La philosophie africaine, une pensée originale, moderne et universelle


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Le dernier dossier de la revue - Africultures - Penser l’Afrique : des objets de pensée aux sujets pensant - brosse un état des lieux de la pensée africaine. Trop souvent réduite à son versant mythologique, celle-ci s’affirme aujourd’hui comme une pensée originale de la modernité et de l’universel.

Y a-t-il une philosophie africaine ? Dans quelle mesure peut-on parler de « philosophie africaine » comme on parle de philosophie européenne ? A quand peut-on faire remonter sa naissance ? Qui en sont les principaux acteurs ? Quelles sont les grandes idées lancées par ces philosophes ? Comment la philosophie africaine pense-t-elle l’universalité, la présence africaine dans le monde, la démocratie, la modernité ?

Telles sont quelques-unes des questions abordées dans le dossier très exhaustif du n° 82 de la revue Africultures consacré à la pensée africaine, réparti en quatre sections : géo-socio-politique, philosophique, littéraire et artistique.
 
Faire la part des choses entre l’historique et l’idéologique
 
« Penser n’est pas entendu ici au sens exclusif du penser philosophique, même si des philosophes prennent une part active au débat », prévient d’emblée l’Ivoirienne Tanella Boni, coordinatrice de ce remarquable dossier. « Ce dossier souligne que « penser l’Afrique » est une tâche intellectuelle à accomplir… qui incombe aux Africains eux-mêmes, où qu’ils habitent et quelles que soient les disciplines qu’ils ont en partage ». Cela ne l’empêche pas de donner la parole - et c’est heureux -, à des africanistes non-Africains éminents tels que Georges Balandier (sociologue) et Jean-Pierre Dozon (anthropologue).
 
Partant des représentations géopolitiques convenues de l’Afrique basées sur des dichotomies spatiales (Afrique noire/Maghreb) ou temporelles (coloniales/postcoloniales), les articles et entretiens de la première section s’attachent à souligner ce qu’il y a d’inquiétant dans ces représentations (« discours hantés par le paradigme du cœur des ténèbres », selon Abdoulaye Imourou). « Afrique » pourrait être, renchérit Boni, un motàdéconstruire dans ses acceptions courantes », afin de faire émerger des catégories nouvelles de représentation qui tiennent compte des contextes et des situations et font la part des choses entre l’historique et l’idéologique.
 
Un corpus de textes écrits par des Africains
 
Dans la deuxième section consacrée aux corpus philosophiques africains, le Sénégalais Souleymane Bachir Diagne analyse avec brio la crise de sens à laquelle le projet philosophique se trouve confronté en Afrique. Mais c’est au Béninois Paulin Houtondji qu’on doit l’état des lieux le plus structuré sur la philosophie africaine. « La première urgence sur le terrain de la philosophie en Afrique était donc à mes yeux, proclame-t-il, de clarifier un débat encore trop souvent confus. »
 
Séparant la philosophie des mythologies des cosmogonies, mais aussi des commentaires ethnologiques / anthropologiques sur les systèmes de pensée, il définit la philosophie africaine comme un corpus de textes écrits par des Africains. Ces textes qui existent depuis au moins le Moyen-âge (manuscrits de Tombouctou, penseurs wolofs et éthiopiens du 17e siècle) ont produit une pensée philosophique au sens le plus rigoureux du terme, c’est-à-dire une pensée dont l’objet est de réfléchir sur « les causes premières, la réalité absolue ainsi que les fondements des valeurs humaines » (« philosophie » selon le Petit Robert). « Nous sommes, donc je suis », « notre identité est à venir », « la décolonisation conceptuelle » : voici, selon le philosophe béninois, quelques-unes des thématiques principales de la pensée philosophique africaine contemporaine.
 
Les artistes et la pensée sur la modernité africaine
 
Moins ardues, sans être pour autant moins originales, les deux dernières sections de ce dossier donnent la parole aux écrivains et artistes (Boubacar Boris Diop, Pius Ngandu Nkashama, Ernest Duku, Muriel Diallo) qui montrent comment les créations culturelles à leur tour prennent en charge l’historicité africaine, les débats sur l’Etat, la démocratie qui continuent de secouer les sociétés africaines postcoloniale, apportant ainsi une contribution majeure à la pensée sur la modernité africaine.   
 
Penser l’Afrique : des objets de pensée aux sujets pensants. Africultures, n° 82. Editions L’Harmattan, 240 pages.

On lira aussi avec intérêt le volume publié par Présence Africaine, consacré au philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga. Ses œuvres - La crise du Muntu ; Authenticité africaine et philosophie ; Christianisme sans fétiche ; Révélations et domination ; Les conférences nationales en Afrique noire ; Lignes de résistance - constituent des repères incontournables de la pensée africaine contemporaine. L’homme qui aime dire qu’il « écrit pour ôter (ses) masques avant que ne s’efface (son) visage », a été souvent comparé aux plus grands philosophes de notre temps. Ses admirateurs le rapprochent volontiers d’Habermas et de Rawls en raison de sa critique sans complaisance de la politique et de la société et de son souci constant de repenser « la démocratie, les droits humains et l’état de droit ». Philosophe, chrétien, spécialiste des sciences sociales, animateur de groupes villageois, Eboussi a des préoccupations très diversifiées, qui constituent les principales articulations de ce riche recueil de textes que lui consacre le professeur Ambroise Krom. La force de ce penseur exceptionnel : « sa pensée inaltérable et irréductible à quelques concepts – une pensée mouvante comme la vie qu’elle reflète ».
 
Fabien Eboussi Boulaga : l’audace de penser. Textes réunis par Ambroise Krom. Présence Africaine, 188 pages.

 

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