Jean-Joseph Rabearivelo, le Prince des poètes malgaches


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Senghor qui avait inclus ses poèmes dans sa célèbre Anthologie de la poésie africaine et malgache voyait en lui le « Prince des poètes malgaches ». Ses Œuvres complètes viennent d’être publiées aux éditions du CNRS. Elles permettront de redécouvrir, en France comme à Madagascar, le pays natal de Jean-Joseph Rabearivelo, ce grand poète de l’avant-Négritude, du spleen colonial et de la précarité du métissage,ont rappelé les intervenants à la Journée de lancement du premier volume des Œuvres complètes qui s’est tenu le 24 janvier à la prestigieuse Ecole normale supérieure de Paris. Traducteur, romancier, dramaturge, essayiste, poète, « JJR » qui avait changé ses prénoms pour que ses initiales ressemblent à celles de Rousseau, avait situé son travail au carrefour de la grande tradition française et de la poésie en langue malgache. Entretien par courriel avec Brice Rakotomanga, son petit-fils, représentant et porte-parole des ayants-droits du poète à Antananarivo.

© Editions Relié

RFI : Le CNRS publie le premier volume des Œuvres complètes de votre grand-père. Etes-vous content de cette publication qui est le résultat d’un long travail de sauvegarde et de mise en valeur des manuscrits inédits réalisé par les chercheurs ?


Brice Rakotomonga :
Oui, je suis très content du travail fait par toute l’équipe, à l’étranger et à Madagascar. Et je suis très fier de ce qu’ils ont accompli, qui n’a pas été facile du tout.
 
RFI : Grâce à ces Œuvres complètes, nous découvrons les fameux Calepins bleus, les journaux intimes de Rabearivelo, jamais édités jusqu’ici. Pourquoi votre famille a-t-elle attendu soixante-dix ans pour les publier ?

B.R. :
Les démarches pour la publication des Calepins bleus, commencées en 1991, avec Mme Ulla Schild, professeur d’Ethnologie à l’université de Mayence, et Mme Christiane Diop de Présence Africaine, n’ont abouti qu’à la fin 2010.
 
RFI : Pourquoi votre Oncle Solofo - qui s’était occupé de la publication de l’œuvre de votre grand-père -, vous avait-il interdit de lire ces textes ?

B.R. :
Mon oncle Solofo essayait, à mon sens, de préserver l’image que j’avais de mon grand-père. Mais quand enfin j’ai pu lire Les Calepins, je n’ai pas du tout été choqué, car je savais qu’en ces temps-là, c’était chose normale que l’épouse et la maîtresse se côtoient au quotidien. J’ai lu tant de romans, vu tant de films où cette cohabitation se pratiquait couramment. J’étais donc vacciné.
 
RFI : Comment ces journaux intimes à la réputation sulfureuse seront-ils reçus par les intellectuels malgaches ?

B.R. 
: Je ne sais pas du tout. Je sais que les premiers exemplaires commandés par la librairie Lecture et Loisirs se sont arrachés comme des petits pains et que des commandes continuent d’arriver. Nous avons remis des exemplaires du livre à l’Université, à l’Académie, à la Bibliothèque nationale, aux Archives nationales, au lycée Jean-Jacques Rabearivelo. Les intellectuels à qui ils ont été remis ont accueilli le livre avec enthousiasme, voyant plutôt le côté « œuvre malgache », et laissant de côté les appréhensions sur cette réputation sulfureuse.
 
RFI : Certains milieux nationalistes avaient appelé au boycott des Œuvres complètes parce qu’elles n’ont pas été publiées par des éditeurs malgaches. Que pensez-vous de ce débat ?

B.R. : C’est un débat qui n’a pas lieu d’être. Aucun éditeur malgache n’aurait pu le faire tout seul en raison des coûts, et de la spécificité de la publication : papier bible dont aucun éditeur ici ne dispose, brochage dont aucun n’a la compétence technique nécessaire. Cela dit, je rappelle que les Editions Tsipika, une maison d’édition à 100 % malgaches, sont co-éditeurs de ce premier volume des Œuvres complètes, selon les termes du contrat signé avec Présence Africaine.
 
RFI : Ne regrettez-vous pas tout de même que Les Calepins bleus n’aient pas été publiés séparément et à des prix plus abordables pour que le grand public puisse y accéder ?

B.R. :
Un peu, mais nous n’avons pas trouvé de fonds pour le faire. J’ai fait des démarches auprès du service culturel d’une ambassade occidentale, et ils étaient disposés à financer l’édition, mais avec une remise des dossiers en octobre 2010… On n’aurait eu le fonds nécessaires qu’en mars 2011. Ce qui était trop loin à notre avis. Le CNRS ayant offert l’opportunité de l’inclure dans les Œuvres complètes, nous l’avons saisie, et je pense que c’est bien comme ça. On pourra plus tard, après la publication du volume 2, solliciter l’aide de cette ambassade pour une édition locale à prix réduit.
 
RFI : Quel souvenir les enfants gardent-ils de Rabearivelo, leur papa ?

Jean-Joseph Rabearivelo © Irdb
B.R. 
: Il était très aimant et attentif à tous leurs désirs quand il pouvait les satisfaire. Il avait demandé à Mary, ma grand-mère, d’apprendre la couture, la broderie et le tricotage, ce qu’elle a fait et cela lui a permis de survivre après le décès de JJR. Il faisait la cuisine, et inventait des recettes : par exemple, celle du « ramanonanaka » à base de tapioca !
 
RFI : Que représente Rabearivelo pour les Malgaches ? Est-ce que la jeune génération connaît son œuvre ?

B.R. 
: Pour beaucoup de personnes, c’est un poète « maudit ». La jeune génération ne connaît pas du tout son œuvre, qui n’est pas étudiée à l’école. Pour ma part, je ne l’ai vraiment découverte qu’à la mort de Solofo, son fils, quand j’ai repris le projet en mains.
 
RFI : Vous avez remis au CNRS deux malles contenant les manuscrits inédits de Rabearivelo. Il semblerait qu’il y ait une autre malle. Si oui, que contient-elle ?

B.R. :
Je précise que la malle n’a pas été remise au CNRS, mais a été confiée au Centre culturel français Albert Camus (CCAC) de Tananarive, qui dispose de tous les moyens techniques pour la conservation des manuscrits dans les meilleures conditions : coffre-fort, papier et cartons neutres. Quant à la troisième malle – il ne s’agit pas d’une malle proprement dite -, ce sont des documents éparpillés dans les affaires de mon oncle Solofo. C’est un vrai fatras qu’on est en train de remettre en ordre.
 
Jean-Joseph Rabearivelo, œuvres complètes, édition critique coordonnées par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, éditions CNRS, 1274 pages.