Côte d'Ivoire: Le président de la CEI, Youssouf Bakayoko, s'exprime sur RFI


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Pour la première fois depuis le 2 décembre, date à laquelle il annoncé les résultats provisoires du second tour de la présidentielle en Côte d'Ivoire, le président de la Commission électorale indépendante (CEI) a accordé une interview sur RFI. Youssouf Bakayoko revient notamment sur les circonstances et le choix controversé du lieu de l'annonce de ces résultats.  

RFI : Youssouf Bakayoko, bonjour. Est-ce que vous pouvez nous raconter très précisément ce qui s’est passé pendant les journées du 29, du 30 novembre et du 1er décembre au sein de la CEI (Commission électorale indépendante) à Abidjan ?

Youssouf Bakayoko : Nous avons à partir du 29 commencé par recevoir de l’intérieur du pays et des bureaux de vote les différents PV. D’une part, ce qui partait en direction du Conseil constitutionnel, de l’autre en direction des représentants du secrétaire général des Nations unies et une troisième enveloppe adressée aux représentants du facilitateur. La Commission centrale donc s’est réunie pour examiner ces différents PV et les valider. Nous examinons si les chiffres qui ont été communiqués ont été véritablement bien calculés, s’il n’y a pas de différences.

RFI : Qu’est-ce qui s’est passé justement au niveau des représentants du président sortant Laurent Gbagbo ? Est-ce qu’il y a eu de l’obstruction pendant ces deux journées-là ?

Y. B. : Il se trouve que pour certaines régions, notamment les régions dont l’invalidation a été demandée par le candidat Gbagbo Laurent, certains membres de la Commission ont demandé qu’il y ait un débat sur cette question. A ce moment-là, la Commission a décidé que cela ne relevait pas de sa compétence.

RFI : Et est-ce que, à ce moment là, il y a eu des menaces de la part de ceux qui représentaient le candidat Gbagbo ?

Y. B. : Oui, certains ont exprimé le souhait que cette question soit examinée. Les membres de la Commission ont dit que nous pouvons prendre note de cette demande, mais que nous devons la transmettre à l’autorité qui a mandat pour l’examiner. Bien entendu, ceux qui ont demandé ont continué de demander.

RFI : Alors vous êtes mis sous pression. Comment vous gérez les heures qui viennent après le fait que le porte-parole soit effectivement empêché de donner les résultats ?

Y. B. : Nous revenons dans la salle. Nous demandons aux uns et aux autres de savoir garder raison et nous poursuivons l’examen de différents résultats. Tout le monde a siégé jusqu’à la fin.

RFI : Donc, ça c’est le mercredi soir ?

Y. B. : Ça c’est le mercredi soir.

RFI : Est-ce que les membres de la CEI se sentent en insécurité à ce moment-là ?

Y. B. : Oui, mais vous savez qu’à un moment donné, notre institution, notre maison, a été envahie par des personnes en uniforme, je ne sais pas à quel camp elles appartenaient, moi je ne sais pas qui leur avait demandé de venir, je ne sais pas d’où ils venaient. Et évidemment, cela a créé une grande panique compte-tenu de ce que nous avons vu la veille avec le porte-parole et compte-tenu de ce que tous les journalistes, qui étaient là avaient été mis dehors de la CEI, sans que l’on m’ait consulté.

RFI : Qui les a mis dehors ?

Y. B. : Ceux qui sont venus, n’est-ce pas ?

RFI : Les forces de sécurité ?

Y. B. : Les forces de sécurité qui sont venues les ont mis dehors, nous a-t-on dit. Alors à partir de ce moment-là, il n’y avait pas de sécurité pour les journalistes et encore moins pour les membres de la CEI. Tout le monde a pris peur et les gens se sont dit que la sécurité n’existait plus.

RFI : Et donc vous vous apprêtez à proclamer les résultats. Est-ce que vous avez des menaces pour ne pas proclamer ces résultats ?

Y. B. : Je savais que j’allais proclamer les résultats le lendemain. Bien entendu, je voulais bien venir à la CEI pour procéder à cette proclamation. Quand j’ai vu qu’autour de la CEI, il y avait encore ces gardes du corps habillés dont je viens de parler, je me suis dit que la sécurité n’était pas encore tout à fait au point et qu’il ne fallait pas prendre le risque de venir là. Donc qu’est-ce que j’ai fait, j’ai demandé quel est l’endroit le plus sécurisé ? On m’a dit au Golf, il y a les forces impartiales.

RFI : Mais pourquoi pas l’Onuci (l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire) ?

Y. B. : Non, parce que l’Onuci n’est pas un territoire ivoirien. L’Onuci est presque un lieu qu’on peut considérer comme extra territorial.

RFI : Mais pourquoi choisir l’endroit où se trouve le quartier général d’un des candidats Alassane Ouattara ?

Y. B. : Ecoutez, moi je l’ai su par la suite, je ne savais pas qu’il habitait là.

RFI : Mais tout le monde le savait. Pourquoi vous, vous ne le saviez pas ?

Y. B. : Je n’ai pas à savoir ce que tout le monde sait parfois.

RFI : Mais est-ce que ce n’est pas une erreur d’aller proclamer les résultats dans cet endroit justement. Qui vous l’a demandé ? Est-ce que Guillaume Soro qui vous a demandé d’aller les proclamer à l’Hôtel du Golf ?

Y. B. : Non, Guillaume Soro n’a pas à me demander. Nous sommes une Commission électorale indépendante. Ce n’est pas du tout une erreur…

RFI : Et vous êtes critiqué pour ça aujourd’hui ?

Y. B. : Je suis critiqué ? Je ne suis pas allé parler sous l’emprise de monsieur Ouattara. Guillaume Soro ne m’a pas demandé de venir. D’abord, nous sommes comme je l’ai dit une Commission électorale indépendante, donc j’ai à proclamer les résultats. Personne ne me dit vous n’avez pas le droit de proclamer les résultats à tel ou tel autre endroit. C’est par commodité, parce que les conditions de sécurité étaient tout à fait réunies. Ça me paraît mieux d’aller là où je suis allé.

RFI : Est-ce que techniquement le Conseil constitutionnel avait le temps d’examiner les recours ? Est-ce qu’il a eu le temps jusqu’au 3 décembre 16 heures d’annuler les votes des sept départements et seulement des sept ?

Y. B. : Vous dites bien « seulement des sept ». Un, je ne sais pas comment on travaille au Conseil constitutionnel. Ce que je sais, c’est qu’il a sept jours pour examiner l’état des réclamations et qu’il a rendu sa décision en deux jours. Il faut croire qu’ils ont des moyens de travail que j’ignore.

RFI : Est-ce que vous êtes menacé encore aujourd’hui ?

Y. B. : Ecoutez, on ne va pas aborder ce sujet. J’arrive d’Abidjan et je retourne à Abidjan.

Propos recueillis par Ghislaine Dupont