionnelle : zrig [lait de chamelle, NDLR] et viande de mouton». Quant à Moktar ould Daddah, il parcourt les pistes en 2CV et reçoit ses visiteurs dans un bureau qui n’offre que deux places assises.

En 1959, lorsque le président Charles de Gaulle vient visiter le site de la première pierre... catastrophe : il n’y a pas de lit assez grand pour lui, et pas de magasin, bien sûr, où en acheter. La représentation française doit en faire venir de Saint-Louis.

En 1960, une quarantaine de villas ont finalement été bâties ainsi que des immeubles à étages pour les fonctionnaires. «À l’entrée des ministères, on peut lire "Défense de venir causer " et il n’est pas rare de trouver une chèvre dans un couloir» se souvient Mohamed Mahmoud ould Weddady, un des premiers reporters de Radio Mauritanie. «Nous enregistrions nos émissions dans un garage avec un émetteur laissés par les Américains à Atar pendant la guerre, en 1940».

À gauche: Décembre 1959, le général de Gaulle visite le site de la première pierre de Nouakchott posée le 5 mars 1958. À droite : Novembre 2010. Le petit monument de la première pierre. La date inscrite 24.4.1958 est erronée. © © Fondation Moktar Ould Daddah et Laura Martel/RFI

Le symbole de l’indépendance

À  l’approche de l’indépendance, Nouakchott est une petite ville administrative d’environ 5000 habitants, tout le monde se connait. Les sorties, ce sont des dîners entre amis, des jeux de damiers sous la tente.
Le 28 novembre 1960, faute de bâtiment «en dur» assez grand, c’est dans un hangar, construit pour l’occasion, que Moktar ould Daddah proclame l’indépendance. «Senghor, Houphouët-Boigny, tous nos hôtes ont dormi dans les appartements des fonctionnaires qui venaient d’être terminés…on peut dire qu’ils ont essuyé les plâtres» plaisante Mariem Daddah, avant d’ajouter, plus grave, «mais ce dénuement ne faisait que nous rappeler l’ampleur de la tâche qui était devant nous pour bâtir cette ville et ce pays». Et Moktar ould Daddah de dédier les derniers mots son discours d’indépendance à la capitale nouvelle, «symbole de la volonté d’un peuple qui a foi en son avenir

 

Nouakchott, une mémoire en péril

La cour qui jouxte l’actuel palais de la présidence est un haut lieu historique : on y trouve la première pierre de Nouakchott, le hangar où a été proclamée l’indépendance et le premier palais présidentiel. Ce dernier a été globalement préservé dans sa forme d’origine. Ce n’est pas le cas du hangar, entièrement modifié pour accueillir les archives nationales. Seule l’estrade sur laquelle s’est tenu Moktar ould Daddah en 1960 subsiste, uniquement parce qu’elle est en béton, semble-t-il. Quant au monument de la première pierre, il est écrit dessus, à la main : 24/04/1958. Une date erronée, puisqu’elle fut posée le 5 mars 1958. Cette erreur symbolise bien le manque d’attention prêtée aux premiers monuments de la ville. Pourtant classé patrimoine culturel, le premier bureau du président Moktar est actuellement habité tout comme la villa qui a abrité Radio Mauritanie à ses débuts, dont une partie est occupée par une boutique. Toutefois, une conscience de l’importance de préserver ces lieux de mémoire émerge peu à peu. En avril 2009, des voix se sont élevées pour dénoncer la destruction des «blocs manivelles», parmi les tout premiers bâtiments construits. Un précédent qui devrait bénéficier au marché capitale. Saturé et délabré, il est devenu dangereux. Mais la Communauté urbaine assure qu'elle a des idées pour préserver le site : une fois les activités délocalisées, la structure historique, restaurée, pourrait par exemple être reconvertie en marché des arts.

Enfin, le gouvernement actuel a fait un geste de mémoire significatif, en baptisant une avenue «Moktar ould Daddah ».

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Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© © J-B. Pellerin

* Devenue colonie en 1920, la Mauritanie, ainsi appelée depuis la conquête française de l’intérieur du pays, est rattachée à l’Afrique occidentale française. Elle est administrée depuis Saint-Louis, conjointement avec le Sénégal (colonie de Mauritanie-Sénégal).
** La Mauritanie contre vents et marées. Ed. Karthala. 2003.
 

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