Amadou Toumani Touré: «Quand la Côte d’Ivoire s’enrhume, c’est toute l’UEMOA qui tousse»

Le président malien Amadou Toumani Touré
© D.Michaud

La crise en Côte d'Ivoire est à l'ordre du jour de la 15ème Conférence des chefs d'Etat de la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) à Bamako ce samedi 22 janvier. Le Mali, pays hôte de cette réunion, accueille pour représenter la Côte d'Ivoire le Premier ministre d'Alassane Ouattara, Guillaume Soro. Interrogé par RFI, le président en exercice de la Conférence, Amadou Toumani Touré, estime qu'il faut explorer toutes les pistes pour sortir du blocage politique.

RFI : Monsieur le président, l’UEMOA, c’est cette structure qui est chargée de promouvoir l’intégration régionale. Beaucoup de choses ont été faites depuis une quinzaine d’années. Quel est le bilan ? Est-ce qu’il reste beaucoup de choses à faire encore en matière de transport des marchandises, de liberté de circulation, d’intégration régionale ?

Amadou Toumani Touré : Comme vous l’avez dit, je pense que l’UEMOA, si elle n’existait pas, il faudrait la créer et nous avons toujours rendu un hommage tout particulier à ceux qui ont eu cette très bonne idée. Nous avons déjà une base extrêmement solide, c’est l’union monétaire. Nous avons tous la même monnaie. Et à partir de là, nous avons élargi en mettant autour de la Commission que nous avons créée, plusieurs structures au niveau des transports, du tourisme, de l’agriculture. Tout cela a permis de dégager un vaste programme, que ça soit sur l’énergie, que ça soit sur le reste. Vraiment, nos résultats aujourd’hui sont très bons.

RFI : Cette conférence a aussi comme point central la crise actuelle en Côte d’Ivoire. Quelle incidence a cette crise sur les sept autres Etats membres de l’UEMOA ?

A.T.T. : La Côte d’Ivoire est une partie importante de l’UEMOA, une partie particulièrement importante à tout point de vue. Et je pense quand même que cela fait également partie des objets de la réunion à cause de l'impact de la situation de la Côte d’Ivoire sur l’Union, et l’impact également de la crise ivoirienne sur tout ce que nous avons décidé de faire. Aujourd’hui, nous sommes tous interpellés, interpellés pour voir quelles sont les solutions, les solutions pacifiques que nous pourrons trouver pour faire en sorte que l’effet de la crise ivoirienne ne puisse pas entraîner également une crise grave au sein de notre organisation.

RFI : Il y a deux options pour résoudre le problème ivoirien ou peut-être trois. Option diplomatique, option économique ou option militaire. Est-ce qu’il faut avant tout privilégier l’option diplomatique pour résoudre le problème ? Ou est-ce qu’il faudrait passer à autre chose ?

A.T.T. : Je pense que d’abord il faut la solution politique. Cela nous permet vraiment de discuter de tous les aspects parce que la solution ne peut être que politique. La diplomatie est un instrument adéquat qui va nous permettre aussi l’envoi de différents médiateurs parce que celui de l’Union africaine, celui également de la Cédéao (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) peuvent nous aider. Je pense que l’option militaire est envisagée mais nous pensons que les deux autres doivent nous permettre de trouver une solution pour ne pas arriver à la solution militaire. Mais cependant,  sur instruction de la Cédéao, l’option militaire a été analysée, les chefs d’état-major ont réfléchi à faire la programmation. Mais nous souhaitons tous, en toute objectivité, que nous n’en arriverons pas là. Nous devons tout faire pour vraiment trouver une solution pacifique, une solution négociée parce que lorsque la Côte d’Ivoire s’enrhume, c’est sûr et certain que c’est toute l’UEMOA qui tousse. Donc nous devons être particulièrement prompts pour pouvoir trouver au cours de cette réunion les solutions les meilleures pour nous donner des ouvertures afin de progresser sur cette crise ivoirienne.

RFI : Le gouverneur de la BCEAO (Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest), depuis la décision des ministres des Finances le 23 décembre, doit reconnaître la signature d’Alassane Ouattara pour les finances publiques ivoiriennes. Le gouverneur dit que cette décision doit être validée par les chefs d’Etat. Est-ce que vous êtes d’accord ?

A.T.T. : Mais vous savez que c'est moi, en tant que président en exercice, qui ai pris l’initiative de convoquer une réunion extraordinaire des ministres qui s’est tenue à Bissau. J’avais demandé d’abord qu'on me fasse le point de l’impact de la crise ivoirienne au niveau de la banque, de faire également le rapport entre la Côte d’Ivoire et la BCEAO et un troisième point, c’est de dégager des recommandations. A l'occasion de cette réunion, le Conseil des ministres a pris une décision particulièrement importante : c’est autour de cette question des signatures. A qui faut-il l’accorder ? Et le Conseil des ministres a souhaité, en tout cas a proposé, que cette signature soit accordée au président Alassane Ouattara. Je pense que cela était un aspect extrêmement important parce que de l’autre côté également, le président Laurent Gbagbo aussi souhaite maintenir cette signature. Donc entre les deux, je pense quand même qu’il revient à la réunion des chefs d’Etat de pouvoir se pencher sur la question. La décision est prise sur le principe, c’est vrai. Mais je pense que la décision politique, elle, n’est pas prise. Et cette responsabilité revient aux chefs d’Etat au cours de notre conférence.

RFI : Il y a beaucoup de choses qui sont en jeu : la succession de Soumaïla Cissé en tant que président de la Commission, la probable succession de monsieur Abdoulaye Bio Tchané en tant que gouverneur de la BOAD (la Banque ouest-africaine de développement). La Guinée Bissau, le Niger, le Sénégal souhaiteraient obtenir un poste. Est-ce que vous pensez que ce sont des demandes légitimes ?

A.T.T. : Pour ce qui concerne la BOAD, effectivement Abdoulaye Bio Tchané, président directeur de la BOAD, est candidat aux élections présidentielles chez lui. A partir du moment où la candidature d’Abdoulaye Bio Tchané est acceptée par la Cour constitutionnelle du Bénin, il reviendra forcément à lui-même ou bien à nous de trouver un autre. Mais maintenant, pour ce qui concerne les ambitions, je crois qu’elles sont tout à fait légitimes. Effectivement, il y a certains qui sont restés longtemps, pratiquement plus de dix à quinze ans sur certains postes. Nous avons souhaité que désormais, quelle que soit la taille du pays et quel que soit aussi ce que le pays apporte, nous sommes une union et chacun doit avoir son tour. Donc la rotation au niveau des différents postes, je pense que cela est légitime et tout à fait normal et je l’approuve.

RFI : Monsieur le président, je vous remercie.

Propos recueillis par notre envoyé spécial à Bamako, Frédéric Garat