Censure inédite de l'Internet et de la téléphonie mobile en Egypte


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La coupure du réseau internet en Egypte prend de l’ampleur. Un « vendredi de la colère » sous haute surveillance : plus de tweets, plus d’accès à Facebook, mais plus d’accès à internet d’une manière générale pour les Egyptiens. L'accès aux téléphones mobiles est également bloqué.

La journée d’aujourd’hui était annoncée comme le « vendredi de la colère ». Elle est aussi celle de tous les blocages. Une coupure générale qui est intervenue dans la nuit de jeudi à vendredi. En début de semaine, ce sont les réseaux sociaux qui ont commencé à être touchés. Avec des parades possibles pour contourner la censure via des applications de type Hootsuite ou Tweetdeck accessible par internet.

Mais depuis ce vendredi matin, le réseau internet est coupé. Les autorités égyptiennes ont, semble-t’il, demandé aux fournisseurs d’accès internet d’interrompre l’accès aux protocoles DNS, c'est-à-dire aux services qui permettent d’associer une adresse IP à un nom de domaine et plus généralement de trouver une information grâce à un nom de domaine.

Censure inédite

L’internaute ne peut donc plus naviguer...Une situation de censure inédite, jamais constatée suite à des manifestations. En 2009, en Iran, seuls des blocages partiels d’internet avaient pu être constatés au moment des évènements qui ont suivi la réélection de Mahmoud Ahmadinejad.

Aujourd’hui, c’est un double block-out puisque, depuis ce vendredi matin, les réseaux de téléphonie mobile, y compris les BlackBerry, sont aussi touchés. Les manifestants n'ont donc plus la possibilité d'appeler, d'envoyer de textos, c'est à dire de s'organiser et de faire circuler l'information sur ce qui se passe en temps réels. Seule la téléphonie fixe fonctionne normalement. Une coupure radicale qui prouve le poids incroyable du web et la crainte qu'il suscite au sein du gouvernement égyptien. Elle provoque en tous cas des réactions à travers le monde. Hillary Clinton, la chef de la diplomatie américaine, a appelé vendredi le gouvernement égyptien à mettre fin au blocage « sans précédent » des communications dans le pays.

 

Lucie Morillon, spécialiste des nouveaux médias à Reporters sans frontières, interrogée par Monique Mas

RFI : C'est une première mondiale que cette coupure d’internet quasi-totale en Egypte ?

Lucie Morillon : C’est effectivement une première en Egypte tout d’abord, parce que c’est un pays qui d’habitude ne censure pas internet. C’est un pays qui est habitué à harceler et à arrêter des bloggeurs. C’est pour cela que Reporters sans frontières qualifie depuis des années l’Egypte d’ennemie d’internet. Mais jusqu’ici, il n’y avait pas forcément de filtrage du net. Les autorités ont pris des mesures absolument drastiques qui, aujourd’hui, consistent à couper la population complètement de l’accès à internet. C’est quand même une mesure extrême qui ne donne pas une très bonne image de l’Egypte. L’idée effectivement de ce repli du pays sur lui-même, de la volonté de contrôle total du gouvernement sur l’information, c’est vraiment quelque chose qui n’est pas en adéquation avec une image plus moderne qu’aurait voulu donner l’Egypte ces dernières années.

RFI : C'est «mieux» que l’Iran pendant les marches vertes ?

L.M. : L’Iran n’avait effectivement pas complètement bloqué l’accès internet. C’était surtout de la censure assez généralisée et ciblée sur l’opposition, les réseaux sociaux etc… Il y avait surtout beaucoup de ralentissements d’internet en Iran au moment des manifestations, ce qui rendait le téléchargement des fichiers vidéo très difficile et c’est ça que les autorités essayaient de viser. Pour la Birmanie, il y avait quand même eu une coupure très sévère d’internet pendant plusieurs jours. J’attends encore des informations un peu plus techniques de contacts sur place pour essayer de comparer la situation. Mais en tout cas, ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est que, hormis la Birmanie en 2007, l’Egypte est un des premiers pays qui normalement connecté à l’internet prend une décision aussi drastique du jour au lendemain de couper ses internautes du reste du monde. A voir maintenant combien de temps cela va durer. Parce que c’est vrai qu’il y a quand même très peu de pays qui peuvent se permettre de se couper complètement d’internet, notamment pour des raisons économiques. Ca coûte de l’argent, ca empêche les entreprises de fonctionner. J’imagine que le gouvernement va peser le pour et le contre en termes de risques politiques associés à internet et, dans le même temps, les risques économiques qui pourraient découler de cette coupure brutale.

RFI : Mais à notre connaissance, justement les supports bancaires sont en activité. Donc ils auraient quand même sélectionné ?

L.M. : Absolument, il y aurait à peu près 5%,voire un peu plus, du réseau qui serait disponible via le réseau Noor. Et le site de la bourse égyptienne serait capable d’utiliser ce réseau. On ne parle pas d’une coupure à 100%, mais d’une coupure quasi-générale. Donc il y a un choix de la part des autorités de préserver ce site de la bourse égyptienne. Le problème, c’est que l’économie d’un pays ne se résume pas au site d’une bourse. C’est quand même aussi de nombreuses entreprises et compagnies intégrées à l’économie mondiale qui aujourd’hui se voient empêcher de travailler.

RFI : Ils ont aussi complètement coupé la téléphonie mobile. C’est très inquiétant. Ça veut dire quand même qu’ils ont la main dans ce secteur sensible ?

L.M. : Oui, le fait que la téléphonie mobile soit complètement coupée, ca pose de vrais problèmes. Effectivement, pour les manifestants qui souhaitent s’organiser, qui utilisent beaucoup les SMS justement pour les manifestations. Ca veut dire aussi que les fournisseurs d’accès à internet et les opérateurs de télécoms aussi, sont visiblement en train de suivre les ordres du gouvernement. On aimerait bien voir un peu de réponses de leur part. Pour l’instant, c’est silence radar.

RFI : Vous croyez que cela va durer encore longtemps ?

L.M. : C’est difficile. On est tous un peu suspendu aux images qui arrivent encore à sortir du pays, mais effectivement une censure quasi-totale d’internet, comme c’est le cas en ce moment en Egypte, me semble difficilement tenable dans le long terme pour des questions économiques et des questions d’image. Maintenant, je ne serais pas étonnée qu’il y ait un retour à l’accès internet, couplé avec un filtrage assez massif de tout ce qui est réseaux sociaux, sites d’échanges de vidéo, et sites d’informations en ligne qui pourraient donner des informations indépendantes et différentes de celles du gouvernement à la population.