Alpha Condé, nouveau président de Guinée, parle sur RFI


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Alpha Condé, 72 ans, s'est opposé à tous les pouvoirs en place depuis l'indépendance de la Guinée en 1958. Il devient le premier président démocratiquement élu depuis l’indépendance de ce pays qui, en un demi-siècle, n'a connu que la dictature du civil Ahmed Sékou Touré et des régimes militaires autoritaires. Les défis qui attendent le nouveau chef de l’Etat sont importants : défis économiques, défis politiques de démocratisation, mettre fin à l'impunité, mettre debout l'État guinéen. Alpha Condé répond aux questions de notre envoyée spéciale.

RFI : Vous venez donc d’être confirmé comme premier président démocratiquement élu d’un pays, la Guinée, qui a une histoire très longue, très douloureuse, qui est dans un état assez catastrophique, il faut bien le dire. Ce n’est pas un peu vertigineux toutes ces responsabilités qui s’ouvrent à vous ?

 

Alpha Condé : Non, parce que ça fait un moment que je mène ce combat pour la démocratie en Guinée. Je suis conscient de tous les problèmes auxquels la Guinée est confrontée, même si je suis conscient de la détermination et de la volonté de changement du peuple de Guinée et de sa détermination à prendre son destin en main.

RFI : Vous avez fait campagne et vous avez été élu sur le thème du changement. Par quoi passe ce changement en priorité ?

A.C. : Le changement passe d’abord par la lutte contre l’impunité, parce que c’est l’impunité qui est à la base de l’essentiel de nos problèmes. Deuxièmement, ça passe par la lutte contre la corruption. Donc le changement, c’est la rupture avec toute la gestion passée : mettre fin à la dilapidation, à l’absence d’Etat, à l’absence d’administration à l’absence de justice, etc… Le changement consiste à rebâtir une nouvelle Guinée sur tous les plans.

RFI : Concrètement, peut-être une mesure phare, une mesure emblématique, une des premières mesures que vous prendrez ?

A.C. : Il y a déjà deux mesures. Premièrement, j’ai dit que les femmes enceintes et les nourrices n’auront plus à payer l’hôpital. Deuxièmement, je supprime l’impôt de capitation qui pèse sur les paysans inutilement. Et ça je l’avais promis. Donc ce sont les deux mesures immédiates. Ensuite, lancer des grands projets agricoles parce que la Guinée, c’est plus un scandale agricole qu’un scandale géologique. C’est d’abord un scandale agricole. Relancer l’économie, faire participer l’armée aux activités économiques, etc… Mais ce que les Guinéens demandent aujourd’hui, c’est surtout l’électricité, l’eau et la nourriture.

RFI : Monsieur le président, revenons sur les derniers jours de la campagne électorale et puis la période qui a suivi le deuxième tour et la proclamation des résultats. Il y a eu un certain nombre de violences qui ont nécessité l’imposition de l’état d’urgence avec un couvre-feu nocturne. Est-ce que vous pensez que les Guinéens sont plus divisés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient avant cette campagne électorale ?

A.C. : Non. Vous savez, il y a l’instrumentalisation, mais aussi l’amplification par les médias. Il ne faut jamais oublier que la Guinée a été le seul pays francophone qui a pu voter « non » en 1958, comme un seul peuple. Le Niger a échoué, le Sénégal a échoué. Donc, si ça s’est fait, c’est parce qu’il y avait l’unité. Disons qu’il y a eu une certaine instrumentalisation des populations, mais aussi il y a eu l’ampleur donnée par les médias. Par exemple, on présente cette élection comme un affrontement entre les Malinkés et les Peuls. Mais à Conakry, quatre communes sur cinq ont voté pour moi et ce ne sont pas des Malinkés. J’ai gagné toutes les préfectures de la Basse-côte, à part Boké, toutes les préfectures de la forêt et de la Haute Guinée. Et donc pourquoi tout ramener à un antagonisme ethnique? Il y a aussi une mobilisation qui s’est faite non pas contre une ethnie, mais contre des gens qui détiennent le monopole économique et qui rendent la vie très chère. Il y a eu une révolte de la population contre le comportement de ces hommes d’affaires. Il se trouve que la plupart de ces hommes d’affaires soutenaient le camp d’en face. Vous savez, après le premier tour, on a dit « il y aura des affrontements, ça va mal se passer » etc…Le premier tour s’est passé et il n’y a pas eu d’incidents. Le deuxième tour s’est passé. Il y a des extrémistes qui veulent pousser à l’affrontement mais vous voyez que les choses se passeront calmement parce que les extrémistes seront vite neutralisés.

RFI : Qu’est-ce que vous avez envie de dire aujourd’hui aux personnes qui sont inquiètes ?

A.C. : J’ai dit que la Guinée appartient à tous les Guinéens. J’ai l’habitude de dire que la Guinée, c’est comme une voiture, une voiture à quatre roues. Si vous enlevez une roue, la voiture ne marche plus. Donc la Guinée a ses quatre régions et ces quatre régions doivent se donner la main. Pour le moment, il y a une instrumentalisation des populations par des hommes d’affaires qui savent qu’ils sont moins des hommes d’affaires que des trafiquants. Mais le peuple est en train de se reprendre. Je suis certain qu’avec de la bonne volonté et une bonne gouvernance, la tolérance et surtout une politique basée sur la vérité et la réconciliation, le tissu social qui est assez déchiré va vite être recousu.

RFI : Vous avez parlé d’une réforme de l’armée. Comment vous voyez ça ?

A.C. : Je pense que réformer l’armée, c’est d’abord rendre à l’armée sa dignité parce que l’armée guinéenne était une armée qui faisait la fierté de l’Afrique avant, nous avons participé à beaucoup de luttes de libération. Mettre les militaires dans des conditions acceptables, leur faire construire des logements et faire participer l’armée à l‘activité économique. Mais surtout, bien équiper l’armée et éduquer pour que les militaires soient conscients de leur rôle et qu’ils savent qu’ils sont là pour protéger les populations et leurs biens et que c’est l’armée du peuple qui est au service du peuple.

RFI : Dernière question Monsieur le président, vous aviez évoqué la possibilité d’un gouvernement d’union nationale, il y a quelques jours, quelques semaines. Est-ce que c’est toujours d’actualité ?

A.C. : C’est toujours d’actualité, mais il ne faut pas confondre gouvernement d’union nationale et gouvernement de partis. Il ne s’agit pas d’un gouvernement d’alliance de partis. Quand je dis gouvernement d’union nationale, ça veut dire que toutes les composantes de la Guinée doivent se retrouver dans ce gouvernement, que ce soit les composantes régionales ou les Forces vives, que ça soit les partis, les syndicats, la société civile. Mais ce n’est pas une coalition de partis. Il ne faut pas confondre.